Politique: homogénéité, campisme, jeux de guerre, ou lieu de contradictions libres

Des élections approchent, la capacité à produire des discours politiques enfle proportionnellement : le mode de production de discours est à interroger, tout autant que les contenus exposés.

Le corollaire récurrent de cette inflation discursive est cette tendance forte à une production de discours qui excluent souvent l'écoute et la prise au sérieux de l'argument contradictoire. afin de repartir de ce qui est dit pour

1) l'interroger

2) développer un point de vue divergent qui soit capable de tenir compte de ce qui a été compris chez l'autre, et non pas, interprété. Ces flots de discours, parfois fort documentés, se parent d'une agressivité, qui si elle n'était constitutive de façon maniaque de nos débats et donc, usante, énervante, contagieuse, pourrait nous faire éclater de rire – un bon rire impertinent de bouffon, de ces Zanni de la Commedia dell'arte, ou leur pendant féminin, les Colombine –

Ce billet m'est venu à partir d'extraits de dialogues sur divers fils, les derniers se passant avec Jacky Dahomay sur le billet de Philippe Marlière, ou bien avec Marc Tertre sur cet autre billet donnant la parole au point de vue de Julien Salingue, ou encore celui de Nico94 ... mais également de longues discussions politiques ailleurs.

Partons (sans les développer) de quelques exemples qui mettent le feu – Alep, La syrie // Mélenchon // je pourrais tout aussi bien parler de l'inénarrable défouloir général sur le burkini –

La problématique que je souhaite déplier se répartit en trois axes :

 ° Le premier est exposé par Jacky Dahomay sur le fil de Ph. Marlière, je le cite : « On est surpris par les réactions primaires de certains supporters de Mélenchon *. On peut être pour le soutien de sa candidature et dans le même temps énoncer des critiques. Mélenchon, malgré ses mérites, risque-t-il de dériver vers un républicanisme nationaliste, nationalisme que défend Poutine ? Sur Poutine et le nationalisme ou un populisme de gauche, Mélenchon devrait clarifier. Il s'agit de discuter entre gens de gauche et non s'injurier. »

 * je rajouterai, de la part des anti-, de la même façon (voyons par exemple le lexique adopté par Ph. Marlière).

En bref, que signifie « discuter » ? (mais je ne suis pas sûre du tout que la finalité du billet de Ph. Marlière soit de discuter, ceci dit l'ambiguité reste, puisqu'il est publié sur le club).

Discuter, n'est-ce pas rendre possibles des explications (expliquer = acte de déplier), plutôt que des leçons, ou pire, des développements idéologiques fermés qui ne font plus que s'entechoquer ?

° Le deuxième axe découle du premier : je l'ai exprimé par exemple dans le fil concernant J. Salingue : « un des "problèmes" n'est-ce pas le fait qu'on mélange (par ignorance, par manipulation ???) plusieurs niveaux d'approche, c'est à dire d'une part l'expression de l'horreur de la situation syrienne (et aussi le drame des réfugiés), et d'autre part, l'analyse géopolitique au fil de l'histoire du processus de violence au Moyen Orient ? »

Discuter, est-ce un jeu de guerre, ou bien le fruit d'un désir de faire prévaloir la hiérarchisation des approches afin d'éclairer un lecteur libre ? A ce sujet, je cite ce que j'ai répondu à Jacky Dahomay, en complément de ses mots : « Si on est profondément attaché à ce double idéal (ou plutôt quadruple) : démocratie // liberté-égalité-fraternité, 1) il ne faut jamais craindre la contradiction et son corollaire, la discussion poussée et respectueuse (ce qui est tout sauf une posture gnan-gnan), 2) ne pas confondre argumentation et matraquage (c'est à dire ne pas – forcément – prendre les autres pour des buses ou des ennemis) 3) et faire revenir sans cesse ce qui fonde notre culture, le goût et la patience de l'analyse. »

Notons par exemple, la grande différence de tonalité entre le billet (et donc le fil) de PH. Marlière et de celui de Pascal Boniface : dans le premier, je déplore un mélange (salade russe, dit-on Clin d'œil) de l'expression du scandale et de l'horreur, avec celui de l'analyse qui demande recul et ouverture des approches (grand bénéfice pour la réflexion, de la prise au sérieux de ce qui s'oppose à notre interprétation établie).

