Cher Jafar Panahi, chers Iraniens

Au lendemain de l'anniversaire de la victoire de la Révolution islamique de 1979 en Iran, grand désir de vous retrouver à travers vos images envoyées à la Berlinale.

Vous voici donc endossant la livrée d'un chauffeur de taxi.

Taxi : troisième film que vous réalisez depuis que vous avez été condamné par le gouvernement iranien à une interdiction de filmer, de sortir d´Iran et de donner des interviews, à la suite de Ceci n’est pas un film (cosigné avec Mojtaba Mirtahmasb et présenté hors compétition au Festival de Cannes 2011) et de Pardé (Closed Curtains, cosigné avec Kambuzia Partovi).

Cette fois-ci, avec une impertinente audace, vous sortez de vos murs, caméra légère embarquée sur le tableau de bord, et vous nous emmenez en voyage dans la société urbaine de l’Iran actuel : vous pilotez et sur le siège du passager se succèdent hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, traditionnalistes et modernistes, … et la plupart vous identifient très vite : Harayé Panahi, «monsieur Panahi».

Et ce matin, le nouvelle, cher Monsieur Panahi : vous avez remporté L'Ours d'or de la Berlinale 2015 qui vous a rendu hommage devant votre siège vide.

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A cette occasion, je livre ici quelques souvenirs de cet Iran d'aujourdhui que j'ai sillonné pendant un mois, voilà trois ans, souvenirs de rencontres nombreuses, chaleureuses et surprenantes.

Sur la grande Place Naghsh-e Jahan d'Ispahan, sur les marches d'une des mosquées, un jeune militaire m'aborde : il veut me dire son inquiétude - il fait son service militaire après des études d'ingénieur, et il redoute de ne pas trouver de travail -

Dans le quartier arménien chrétien, un jeune homme s'approche : il vit en Belgique, passe les vacances à Ispahan et me livre tout de go une énorme colère contre le régime.

M., mon guide, me raconte comment les Iraniens chiites ont une vieille habitude : acheter du vin aux chrétiens arméniens pour leurs fêtes privées.

Toujours à Ispahan, vers midi je me promène sous les arches du pont Allahverdi Khan, espace ombreux et rafraichissant (autour, la ville est brûlante). Je m'installe près d'un groupe d'hommes qui, à tour de rôle, chantent ou déclament des vers : certains ont posé leur vélo contre un pilier et, lors d'une pause, sortent des bouteilles d'eau fraîche : je trinque avec eux.

A Shiraz, au matin, le bazar : les boutiques débordent de tissus, d'objets hétéroclites de zinc et de cuivre, de foulards, de cordes, ficelles, fils à coudre, demi-perruques à mettre sous le foulard, ce qui vous donne un profil de reine...Un mollah s'arrête auprès de plusieurs marchands, les mots  échangés semblent aussi aimables que respectueux. Les marchands sont tous des hommes.

Toujours Shiraz, un vendredi, dans le jardin du mausolée du poète Hafez (XIV ème siécle) : des familles s'installent pour un pique nique (tradition très vivante, on pique nique partout, depuis les jardins publics jusqu'au moindre coin d'herbe, ou rond-point, et  autour des tombres des poètes - imaginons nous, pique-niquant sur la tombe de La Fontaine -), certains s'inclinent devant le tombeau. Le Divan de Hafez est encore très utilisé comme aide à la divination populaire. Les Iraniens posent une question concernant leur futur à Hafez, puis ouvrent son Divan au hasard, le poème étant sur la page ouverte peut alors être interprété pour connaître la réponse à sa question.

Un autre jour, dans une petite ville du sud de l'Iran, je fais une pause dans un jardin ; à quelques pas de moi, derrière une haie, une jeune fille et un garçon sont assis dans l'herbe à quelque distance l'un de l'autre, à l'abri de la rue, ils se regardent.

M. me raconte les aventures auxquelles se livrent garçons et filles qui veulent se voir : lorsqu'ils disposent d'une voiture, ils peuvent se donner rendez-vous sur un rond point et tournent ensemble, se faisant des signes (je pense au sketche de Raymond Devos : Sens interdit !). Si la police est là et repère ce manège, parfois (car le niveau de sévérité fluctue selon les périodes) les numéros d'immatriculation sont notés et s'ensuit une convocation au commissariat. Les jeunes gens s'amusent à jouer de ces interdits, parfois à leurs frais.

M. me fait beaucoup rire : avec un humour incroyable (Jafar Panahi, je connais le vôtre aussi !), il me livre ses doutes sur le mariage, sur les pesanteurs culturelles (qui lui coûtent les yeux de la tête en terme de dot, puisqu'il va se marier et économise depuis deux ans !). Il en vient à me demander comment on peut dire "non" à sa future épouse - en fait, à la famille qui exige tant de cadeaux -  nous marchons et ce jour-là, il revient fréquemment à son questionnement sur les femmes.

A Yazd, au centre du plateau iranien, un des hauts lieux du zoroastrisme : une jeune femme m'approche - elle poursuit ses études (étudier beaucoup et repousser la crainte du chômage) et me dit que son espoir c'est d'émigrer un jour. Toutes ces filles croisées dans les rues des villes me donnent une même impression : élégance, recherche de la fantaisie à la limite de la provocation, allure superbe, regard droit.

Plus tard, dans le train de nuit qui m'amène de Téhéran  à Mashhad (une des plus grandes villes saintes du chiisme), au nord est de l'Iran : le train s'arrête au milieu de nulle part, pour la prière - au bord de la voie, une petite construction - Les Iraniens qui le souhaitent ont fait leurs ablutions dans le train et descendent prier dans la maisonnette. Il est 21 heures, et l'arrêt sera d'une bonne demi-heure. Vers 4 heures du matin, même arrêt (un peu moins long). Un rapport au temps singulier : presque une heure d'arrêt pour prier. Des femmes ne sont pas descendues, elles viennent vers moi et se livrent à une critique en règle du régime, elles me disent leur dégoût pour ce voile qu'elles portent et prononcent des mots rieurs et très agressifs contre les mollahs. Nous rions ensemble.

Cher Jafar Panahi, votre Taxi m'embarquera bientôt avec vous.

 

 

 

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