Le Fillon-chrétien: perdre le sens ou faire société?

Si la campagne a un possible intérêt pour moi, c'est précisément en regardant à deux fois ce qui peut sembler, à première vue, simples événements d'ordre électoral parmi d'autres, mais qui aide à discerner quelques traits saillants qui font comprendre qu'on n'y comprend plus rien.

Ce texte a deux origines : mon écoute de la déclaration de F. Fillon sur ce que sa foi chrétienne induisait pour lui, et celle de la réaction d'A. Corbières diffusée par Pascal Gérin-Roze dans ce billet.

Si la campagne a un possible intérêt pour moi, c'est précisément en regardant à deux fois ce qui peut sembler, à première vue, simples événements d'ordre électoral parmi d'autres, mais qui aide à discerner quelques traits saillants qui font comprendre qu'on n'y comprend plus rien.Clin d'œil.

Au sujet de cette déclaration "chrétienne" de Fillon, tout ce que dit A. Corbières, dans l'entretien cité plus haut, est très juste mais de mon point de vue il oublie (ou n'est pas sensible à la chose) que la faute de Fillon est d'abord liée à l'effacement du fait que la laïcité donne un cadre symbolique à notre pays ; ainsi, le "clientélisme" dont parle Corbières n'est qu'un effet négatif de l'oubli (ou peut être plus grave, de la  forclusion*) de ce cadre.

* pour dire vite : la forclusion en droit est la perte d’un droit qui n’a pas été exercé dans les délais prévus par la loi ; en psychanalyse, c'est le rejet-effacement (donc perte, disparition, par déni), hors de la sphère du sujet, de certains éléments qui auraient pu structurer son monde psychique vivable (c'est une des sources des psychoses, des délires)

Un cadre symbolique est ce qui pose des limites au nom de grands principes, un fil rouge qu'un dépositaire de pouvoir dans la société doit avoir constamment en tête pour axer sa fonction : liberté totale de conscience intime, et, en même temps, conscience aigüe de ce qui permet la liberté de tous, c'est à dire, la réserve  - lorsqu'on a une place de pouvoir, quel qu'il soit, dans une société laïque, il faut assumer les limites qui s'en déduisent : placer plus haut que  tout la réserve qui nous est imposée concernant nos choix de conscience religieuse ou philosophique, afin de

1) montrer par l'exemple que cette réserve laïque est fondatrice d'une organisation sociale qui peut avantageusement se réfèrer à la 1ère et 3ème partie de la devise, liberté de tous, fraternité entre tous, et

2) de révéler par là même, que chaque choix personnel est ainsi, sauf, protégé et possiblement travaillé par chacun.

Tout ceci (la réserve due au cadre et la liberté de conscience de chacun) autorise, garantit  l'espace pour des débats contradictoires sur tous les sujets.

 

Cette affaire Fillonesque nous dit le point de confusion où nous en sommes *! Un petit exemple : dans mon rôle de professeur, cette réserve était un des axes fondateurs de ma pratique, à tel point que je la verbalisais en début d'année auprès des parents et des élèves (avec le voeu intime que le fait de manifester le sens d'un cadre symbolique pouvait aider chacun à se repérer puis à pratiquer l'art et la manière critiques). J'imagine ce que ça aurait donné si j'avais déclaré devant tous : c'est mon christianisme, ou mon athéisme des Lumières, ou ...mon boudhisme, qui fonde ici mon sens du respect et de l'altruisme dans l'acte de transmission !!!

* la confusion résulte de cette manière de laisser au fil du temps s'estomper, puis s'oublier, dans une société, ce qu'est le niveau symbolique - celui qui se caractérise par la mise en système de plusieurs signes (on pourrait dire ici, notions) comme par exemple : liberté coexistant avec différence // limites posées, imposées, articulées à liberté de conscience,  etc...-

On en est arrivé à une forme de méli-mélo terrible du niveau personnel et du collectif, là où l'espace commun risque de ne plus être que le lieu de la juxtaposition des espaces individuels....avec le simple cortège des droits à ceci, droits à cela, sans un ciment partagé, avec en décoration, par-ci par-là, des décalarations de bons sentiments (je suis également assez "réservée" face à tous les pathos discoureurs de ce genre). Nous risquons fort de plonger sans bouée dans le dur d'un système aussi individualiste et qu'hyper-concurrentiel.

JL Mélenchon, qui a oublié d'être bête et qui a une bonne formation philosophique, devrait intensément réactiver le sens de ce niveau-là au sein de son équipe et dans ses prises de position (j'ai repéré qu'il le fait parfois), car c'est ce qui, au fond,  donne du sens et nous élève - voilà qui est, à mon sens, un très bel exemple de la transcendance possible en espace laïque -

ps : d'aucuns vont peut être penser - ah la voilà encore avec ses complications intellos - et bien, je ne dirai qu'une chose, dans un élan égo-centré  : pendant toutes mes années de pratique, aucun parent ni élève ne m'a dit ne pas comprendre, et mieux, ils ont régulièrement questionné, réfléchi, exprimé leur accord profond et mis en pratique avec moi une réelle coopération (je n'ai rien inventé, ce dont je parle est une des sources de la pédagogie Freinet, parmi d'autres pédagogies actives).

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