Le Brésil résistera-t-il aux tentatives de coups d’Etat?

Je viens juste de rentrer du Brésil, un mois à m’immerger dans la réalité complexe de la politique brésilienne. Un mois de silence, observant et écoutant les réactions de uns et d'autres. Je me suis aperçue que l'écriture d'un article dans le contexte actuel de la politique brésilienne est une tâche ardue dans un pays divisé et traumatisé. 

Je viens juste de rentrer du Brésil, un mois à m’immerger dans la réalité complexe de la politique brésilienne. Un mois de silence, observant et écoutant les réactions de uns et d'autres. Je me suis aperçue que l'écriture d'un article dans le contexte actuel de la politique brésilienne est une tâche ardue dans un pays divisé et traumatisé. Cela exige beaucoup de maîtrise de soi et de comportement démocratique pour écouter, comprendre les contradictions et gérer les conflits. En tant que journaliste cet exercice est utile, mais souvent difficile : savoir ne pas perturber un  raisonnement logique, dans la chaleur des tropiques il risque de fondre...

La crise politique et les erreurs de PT

Premièrement, nous ne pouvons pas nier que certains dirigeants du Parti des Travailleurs ont fait des erreurs et ont démontré une faiblesse dans  l'exercice du pouvoir. Certains se sont laissé corrompre par leurs relations avec le pouvoir. On ne peut pas nier que certains membres du PT ont trahi la philosophie du parti. Nous pouvons également dire qu’ils ont trahi son idéal politique, le PT étant le parti qui s'est le plus battu pour la  démocratie au Brésil et pour l'éthique en politique. Le PT a été le seul parti en Amérique latine qui est né d'une pluralité de tendances politiques de gauche et centre gauche, un exercice unique de respect des règles démocratiques au sein d'un même parti. En sachant que la dégénérescence éthique de la politique brésilienne a traversé le XXe siècle, rien ne justifie l'implication de certains membres du PT qui ont adopté la logique corrompue de la démocratie représentative brésilienne. Ces faits ont déçus une grande partie des membres du PT et de sa base militante. Tant et si bien que beaucoup d'entre eux ont quitté le PT et ont fondé d'autres partis plus radicaux, considérés comme plus à gauche, par exemple les partis d'origine trotskyste tels que le PSTU et PSOL et certains qui ont rejoint les partis de centre-gauche, comme le PSB et enfin « REDE » RESEAU. Cependant, malgré les fautes dans sa conduite politique, nous ne pouvons pas nier que ce parti qui a accédé  au pouvoir avec la figure emblématique de Lula a changé le visage du Brésil. Même dans le tourbillon où il se trouve aujourd’hui, le PT demeure important. On peut même dire que cette crise politique peut être bénéfique pour le PT pour se reconstruire à partir de ces erreurs.

N’importe quel brésilien a le droit d'être insatisfait du gouvernement, il est libre d’aller dans la rue pour protester, cependant, il ne peut pas contribuer à la destruction de la nouvelle démocratie. Personne ne peut nier les efforts des gouvernements du PT pour renforcer la primauté du droit au Brésil d'assurer aux Brésiliens de meilleures conditions de vie.

La corruption : une réalité brésilienne devenue un stratagème juridique - médiatique - politique

Le Brésil connaît un climat de haine alimenté en permanence par les médias qui rend le dialogue politique difficile et met en danger la cohésion nationale si nécessaire pour surmonter la crise politique. Les grands médias traditionnels ne sont pas impartiaux lorsqu’il s’agit des faits liés aux scandales de corruption. Ils ont, en effet, décidé qu'il n'y avait qu'un seul accusé coupable de corruption au Brésil: le Parti des Travailleurs-PT. La lutte contre la corruption ne peut se limiter uniquement à un seul parti politique, tandis que les plus grands partis politiques impliqués dans ces scandales ne sont pas poursuivis, et sont au contraire protégés. Les grands médias traditionnels désinforment plus qu’ils informent, ils encouragent l’agitation sociale afin d’ouvrir la voie à un coup d’état et aux solutions fascistes. Un fait notoire et malheureux est la complicité qui existe entre les médias traditionnels et certains membres de la magistrature et de la police fédérale. Ils se nourrissent mutuellement du déroulement de l'opération « Lava Jato » avec des fuites sélectives et systématiques. Ensuite, l'information est habilement commentée par la presse et par la chaine de Télévision Globo qui revient à son origine conspiratrice – pendant la dictature militaire Globo a collaboré et été une alliée inconditionnelle. La Globo agit de manière sensationnaliste sans respect de la présomption d'innocence et du droit de la défense. Son seul but est le renversement du gouvernement Roussef et l’emprisonnement de l’ancien Président Lula. Cette attitude manipulatrice des grands médias et le comportement arbitraire des secteurs de la justice, est une atteinte à l'état de droit et de la légalité démocratique.

L'abus de pouvoir du juge Sergio Moro en agissant comme acteur politique et sa complicité avec le réseau Globo montrent comment le système judiciaire est utilisé comme instrument du coup d'Etat. La plus haute instance de la justice brésilienne (la cour suprême fédérale) a obligation de préserver l'impartialité. Les magistrats ne peuvent donc pas inciter le peuple contre quiconque.

Le climat d'instabilité politique a suscité la controverse parmi les avocats, les juges, les intellectuels spécialistes des sciences sociales et politiques, les parlementaires, les organisations sociales et les militants des partis et associatifs.

L'opération « lava jato » en se politisant a cessé d'être une avancée dans la lutte contre la corruption. Toute enquête doit respecter les principes constitutionnels, suivant la règle que tous sont égaux devant la loi. On ne peut  pas politiser l'appareil judiciaire, tout manque de respect pour la loi porte atteinte à la démocratie. Avec cette façon de procéder certains membres de l'appareil judiciaire et les médias conservateurs ont manqué l'occasion de faire participer la société brésilienne à un large débat sur un sujet tellement enraciné dans le mode d'action de la plupart des Brésiliens. Ils ont perdu une excellente occasion de lutter contre toutes les formes de pratiques de corruption existant dans les différentes couches sociales de la population. Comprendre le virus de la corruption et pourquoi elle reste ancrée dans la culture d’un mode de vie (« o jeitinho ») brésilien. Le moment était idéal pour menée une vaste campagne contre la corruption dans le pays. Cependant, il est devenu clair que ce qui est en jeu est la prise du pouvoir. La lutte contre la corruption n’est pas le but ou la préoccupation majeure des « justiciers », ni des politiciens de la droite brésilienne. La corruption est devenue un prétexte à des fins politiciennes. Il est connu que la corruption d'aujourd'hui n’est pas plus élevée que par le passé. La seule différence est qu'elle est maintenant poursuivie et condamnée. Et cela arrive sous les gouvernements du PT, ce qui est une situation sans précédent au Brésil et est une preuve claire que les institutions républicaines, bien que fragiles, commencent à se consolider.

Le plus tragique dans cet imbroglio politico-juridique est que les présidents de la Chambre des députés et du Sénat ainsi que 34 membres de la commission de destitution sont poursuivis par la Cour Suprême. Ce fait remet en question la légitimité de la commission d’ « impeachment »  contre la présidente Dilma Roussef. Le juriste brésilien Dalmo Dallari a déclaré que la destitution d’un Président est prévue dans la Constitution, aux articles 85 et 86, mais enacdrée par des exigences très précises et spécifiques. Une procédure de destitution sans base légale constitue un coup d’État institutionnel. Dans le cas de la présidente Dilma, ce qu’on appelle pédalage fiscale (recours passager à l’emprunt pour financer des dépenses sociales, permettant ainsi un décalage de trésorerie) ne constitue pas un crime de responsabilité. Il a également déclaré qu’un gouvernement faible ou mauvais ne justifie pas une mise en accusation. Au contraire, il peut même rendre la vie plus facile pour les opposants lors de la prochaine élection. Il conclut qu’aujourd’hui cette procédure est un coup d'Etat au Brésil sans l'utilisation d'armes.

Aujourd'hui, le gouvernement est l'otage de conspirateurs politiques accusés de divers crimes de corruption et de fraude fiscale, de détournement de fonds public, etc. Le plus absurde est que ce sont eux qui veulent prendre les rênes du pouvoir! Lorsque vous essayez de plonger le pays dans le chaos et écraser les droits acquis, l'opposition prend la responsabilité de la flambée de haine et de violence sans limite avec des conséquences imprévisibles. Au lieu d'agir pour le maintien de la paix sociale et le bien-être de la nation brésilienne, ils nourrissent le monstre – le fascisme - qui a fait tant de dégâts en Europe. Malheureusement, de nombreux correspondants de journaux étrangers au Brésil ne cherchent des informations que dans le circuit des grands médias qui sont aujourd’hui le plus grand parti d'opposition au gouvernement et au PT. Il y a des correspondants qui copient et traduisent directement les informations fournies par des grands médias et le réseau de TV GLOBO, sans chercher à croiser avec d'autres sources d'information. Parfois, sans faire d’analyse politique, certains correspondants contribuent à déformer la réalité brésilienne aujourd'hui extrêmement complexe. La Présidente Dilma Rousseff est présentée définitivement en position d’accusée. Ces journalistes n’admettent pas qu’elle soit la présidente du Brésil, réélue il y a à peine un an, et qu’elle résiste avec les moyens de l'Etat de droit à une flambée réactionnaire dans le pays. 

