Elena Ferrante: l'amour harcelant, premier roman

« L'amour harcelant » est le premier roman publié par Elena Ferrante (1992), prix Procida-Elsa Morante, traduit en français par Jean- Noël Schifano et édité en 1995 chez Gallimard. Enquête obscure menée par Delia, femme de quarante ans, à partir de l'annonce de la mort de sa mère, Amalia, retrouvée noyée sur une plage aux abords de Naples.

 J'en suis venue à lire Ferrante à partir de mon goût très vif pour la ville de Naples, son histoire, ses arts et sa personnalité inouïe. Par ailleurs, la signature de Schifano pour sa traduction était un signe : «La première fois que j'ai marché dans cette ville, j'avais 25 ans, mon éducation cartésienne au corps, et je sursautais à chaque pas. Je ne comprenais rien à ce mouvement perpétuel, à ces cris déchirants des marchands ambulants, à ces gosiers de chair et de métal qui klaxonnaient la vie».

 A ces lignes de Schifano, je rajoute en vrac quelques détails historiques qui me rendent Naples-Parthenope** adorable - évoquer sa créativité artistique serait ici bien trop long - : c'est la seule ville qui mit par trois fois en échec la tentative de mainmise de l'Inquisition au XVIème siècle ; la ville ne construisit jamais de ghetto juif ; du 26 au 29 septembre 1943, les Napolitains chassèrent les Nazis en quatre jours, juste avant l'arrivée des Alliés anglo-américains débarqués en Sicile (juillet 43), en Calabre puis à Salerne (début septembre 43) – les Quattro giornate di Napoli - : Naples fut la première grande ville italienne à se soulever contre l'occupant nazi. Au passage, on pourra lire La peau de Curzio Malaparte, évocation aussi baroque que désespérée de ces journées où les Américains arrivèrent à Naples….

  Cette introduction en forme d'entonnoir-maelström historique fait écho pour moi au périple de Delia, narratrice du roman L'amour harcelant : elle s'enfonce dans son histoire familiale napolitaine comme on progresse dans un tunnel aussi hasardeux que profond.

 Naples n’est pas un simple décor urbain sur lequel se déroule le fil de l’existence des personnages du roman. La langue précise et sensuelle, sans complaisance, d’Elena Ferrante fait affleurer cette ville du plus profond de chacune de ses créations féminines (et l'on pense à ceux de L'amie prodigieuse et de L'autre nom). La ville est hostile, tout comme la langue de ses habitants est impérieuse. C’est par le biais des sensations physiques, des émotions contradictoires, des sens en éveil, que Delia retrouve le contact perdu avec Naples, ville qu’elle associe à sa mère. La ville la happe, la griffe, l'entraîne.

 « Con Napoli, i conti non sono mai chiusi, anche a distanza. Sono vissuta non per breve tempo in altri luoghi ma... questa città non è un luogo qualsiasi, è un prolungamento del corpo, è una matrice della percezione, è il termine di paragone di ogni esperienza. Tutto ciò che per me è stato durevolmente significativo ha Napoli per scenario e suona nel suo dialetto. » (Dans La Frantumaglia) / / A Naples, les comptes ne sont jamais clos, même après coup…. Cette ville n'est pas un lieu quelconque, c'est un prolongement du corps, une matrice des sensations, la référence de chaque expérience. Pour moi, tout ce qui prend durablement du sens a Naples comme décor et résonne comme son dialecte. (traduction personnelle)

 Naples se révèle au détour de l'enquête de Delia : Qu'est-il arrivé à sa mère ? Qui l'accompagnait lors de cette dernière nuit sur la plage mortifère ? Pourquoi n'était-elle vêtue que d'un soutien-gorge aussi neuf qu'aguicheur, elle qui n'avait que de petits moyens ? Cette femme n'était-elle que la mère imaginée par sa fille, une femme insatisfaite, imprévisible, prête à tout pour échapper à un mari jaloux ? A travers la sensualité polymorphe des personnages, le récit intériorisé des émotions, la vivacité et la résistance de la langue napolitaine – il s'agit bien d'une langue et non d'un dialecte – la ville se révèle, troublante et ambivalente, comme les sentiments de Delia.

 Cette langue refoulée (car trop liée à la violence paternelle) échappe au contrôle de la raison de Delia dès lors qu'elle est confrontée à des situations extrêmes de colère, de surprise, ou de désespoir : le langage propre à cette ville est inscrit de façon indélébile dans son esprit, il est le signe charnel de l'appartenance à Naples. Delia avait fui le Sud et sa famille, et l'expérience du retour l'emporte par la force obscure et séductrice de sa ville d’origine.

 Delia vit en elle l'érosion d'une identité de femme forgée avec volontarisme et coupée des origines ; elle (re)découvre, comme un chaos déchirant, sa filiation maternelle : à l'issue du roman, un autre livre pourrait s'écrire – lorsqu'une fille reconnaît sa mère et cesse de se considérer comme née tout armée de la tête de Jupiter, quelle vie commence ? –

 En conclusion, ces quelques lignes de la dernière page du roman :

 « Même les étoiles, si serrées l'été, me semblaient des lueurs de mon désarroi. J'étais tellement décidée à devenir différente d'elle que je perdais une à une les raisons de lui ressembler. » Et plus loin «  J'ai fouillé dans mon sac et j'en ai sorti ma carte d'identité. J'ai fixé longuement ma photo en m'efforçant de reconnaître Amalia sur cette image. »

 

 ** Un ultime clin d'oeil de Naples : Parthenope fut la sirène qui s'éprit d'Ulysse et se noya de désespoir face à la résistance rusée du héros, son corps échoua sur les rives de Cumes (cité antique à l'ouest de Naples). La sirène est le triple symbole de la virginité, du chant et de la mort.

Et puis ce long rêve trouble qui, en Italie, fait de la plage, dans l'histoire proche et lointaine, un lieu de mort....

 NB : autres oeuvres d'Elena Ferrante traduites en français

Poupée volée - Le jour de mon abandon - L'amie prodigieuse - L'autre nom (les deux derniers tomes de cette saga  à paraître en France en 2017 et 2018)

 

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