L'avenir hypothéqué par l'idéologie néolibérale

Ce qui est en jeu aujourd'hui : un changement radical de projet de société. Au Brésil ou ailleurs. Notre avenir est donc hypothéqué et la démocratie est otage de l'idéologie néolibérale. Réagir face à ses défis est notre devoir.

« Le vieux monde est mort, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur, les monstres apparaissent. » Antonio Gramsci

Nous vivons comme dit Edgar Morin, dans une ère planétaire qui s’accélère dans les années 90 avec la globalisation établissant un marché mondial. L'évolution technologique, ainsi que le développement scientifique et économique, ont projeté une vision commune de l'avenir pour l'humanité tout entière. Cependant, le développement ainsi que la répartition des richesses vont continuer à être inégaux. En 2003, le sociologue français Edgar Morin avait déjà lancé un appel au réveil sur l'urgence vitale de «l 'éducation pour la planète » pour comprendre la complexité des enjeux face aux dérives d’une globalisation dirigée par le système néolibéral. Il y a eu d’autres alertes de la part des associations, des intellectuels  et de quelques gouvernements progressistes. Plusieurs millions d’euros ont été dépensés dans des conférences internationales pour peu de résultats. Malheureusement, la Planète Terre continue, menacée par la mort écologique. Les centrales nucléaires vétustes constituent une menace de mort. L’agriculture transgénique et les pesticides sont toujours en expansion dans le monde, la biodiversité est menacée et des maladies épidémiques prolifèrent partout.

Autrement dit, la situation actuelle de notre planète est caractérisée par toutes sortes de crises, économique, sociale, politique, environnementale, diplomatique, entre autres. Sans parler d’autres tristes présages qui nous entourent. Parmi eux, l'existence de guerres civiles et de nouvelles formes de terrorisme qui provoquent des massacres humains dans plusieurs endroits dans le monde. Nous assistons aussi au retour de la religion dans l'espace politique dominé par un fondamentalisme très dangereux pour la cohésion sociale. Nous vivions dans une société individualiste, et, de plus en plus concurrentielle. Nous sommes confrontés à un monde étrange de plus en plus obsédé par les chiffres. Par la domination d’une économie qui guide la politique et notre destin. Selon Edgar Morin elle est incapable de concevoir ce qui échappe au calcul rationnel, à savoir, les émotions, les passions, les malheurs, les croyances, les espoirs qui sont dans la chair de l'existence humaine.

De la mondialisation économique à la globalisation de l’idéologie néolibérale. Les pays du Nord ont été les principaux acteurs de la gouvernance mondiale avec l'ONU, FMI, Banque mondiale, Union européenne, les sociétés multinationales, transnationales. Les méthodes appliquées pour la régulation ont été déséquilibrées et ont toujours favorisé les grandes puissances. Tout cela ne donne pas à ce mode de gouvernance mondiale une légitimité démocratique. Ces acteurs ont permis la financiarisation du capitalisme qui a été imposé aux autres fractions du capital (industriel, commercial). Ces grands acteurs globaux ont oublié que dans l'ère planétaire où nous vivons tout interagit. Et les problèmes dans les pays du Sud peuvent atteindre le Nord et vice versa. Pour cette raison, les pays du Nord ne pouvaient pas sortir indemnes d’une crise mondiale. Cette dernière crise du capitalisme international (2008) a provoqué plusieurs déséquilibres. Autrement dit, le déséquilibre entre la finance et l'économie réelle. Les déséquilibres macroéconomiques entre les principaux acteurs de l'économie internationale. Et aujourd’hui le déséquilibre écologique devient nécessairement une contrainte à la croissance future. Non seulement à cause du changement climatique, mais aussi à cause d’autres problèmes de catastrophes environnementales.

