Marielle Billy
récolter, semer
Abonné·e de Mediapart

202 Billets

4 Éditions

Billet de blog 15 nov. 2013

De quoi, Madame Taubira est-elle la noblesse ?

Les derniers attentats racistes contre Christiane Taubira n'ont pas seulement agi un discours d'exclusion et de dégradation, expression d'une "pensée mortifère et meurtrière" , il sont aussi le signe d'un état des choses encore plus grave.Christine Taubira le sait, elle qui s'est gardée de se présenter comme la cible individuelle des lignes immondes de Minute, en ne portant pas plainte elle même ; elle sait que ce n'est pas elle qui est visée (en dépit  des apparences), mais qu'à travers elle, bien plus largement, ce sont "tous ceux qui lui [me] ressemblent", "la famille humaine" qui sont violentés.

Marielle Billy
récolter, semer
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les derniers attentats racistes contre Christiane Taubira n'ont pas seulement agi un discours d'exclusion et de dégradation, expression d'une "pensée mortifère et meurtrière" , il sont aussi le signe d'un état des choses encore plus grave.

Christine Taubira le sait, elle qui s'est gardée de se présenter comme la cible individuelle des lignes immondes de Minute, en ne portant pas plainte elle même ; elle sait que ce n'est pas elle qui est visée (en dépit  des apparences), mais qu'à travers elle, bien plus largement, ce sont "tous ceux qui lui [me] ressemblent", "la famille humaine" qui sont violentés.

Elle a déclaré dans Libération de mercredi : " Ces attaques racistes sont une attaque au cœur de la République. C’est la cohésion sociale qui est mise à bas, l’histoire d’une nation qui est mise en cause. […]  Des millions de personnes sont mises en cause quand on me traite de guenon. Des millions de gamines savent qu’on peut les traiter de guenons dans les cours de récréation!"

Comment expliquer qu'il ait fallu tout ce temps, depuis les premières attaques contre Chritiane Taubira, pour voir se réveiller une profonde protestation ? que comprendre derrière cette mollesse ? comment rendre compte de ce qui ressemble à une forme d'usure de la pensée et de la politique ?

Beaucoup de "crans" ont sauté depuis des années : on pense bien sûr aux agitations identitaires du gouvernement Sarkozy - rappelons ici que son conseiller P. Buisson a été journaliste à Minute et au Crapouillot - pensons à la médiatisation de plus en plus forte d'un discours xénophobe et essentialiste, porté au sein même du gouvernement de notre pays (N. Sarkozy, B. Hortefeux, puis M. Valls) puis relayé par divers "intellectuels".

Si ces "crans" ont pu sauter si facilement dans notre pays, c'est que le terrain était propice, suffisamment défait, destructuré, et c'est là que j'en viens à ce qui me semble miner le terrain depuis des années et des années : je signifie ici l'usure inquiétante du niveau symbolique dans notre pays.

Qu'est-ce que j'entends par là ? Est symbolique un signe qui ne se désigne pas lui même, mais ne vaut que par sa polysémie : le symbole prend en charge toute une épaisseur de sens, il est aux antipodes du sens unique, du mot réduit et aplati  à sa plus simple expression. Voici pour éclairer mon propos les caractéristiques de tout symbole d'après Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans leur Dictionnaire des symboles (je surligne les éléments qui sont en lien direct avec mon développement) :

  1. Obscurité : le symbole dépasse l'entendement intellectuel et l'intérêt esthétique. Il est « un terme apparemment saisissable dont l'insaisissable est l'autre terme » (Pierre Emmanuel).
  2. Stimulation : le symbole suscite une certaine vie. Il fait vibrer.
  3. Verticalité : le symbole établit des rapports extra-rationnels, imaginatifs, entre faits, objets, signes.
  4. Hauteur : le symbole relève de l'infini, il révèle l'homme.
  5. Pluridimensionnalité : chaque symbole condense plusieurs faces, formes, sens, interprétations. Un personnage de Amadou Hampaté Bâ s'écrie : « Ô mon frère, apprends que chaque symbole a un, deux, plusieurs sens ». À la différence du code, univoque, le symbole est polysémique, intelligible selon le système de représentations dans lequel il s'inscrit.
  6. Constance. Le rapport entre le symbolisant et le symbolisé demeure. Par exemple une coupe renversée symbolise toujours le ciel, quelque forme qu'elle prenne, coupole, tente.
  7. Relativité. Malgré cette constance, les symboles varient, ils modifient leurs relations avec les autres termes, ils revêtent une grande diversité iconographique ou littéraire, ils sont perçus différemment selon qu'on est éveillé ou endormi, créateur ou interprète.

