LUCIAN FREUD : un «botaniste» en peinture, jusqu'au 19 juillet au Centre Pompidou

"Botaniste", voici un mot que L. Freud utilise pour nommer sa posture. Sans doute, afin de tordre d'avance le cou à tous les mordus de l'interprétation psychologisante en art.

"Botaniste", voici un mot que L. Freud utilise pour nommer sa posture. Sans doute, afin de tordre d'avance le cou à tous les mordus de l'interprétation psychologisante en art.

Place à la matière.

Car Freud, c'est d'abord une présence - celle du corps, de la chair étalée à grands coups de brosses -

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Autoportrait (1985)

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Et aussi, beaucoup plus récent ( 2002) :

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Un tournant majeur s'effectue pour lui dans les années 60 / 63 : il lâche le pinceau, outil fin et précis, pour la brosse, plus rude, plus énergique dans sa façon d'étaler la couleur et poser la matière, ainsi le blanc de Krems facilement grumeleux, comme dans l'auto-portrait ci-dessus . Et surtout, plus incommode ; et voilà que s'opère, par un choix technique, un abandon forcé : la brosse résiste au désir de maîtrise ; la peinture, sa matière, se propagent sur la toile en faisant la nique au dessin. Ca prolifère, ça rampe, ça immerge.

Alors les corps viennent au devant du tableau dans leur aplomb de chair.

Qu'est-ce que peindre ? qu'est-ce que peindre le corps ? qu'est-ce que cette matière-chair ? quel est son poids ? quelle est son épaisseur ? que font les corps l'un sur l'autre ? l'un près de l'autre ? que font-ils à la peinture ? Le "botaniste" en vient parfois à intituler malicieusement ses tableaux par le nombre de parties du corps exposées :

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Sunny morning, eight legs(1997)

 

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David et Eli (2005)

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Les corps amples, capteurs de lumière, ont sa faveur. Et ce sont des corps amis. Lorsqu'on sait qu'un tableau peut mettre un an ou plus à se réaliser, à raison, par exemple, de deux poses par semaine, on mesure l'envahissement du lieu (l'atelier, la toile) et du temps. Les murs de l'atelier sont eux mêmes couverts de dépôts de peinture (voir ci-dessous l'image même de ce mur à droite), le sol, de chiffons que l'on retrouve sur les toiles.

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Naked man (1993)

 

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Benefits supervisor resting (1994)

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Freud ne peint que ses proches, ses amis, ses enfants ... et toujours dans l'atelier : l'espace est clos, murs et planchers contiennent les corps. Et lorsqu'il peint l'extérieur, c'est toujours depuis l'intérieur : on repère par exemple un bord de fenêtre et on n'oublie pas que ce qui est vu l'est depuis le dedans - moi qui vois, je suis moi même, en arrière du regard, un corps, un grand contenant.

Large interior(1981 - 1983) d'après Watteau

 

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Et là, seul dans son corps, le bras, les muscles, la main tendus par et vers la matière, le peintre aborde notre regard.

Mais le sien et celui des modèles, sont toujours ailleurs, détournés, ouvrant une autre direction, brisant le face à face.

Et l'on pensera à son ami F. Bacon, à la torsion des lignes, aux glissades de couleurs qui infligent aussi une échappée vers la matière même qui travaille nos corps.

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Lucian Freud par Bacon

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Regardez à nouveau chaque visage chez Lucian Freud ...

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Painter working (2002)

 

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Lucian Freud dans son atelier (photo David Dawson, 2005)

 

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