Ce qu’est devenu le Brésil avec Lula

Le Brésil avant Lula était considéré comme le pays des exclus, et, un pays riche parmi les plus inégaux du monde. Avec les gouvernements Lula et le premier mandat de Dilma, le Brésil va devenir le pays de l'inclusion sociale. Considéré par toutes les instances multilatérales comme le pays qui a le plus investi dans le combat contre la faim et pour l'amélioration des conditions de vie des populations pauvres dans tout le pays. Tout le monde reconnaît les efforts des gouvernements PT pour diminuer le cadre des inégalités sociales. Les exemples de programmes de distribution des revenus et d'accès aux droits sont nombreux, et cela ne s’efface pas de l'histoire parce que la réalité est là. Il suffit d’examiner la situation d’avant et simplement utiliser les données comparatives ; il suffit de regarder dans les statistiques sociales et économiques des gouvernements post-dictature et de comparer les progrès obtenus par ces gouvernements.

Un autre facteur important a été l'augmentation des revenus de tous les Brésiliens. Les deux gouvernements Lula ont adopté le slogan « le Brésil pour tout le monde »: les riches sont devenus plus riches, la classe moyenne a vu l’augmentation de son pouvoir d'achat et les pauvres ont eu accès à de nombreux droits jusqu’à alors refusés et ont commencé à vivre avec plus de dignité. La pauvreté a diminué d'environ 70% dans le pays entre 2003 et 2012. Le revenu des plus pauvres (10% au Brésil) a augmenté de 106% entre 2003 et 2012. Le salaire minimum a eu une augmentation réelle de 72,75%. Il a non seulement récupéré les pertes subies par les travailleurs au cours de la décennie des années 80 et la période néolibérale des années 90 - marquée par une faible croissance et la privatisation - comme il a assuré un pouvoir d'achat à tous le plus élevé de son histoire. Il est à noter que cette initiative se distingue des mesures prises par les gouvernements de la France et d'autres pays européens comme l'Espagne, le Portugal et la Grèce dans la lutte contre la crise économique mondiale, où la hausse du chômage a été accompagnée d'une réduction des droits des travailleurs. Peut-être que ce sont ces données qui dérangent la droite brésilienne qui déteste les pauvres, qui réclame de les voir partir en vacances et de devoir partager le même avion. La femme de ménage noire peut aujourd’hui avoir sa  fille à l'université. Comme l'a dit le politologue Adriano Codato: Les « pauvres » (c’est-à-dire ceux qui ont gravi l’échelle sociale pour devenir des consommateurs) sont ignorants parce qu'ils méconnaissent les vraies informations que seule la classe moyenne traditionnelle prétend avoir sur la politique, sur le fonctionnement de l'économie, sur l’utilisation des impôts, etc. Ils sont irrationnels, parce que les raisons qui motivent leur vote sont illégitimes pour les priorités établies par cette classe moyenne violente et autoritaire. https://blogs.mediapart.fr/marilza-de-melo-foucher )

Pourquoi Lula dérange ?

Le président Lula a compris que la politique est l'art du compromis. En tant que syndicaliste, il savait négocier la préservation des intérêts contradictoires. Il a utilisé sa capacité à séduire, convaincre et concilier la gestion pour atteindre l'objectif qu’il avait fixé pour résoudre les problèmes sociaux les plus aigus de la société brésilienne. Certains prétendent que dans le domaine économique, il a eu une approche conservatrice et il a été réformiste dans le domaine social de la politique publique. Le président Lula a toujours eu une grande capacité à parler aux masses et à construire des ponts avec les entrepreneurs, les travailleurs du privé, les employés publics et les mouvements populaires. Ce qui manque à Dilma Roussef. Peut-être Lula par sa façon d'être et d'agir dérange les protagonistes actuels de coup d'Etat : l'opposition politico-médiatique judiciaire qui essaye par tous les moyens d’arrêter Lula. Elle craint qu'il puisse à nouveau être président, qu’il poursuive le processus d'inclusion sociale, qu’il développe une coopération fondée sur la réciprocité, où chaque pays peut discuter sur un pied d'égalité.