Il faut souligner que le caractère idéologique du système néolibéral sera testé en priorité dans les pays de sud qui serviront de laboratoire à son expansion. La gouvernance mondiale impose ainsi aux pays du sud des réformes structurelles pour s'adapter aux nouvelles exigences de l'économie néolibérale et à sa stratégie idéologique. L’État va se désengager des services publics et doit réduire ses dépenses. Le rôle de l’Etat sera redéfini à partir d’un cadre institutionnel de primauté économique. Il doit assurer le bon déroulement des privatisations des entreprises publiques et garantir le libre-échange en stimulant la concurrence, non seulement aux produits marchands, mais aussi aux systèmes sociaux. Le capitalisme dans sa phase néolibérale était bien au-delà de la production économique dans le sens conventionnel, il est devenu un mode de vie. Un univers symbolique et culturel assez hégémonique. On sait que l’hégémonie du capitalisme financier ne peut être atteinte que par des moyens politiques, par une gestion appropriée des ressources de pouvoirs, par l’emprise culturelle. L’hégémonie, pour rappeler Gramsci, a partie liée avec le leadership intellectuel et moral.

L’idéologie néolibérale et la régression humaniste du monde - Si nous ne parvenons pas à empêcher l'évolution dictatoriale du capitalisme financier et de son idéologie néolibérale, il sera impossible de penser à l'émancipation humaine. L’humanisme est en régression dans nos sociétés guidées par la compétition, par la rentabilité, par le profit et par la boulimie de consommation. La dignité humaine, la justice sociale et le désir d’une société plus fraternelle s’éloignent de ce nouveau mode de vie. La durabilité du développement semble suspendue par les chiffres, il suffit de voir comment la question environnementale est rapidement devenue un marketing écologique, axée sur la rentabilité de la nature et de ses écosystèmes.

La démocratie participative, considérée comme la clé de la réussite du développement avec la durabilité et l’inclusion sociale avait comme prémisse la participation des acteurs locaux, à tous les niveaux de discussion concernant  des programmes et des projets. Cependant, cette démarche a été rapidement abandonnée. Peut être parce que la démocratie participative signifie l'exercice de la citoyenneté politique et cela est en pleine contradiction avec cette idéologique néolibérale qui mène à la dépolitisation et à la déconstruction culturelle.

Une économie réelle dévastée et une démocratie en péril - Depuis 2008, les gouvernements des États-Unis et d’Europe font des discours sur la régulation du système financier. Mais dans la pratique, peu de choses ont changé. Il est clair que les systèmes de réglementations globales ne sont pas à la hauteur des défis auxquels est confrontée l'humanité. Le soi-disant village global vit aujourd'hui dans le chaos permanent, sans cohésion, sans redistribution des ressources et sans justice. Le pire, et peut-être le plus grave, est que nous sommes une minorité pour tirer le signal d'avertissement. La déception est grande, et cela a conduit à l'apathie des citoyens.

Un autre fait inquiétant. Le monde peut glisser dans une sorte de régime autoritaire dont la seule intention est de maintenir les privilèges d'une caste ou d'une oligarchie. Ceci est politiquement dramatique, et peut représenter la fin de la démocratie. Cette menace hante l'Europe, où la démocratie est malade, et la politique ne se régénère pas. La plupart des gens abandonnent l'exercice de la citoyenneté. Ou votent à l'extrême droite, qui émerge toujours en période de crise économique. Aujourd'hui, l'Union européenne est composée d'une majorité conservatrice et de l'extrême droite. En France les citoyens sont déçus et désorientés par la politique gouvernementale. La gauche gouvernementale est complètement déboussolée, aujourd’hui elle n’est ni socialiste ni social-démocratie, elle se dit « gauche libérale ». Il faut se méfier quand les citoyens parlent qu’il faut une gauche à gauche cela veut dire que la gauche a provoqué une forte désillusion. Cette gauche qui a abandonnée son idéal a perdu la capacité essentielle de son existence : de donner un sens à la politique et d’améliorer le quotidien de millions de femmes et d’hommes qui veulent préserver les acquis du modèle social que la gauche a fortement contribué à dessiner et à déployer. Face au désenchantement politique il faut être capable d’organiser les symboles et l’espoir que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.

Partout en Europe les réformes économiques, les projets gouvernementaux en général sont désormais menés en marge des procédures démocratiques, car le néolibéralisme chasse la médiation politique éloignant ainsi l’action collective. La démocratie devient alors un théâtre d’ombre.

Dépolitisation et déconstruction culturelle - Nous sommes confrontés à un processus de dépolitisation engendré par l'idéologie néolibérale, et rien n'est plus mortel que la démission des citoyens. La pensée néolibérale paralyse la pensée critique en lui ôtant les moyens d’une réaction. Malheureusement une majorité s’y plie avec une apathie étonnante. Aux États-Unis l'idéal démocratique, depuis des années, a été remplacé par le pouvoir de l'argent. En Amérique du Sud, les gouvernements progressistes qui sont arrivés au pouvoir, en particulier dans le Cône Sud (Brésil, Chili, Paraguay, Argentine et Uruguay) à la suite des dictatures ont été confrontés à une dure réalité sociopolitique. Les gouvernements progressistes ont essayé depuis de nombreuses années de changer la logique d’exclusion sociale du développement et de rétablir le rôle d’Etat démocratique capable de promouvoir le bien-être et la cohésion sociale. Prenant l'exemple du Brésil, la tendance aujourd'hui est la reprise de l’idéologie néolibérale. Le coup d'Etat parlementaire inaugure une nouvelle étape de déconstruction de l’état démocratique et des conquêtes sociales.

L'hégémonie de la quatrième puissance - Il convient de mentionner également la tyrannie du pouvoir des médias. Les partisans du néolibéralisme ont investi massivement dans les médias. Ils visent à construire une machine de guerre propre, pour éliminer toute conscience politique au peuple. Pour le rendre sensible à accepter les diktats de l'idéologie néolibérale. Le système de communication sera le vecteur de propagation et de légitimation de cette idéologie. Les techniques de communication sont très sophistiquées. Le nombre d'analphabètes politiques est aujourd’hui considérable. Par une coïncidence étrange, les grands groupes économiques sont maintenant propriétaires de journaux et de chaînes de télévision. Les médias sont de plus en plus concentrés. Les journalistes de plus en plus dociles et  l'information de plus en plus pauvre. Le quatrième pouvoir a largement collaboré à la dépolitisation de la société et l'abaissement du sens politique. Pourtant, la politique est au cœur de tout processus de socialisation humaine et de toutes les sociétés.

Une chose est certaine, nous ne pouvons pas refaire la société, en laissant de côté la participation politique. Cela exige que les citoyens soient intéressés à participer à la politique de changement pour une vie meilleure et à comprendre la complexité des enjeux du monde actuel. Quand les gens deviennent indifférents aux affaires publiques, ils permettent à des politiciens non engagés dans l'intérêt général à se prononcer en son nom. La démocratie sans le peuple devient une normalité et on gouverne par ordonnance !

Regardons la situation au Brésil : Le coup d'Etat parlementaire au Brésil qui a renversé la présidente Dilma Rousseff récemment est très illustratif du rôle du quatrième pouvoir. La crise économique et la corruption ont servi d'alibi pour sa destitution.  Les moyens de communication ont exagéré la crise économique pour provoquer une crise politique. Il y a trois ans, l'économie brésilienne était en plein essor. Les perspectives étaient bonnes et il n'y avait rien qui pouvait alarmer les investisseurs étrangers. Cependant, l'environnement économique mondial s’est détérioré avec le ralentissement de la  Chine, avec la faiblesse de l'économie européenne et la lenteur de l'amélioration aux Etats-Unis. Tout cela signifie que la situation mondiale était défavorable. Surtout pour les pays qui dépendent des exportations de produits de matières premières tels que le Brésil.