En lien avec cette tendance au noyage de l'analyse, considérons la grande différence entre le fact-checking (vérification des sources – et chacun de crier : vos sources, vos sources ?) et la pensée anlytique : le grand affaiblissement de l'analyse* (démêlement des causes, du mélange et accumulation des causes, des conséquences plurielles...) est remplacée par de simples corrélations* entre des faits cités (avec le pb du choix des faits vérifiés, et le pb que ce choix n'est lui même jamais interrogé)

 * la mise en corrélation n'est pas une analyse ! A ce sujet on peut lire l'article de F. Lordon en novembre.

Tout ceci ne contredit pas la prise de parti, le moment venu, mais on a tout intérêt, avant l'action, à prendre le temps de l'hétérogénéité des approches. Je soutiens que l'homogénéité d'un point de vue court le risque de produire du contre-sens par oubli ou forclusion de larges morceaux de la réalité profuse.

Enfin, je soulève la question (un peu bateau, certes, mais pas encore très pensée) du rôle des réseaux sociaux et du Net dans le possible blindage de la pensée fermée sur elle-même : chacun se nourrit à ses propres sources, c'est du moins la tendance (les Américains s'informent à 50 % par Facebook) il est comme la base d'entonnoir, et la société risque de ressembler à une juxtaposition d'entonnoirs (vivent les fous!).

 ° Le troisième axe, qui pour l'heure m'est personnel, car je ne le vois exprimé nulle part, est lié à cette idée du danger de l'homogénéité : le climat insupportable en politique, dans notre pays (mais pas que...voyons du côté Trump ou Poutine...), a peut être à voir aussi avec une forme de machisme traditionnel dominantdans la vie politique, qui transforme très vite l'énergie et la conviction, en passion de rivalité et un certain goût de la guerre(au passage, je reprends l'idée rappelée en d'autres lieux par Jacky Dahomay – en vue de triompher, on a vite fait de diviser le monde qui nous entoure entre amis // ennemis, référence faite à la théorie de Carl Schmitt, intellectuel engagé auprès des Nazis)...

Observons tous ces fils de débat ! Toutes ces réunions politiques ! Combien de femmes viennent s'y exprimer, osent développer leurs idées, surtout si elles tranchent avec le vent dominant ? Quel rôle tiennent les femmes ? Je ne parle pas des femmes qui ont tenu un rôle politique, elles sont si peu nombreuses qu'il serait vain de vouloir y trouver la perle rare, alors que nous entendons des quantités industrielles d'hommes, qu'ils soient tribuns ou militants, tenant immanquablement des « discours du maître » au kilomètre.

 J'observe l'univers politique comme une grande fabrique masculine, où la plupart du temps, les femmes sont à l'arrière, plutôt dans le rôle de la claque que dans celui d'énonciatrice d'idées. Leur parole, rare dans ce domaine politique, n'est pas prise au sérieux.

Cette dernière idée, que j'avance ici, ne se fonde pas sur une position de militantisme féministe, non que je le désapprouve, mais parce que je ne veux pas faire de cette idée, un slogan au sens campiste du terme, je souhaite soulever un coin, je souhaite faire entrer dans le champ de vision, un autre horizon, celui d'une expression féminine (ou plutôt de la part féminine des sujets), qui en ce qui me concerne, recouvre aussi bien l'expression des affects, de la raison, que de la non-violence (et là encore, rien de gnan-gnan, renseignez-vous) en matière de politique.

Pour finir comme j'ai commencé, par une allusion théâtrale : le dernier spectacle d'Ariane Mnouchkine (je devrais dire - spectacle collectif de troupe -), Une chambre en Inde, exprime avec fougue ce que j'exprime modestement ici : ce théâtre fait grand bien car il sort des schémas répétitifs, et inocule, de manière intelligente et maline, le sens du comique et de la dérison au sein du sujet le plus sérieux et le plus tragique qui soit – le jeu de massacre planétaire –

 "J'aime bien l'idée de faire rire des méchants" lance le personnage central de Cornélia !

Faire un écart, sans cesse penser qu'on peut faire un écart, n'est-ce pas un véritable ferment politique d'émancipation ?

 

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