Une chose est certaine, la politique de développement fondée sur la croissance économique adoptée par les gouvernements PT ne suffit pas à réduire la pauvreté et l'inégalité au Brésil. Les gouvernements PT ont bien réussi dans la politique sociale brésilienne, mais il y a des interprétations contradictoires quant à sa politique de développement. À mon avis, ils n’ont pas réussi à esquisser un projet de société au Brésil à partir d'une vision globale et intégrer un développement territorial, où tous les secteurs interagissent dans une vision de l'écosystème. Dans la politique « développementiste », la réduction des inégalités, la pauvreté diminuent seulement s’il y a croissance économique.

L'économie du Brésil confirme qu’il y a une concentration des revenus et une responsabilité des politiques gouvernementales défavorables à un partage plus équitable de la richesse nationale. Le Président Lula a été critiqué par sa propre aile gauche pour favoriser une certaine concentration des revenus dans le pays pour les catégories les plus riches et pour ne pas avoir fait une réforme fiscale pour taxer les grandes fortunes qui ont continué à échapper à l'impôt et à pratiquer l'évasion fiscale. Nous croyons qu'il est difficile d'avoir une meilleure répartition des revenus sans un système fiscal efficace d’où la nécessité de rendre l'impôt progressif et d’avoir une dépense publique plus efficace. Cependant, ni Lula, ni Dilma ont osé faire des réformes structurelles réelles, comme la réforme fiscale et la réforme politique.

Logiquement, les gains politiques pour un gouvernement de coalition et avec un parlement « physiologique » ont été considérables, cependant, insuffisants pour réformer structurellement le pays. (Au Brésil, l'expression «Partis physiologiques» décrit des partis politiques qui n’ont pas de philosophie et sont seulement structurés pour avoir des postes et toucher des fonds publics). Ces partis politiques ne parviennent pas à connecter l'intérêt individuel et l'intérêt public, ils agissent plus comme des factions et sont capables de prendre possession de l'intérêt public pour satisfaire leurs intérêts privés et substituer ceux-ci à celui-là. Le résultat est le blocage de toutes les lois présentées par le gouvernement. Ainsi que la mise en cause des acquis sociaux, des programmes d’inclusion sociale, de la défense de l'égalité et de la promotion des libertés.

Qui sait, si le coup d’état ne se produit pas, si la sortie récente du PMDB (un parti hétéroclite) du gouvernement, ainsi que la condamnation juridique du Président de la chambre des députés le fondamentaliste évangélique M. Cunha permettra au Brésil de retrouver une normalité institutionnelle. M. Cunha est accusé d’avoir treize comptes secrets en Suisse, du trucage d'appels d’offres dans la Société des Logements de Rio de Janeiro, d’utilisation de faux documents; il est également accusé dans l’Opération Lava-Jato de la Petrobras de détournement de fonds. Il est impossible de lister tous les scandales dont il est accusé, cependant, le Député Cunha a toujours été couvert et défendu par son ami le vice-président de la République, M. Temer, par le réseau de télévision Globo et le magazine Veja.

Les élites dirigeantes au Brésil veulent prendre les rênes du gouvernement pour garder leurs privilèges et s’approprier la richesse nationale produite en l'absence de toute volonté politique d'améliorer les conditions de vie du peuple brésilien et d’avoir une meilleure répartition des revenus pour l’ensemble du pays.

Les Brésiliens qui sont descendus dans les rues, le 31 mars, étaient plus de 2 millions, mais les grands médias sont restés silencieux. Beaucoup dans les cortèges n’approuvent pas le gouvernement Dilma; cependant, tous préconisent la consolidation de la démocratie au Brésil et ne souhaitent pas ni la chute ni la prison pour Lula. Ils disent non au coup d’état politico-médiatique-juridique. La manifestation populaire était très belle, avec la présence des artistes, des intellectuels, des ONG, des mouvements sociaux, des syndicats,  tous les catégories sociales étaient présentes, c’était le Brésil multicolore occupant les rues et avenues. La jeune démocratie va résister au coup d'Etat! 

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