En Novembre 2015, le prix Nobel d'économie (2008) Paul Krugman a visité le Brésil et déclare:

- « Il existe un élément de panique propagée par un média sensationnaliste, qui a dépeint le Brésil comme un cas de désastre total. Le chercheur à l'Université de Princeton a attiré l'attention sur la vision défaitiste des médias locaux et mondiaux. Il dit qu'il y avait une tendance parmi les journaux financiers à traiter avec plus de sévérité les crises qui se produisent sous les gouvernements de centre-gauche. Tous ces facteurs créent un climat de pessimisme, ces médias créent la méfiance et le chaos et cela décourage les entreprises dans le pays ». Le prix Nobel d'économie semblait optimiste quant à la capacité du Brésil de faire face à la crise: « Ce ne sera pas le mois prochain ou l'année prochaine, mais bientôt il sera évident que les dommages ont été surestimés. « L'économie brésilienne offre des atouts et devrait croître de nouveau. L'inflation va baisser, les taux d'intérêt peuvent être réduits. Avec cet allègement de la pression sur l'économie, la situation budgétaire s’améliorera ». Cependant, les médias ont choisi d'investir dans l'effondrement économique du pays plus que dans l’optimisme pour stimuler les investisseurs. Pour les médias brésiliens il n'y avait pas de crise mondiale, mais une crise économique brésilienne. Les médias ont diffusé au public l'idée que les dépenses publiques ont causé la crise économique.

Désintégration du système éducatif sur la scène mondiale - Nous avons vu dans de nombreux endroits, l'augmentation des écoles et universités privées. La qualité de l'éducation a considérablement diminué. Le système d'éducation scolaire, universitaire, professionnelle a créé des humains politiquement aveugles pour déchiffrer la complexité et les défis de notre planète. L'idéologie néolibérale met à la fois l'éducation et de la culture dans le domaine de la concurrence commerciale. Le but est d'exclure complètement la catégorie de l'éducation des droits humains fondamentaux, de la classer dans la catégorie des produits du marché. 

Pour prendre encore une fois l’exemple du Brésil. Ce pays vit maintenant un revers majeur avec le démantèlement de toutes les conquêtes sociales des gouvernements Lula et Dilma. Le gouvernement post-coup d'Etat de M. Temer a décidé arbitrairement, et sans consulter les enseignements et les institutions liées à l'éducation de mettre en place une réforme de l'éducation très réactionnaire et punitive. La réforme de l'éducation a été approuvé par les mêmes qui ont approuvé le coup d'Etat parlementaire. L'amendement constitutionnel proposé PEC 241 gèle des dépenses publiques pendant 20 ans. Elle diminue les investissements dans l'éducation, la santé et l'aide sociale. La PEC, considérée comme une priorité par le gouvernement Temer, décrète la fin de l'obligation de l'État d’assurer les droits sociaux. La réforme de l'éducation élimine les matières obligatoires des programmes scolaires : l'histoire, la sociologie, arts, philosophie. Le gouvernement issu du coup parlementaire tente de créer un processus de dés-éducation et le Brésil sera le pays des «incultes», des analphabètes politiques. Avec le soutien inconditionnel des médias, des grands groupes économiques, des organisations patronales et d’une grande partie du pouvoir judiciaire, le Brésil aujourd'hui réunit tous les ingrédients nécessaires à la mise en œuvre de cette nouvelle phase de l’idéologie néolibérale. Avec une droite et extrême droite organiquement articulées pour imposer non seulement un modèle économique néolibéral au Brésil, mais aussi les règles et les valeurs de nature idéologique.

Ce qui est en jeu aujourd'hui : un changement radical de projet de société. Au Brésil ou ailleurs. Notre avenir est donc hypothéqué et la démocratie est otage de l'idéologie néolibérale. Réagir face à ses défis est notre devoir. 

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