Or, le siège fondamental (mais pas unique) de la production symbolique est le langage ; que constate-t-on depuis longtemps ?  La langue politique s'affaisse, en écho avec un certain usage contemporain de la langue. Par quel processus ?

Quelques exemples pris dans la langue politique, mais largement relayés ailleurs :

Le discours mensonger : Il est établi que le propos énoncé (discours électoral, par exemple) est désormais totalement délié des actes (programme) qui seront posés ensuite ; songeons aussi aux déclarations d'un certain Cahuzac (les yeux dans les yeux) ---> non seulement il y a mensonge, mais mensonge comme fonctionnement ordinaire.

Le discours vide, manquant : La politique a perdu la main sur l'économique - ce n'est jamais dit dans les paroles de ceux qui sont aux responsabilités - La situation économique est très difficile, pleine de risques ; pour tenter de faire face à cette guerre, chacun sent bien que ce sera très difficile - demain on ne rasera pas gratis, il faudra se retrousser les manches : pour tenter de gagner, il faut risquer de perdre - Ces paroles manquent, où que ce soit. Il en est de même au sujet de la contradiction entre les réalités écologiques et les "impératifs" économiques : abondance de discours, rareté de paroles politiques appelant à la réflexion collective.

Le discours répétitif : dans l'univers médiatique dominant, certains termes font florès, ils tournent seuls, sans que jamais l'on ne s'arrête pour s'étonner de leur sens, l'interroger - compétitivité, réforme structurelle, remboursement de la dette, croissance, PIB, etc ...- Ces mots fonctionnent comme des allant-de-soi.

Le discours pauvre et grossier : songeons au "casse-toi ...", mais aussi plus largement, à la grande vacuité de ce qui est dit, ajoutée au manque de "tenue" de ceux qui parlent en tribune. Ce n'est pas une affaire de courtoisie mais de respect qu'on porte au langage même, et à travers lui, aux hommes à qui l'on parle, à l'idée même que l'on se fait de l'être humain (repensons au point 4 cité plus haut !). Un exemple hors de la politique mais très ravageur : si un professeur se met à utiliser le même langage que ses élèves, un cran saute, et l'enseignant mine ainsi le terrain de son exercice (je songe à mon effroi lorsque j'ai vu le film Entre les murs, de L. Cantet, dont je rappelle qu'il a eu La Palme d'Or en 2008, signe fort !). On pourrait à ceci rajouter la pauvreté culturelle de nos hommes politiques... (ou bien : la culture comme affichage - c'était la fonction d'H. Guaino aurpès de N. Sarkozy -). La culture n'est plus vécue que comme "entertainment", produit de consommation qui signe une "disctinction". La culture est aux antipodes de cette version consumériste : elle est ce qui infuse un pays, sa langue, son peuple, de nombreuses dimensions symboliques, elle est tout à la fois signe de reconnaissance, et puissance de projection créative.

Enfin, pensons aux effets de la forte tendance  "micro-trottoir" : surabondance de l'opinion diffusée partout, à tout instant...

Les discours agressifs : l'agressivité est très utile lorsqu'elle est signe de la vie qui se défend ; mais si elle s'attelle à la négativité, l'attaque, l'injure, dans une forme de jouissance, elle défait le langage, et dégrade tout à la fois l'émetteur, le langage et son destinataire. Cette agressivité abonde, y compris dans la bouche d'hommes politiques de tout bord. Faisons aussi le lien avec les débordements via le net : chacun s'autorise, les crans sautent un à un.

Tous ces éléments accompagnent le devenir néo-libéral du monde, son déchaînement financier, sa nécessaire hyper-consommation conjuguée avec la demande permanente du toujours plus vite, du toujours plus pratique : un des effets de ce processis est l'écrasement de la part symbolique de nous-mêmes. Mais gardons-nous de croire que le processus ne corrompt que "les autres" ; si nous ne sommes pas vigilants, ce processus envahit tout l'espace d'échange, défait la pensée.

Aujourd'hui Christiane Taubira nous pousse à ressaisir une part de notre noblesse massacrée : parce qu'elle est femme de conviction, de culture, femme qui porte haut la fonction du langage, la dimension symbolique de sa parole et de sa place, Christiane Taubira nous aide à nommer, à distinguer, à penser.

Se battre contre tout racisme aide à se relever.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
Pap Ndiaye : la nouvelle histoire des migrations
En décembre dernier, en direct de Pessac, Pap Ndiaye a évoqué de façon magistrale la nouvelle histoire des migrations, estimant que la France n’est pas un bloc, mais faite de « variations ». On se grandit en les prenant en compte, disait-il, contrairement au projet des « marchands de haine ».
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz
Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques