Marielle Billy (avatar)

Marielle Billy

récolter, semer

Abonné·e de Mediapart

202 Billets

4 Éditions

Billet de blog 31 décembre 2011

Marielle Billy (avatar)

Marielle Billy

récolter, semer

Abonné·e de Mediapart

Iran : Le miroir-film tendu par Jafar Panahi

Marielle Billy (avatar)

Marielle Billy

récolter, semer

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En ces périodes de repli sur la chose politique nationale, et de grands épouvantails brandis face à ces pays étranges-étrangers, il est bon de se rapprocher de Jafar Panahi, fer de lance du néo-réalisme iranien.

Jafar Panahi, cinéaste iranien, avait été condamné en décembre 2010 pour "activités contre la sécurité nationale et propagande contre le régime" après avoir entamé la réalisation d'un film sur les troubles ayant suivi la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009.

En octobre 2011, une cour d'appel iranienne a confirmé sa condamnation à six ans de prison et vingt ans d'interdiction de faire des films, de voyager ou de donner des interviews. A l'heure actuelle, pas d'information sur le devenir de Jafar Panahi.

Pendant son maintien à résidence chez lui, il avait fait ce film étonnant sorti en France en septembre 2011 : Ceci n'est pas un film. Un ami documentariste, Mojbata Mirtahmasb, l'avait filmé en train de parler de son travail, de ses doutes : Panahi, reclus entre les murs de son appartement, faisait de sa situation le sujet même de son film, chronique d'un artiste enfermé : que reste-t-il à un cinéaste qui n'a plus le droit de filmer et qui attend qu'on le jette incessamment en prison ?

Dans Ceci n'est pas un film, Panahi évoquait, entre autres, un de ses autres longs métrages fait en 1997 : Le miroir. Ce film est à Paris en ce moment (mais il faut bien chercher ...). Courez-y !

Composition en abyme de Ceci n'est pas un film permettant à Panahi de réfléchir à ce lien image/réel :

Mirtahmasb y filme Panahi qui regarde sur son magnétoscope quelques images d'un film plus ancien (1997) Le miroir : on y voyait une écolière se rebeller sur le tournage, refuser avec véhémence de continuer à jouer, quitter brusquement le bus où se déroulait l’action pour bouder sur le trottoir, intraitable dans sa révolte.

Quel film inventif que ce Miroir ! surgissement du réel inattendu (ou mise en scène de ce surgissement ?) au sein d'un tournage bien prévu, écrit, organisé.

Début du film : dans un Téhéran bruyant et labyrinthique, le personnage de Mina attend sa mère à la sortie de l'école, comme chaque jour. Mais personne ne vient la chercher. Elle décide alors de rentrer chez elle toute seule. Une initiative malheureuse puisque elle va vite perdre son chemin.

Point de rupture : La jeune "actrice" (7 ans ?) se révolte - on retrouve là les images vues dans Ceci n'est pas un film - L'enfant fuit le tournage, boude sur le trottoir, se plaint du rôle de "pleurnicharde" que Panahi lui impose, et s'aventure (à son tour) seule dans Téhéran pour retrouver sa maison dont elle ignore l'adresse.

Ce mouvement de révolte de sa petite "actrice" impose donc à Jafar Panahi de tout changer, de s’adapter au caractère de la fillette, sans que le spectateur sache, jusqu’au bout, s’il assiste à du cinéma-vérité ou à l’artifice suprême d’un réalisateur habile à nous égarer. Film drôle et subtil, poignant et intelligent, qui permet de voir, et surtout d’entendre, la société iranienne en direct et presque « en vrai ». Panahi use avec habileté de ce que lui impose un cinéma pauvre (film de bric et de broc), mêle fiction et documentaire (ou feinte de documentaire ?) : caméra à l'épaule, longs plans-séquences, scènes naturalistes ...

Ainsi, on y voit une image formidable de la fille/femme iranienne : rien ne l'arrête. Les hommes rencontrés par le personnage / l'actrice ne résistent pas à ses demandes, elle fait avancer sa marche, sa recherche, tantôt marchandant un taxi, tantôt insistant auprès d'un policier, tantôt s'accrochant à un piétion pour franchir les rues infernales. Elle est tenace, courageuse, inventive. Petit moineau fier et solide.

Rien n'arrête non plus Panahi, rien n'arrête les iraniens si fortement armés de leur poésie, de leur désir de vivre.

Pour conclure provisoirement, ces vers d'un poète iranien contemporain : Ahmad Shâmou (1925 - 2000)

La mort du poète

Je n'ai jamais eu peur de mourir,
Bien que ses mains soient plus destructrices que la bassesse.
Toute ma crainte, en somme,
Est de mourir dans une contrée,
Où le salaire de fossoyeur,
Est supérieure
Au prix de la liberté humaine.
Chercher, trouver, et ensuite choisir librement,
et du fin fond de soi,
fonder une conviction.
Si la mort revêtait plus de valeur que tout cela,
Je n'aurais jamais eu peur de la mort.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.