Marilza de Melo Foucher
Docteur en économie, spécialisée en question du développement intégré et solidaire
Abonné·e de Mediapart

101 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 oct. 2022

Marilza de Melo Foucher
Docteur en économie, spécialisée en question du développement intégré et solidaire
Abonné·e de Mediapart

Brésil - Marcia Tiburi : « le fascisme et le fondamentalisme religieux s’entremêlent »

Après le 1er tour de l'élection présidentielle au Brésil, entretien avec la philosophe, chercheuse, écrivaine, artiste et militante Marcia Tiburi. « L'indignation suscitée par l'avancée de l'extrême droite fasciste et de l'intégrisme religieux au Brésil ne doit pas exclure tout débat d'idées. Avant on disait que l'extrême droite était sortie du placard au Brésil, aujourd'hui elle est enracinée. »

Marilza de Melo Foucher
Docteur en économie, spécialisée en question du développement intégré et solidaire
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Marcia Tiburi est professeur de philosophie contemporaine, chercheuse, écrivaine, artiste et militante. Ses recherches se situent dans le domaine de la philosophie sociale et politique. En tant qu'écrivaine, elle a publié six romans, un livre de poésie et une nouvelle liée à une œuvre visuelle. Son dernier livre est paru en France « Sous mes pieds, mon corps » - (Nossa Editions).

Ces dernières années, Marcia Tiburi a repris son travail avec les arts visuels, réunissant son travail théorique, littéraire et visuel. L'artiste militante expose à la mairie du 10ème à Paris (Bairro 10) du 15 août et au 30 octobre 2022. Elle associe arts visuels, travail de chercheuse et littérature pour stimuler la réflexion sur la crise de la démocratie au Brésil.

Militante de gauche, au Brésil, elle a été adhérente au PSOL de 2013 à 2017 et a ensuite rejoint le Parti des Travailleurs. En 2018, elle s'est présentée comme gouverneur de l'État de Rio de Janeiro. La même année, elle a subi des persécutions politiques et plusieurs menaces de mort qui l'ont forcée à quitter le Brésil.

Elle est aujourd'hui professeure invitée au LLCP (Laboratoire d'études et de recherche sur les logiques contemporaines de la philosophie), soutenu par le programme « Pause », qui lui accorde une bourse du « Fonds de protection des artistes de l'IIE ».

 ***

Marcia Tiburi :  Le terme fascisme et ses dérivés antifascisme et néofascisme continuent de bousculer le débat public international. La situation au Brésil est d’autant plus complexe et dramatique que le fascisme et le fondamentalisme religieux s’entremêlent. Des personnalités méprisables de l'extrême droite et des fondamentalistes ont été élus et réélus, comme certains ministres de Bolsonaro. Damares Alves, pasteur évangélique fondamentaliste, a dit lors d’une réunion dans son Eglise en 2016 : « Il est temps que l'Église annonce à la nation que nous sommes venus ... Il est temps que l'Église gouverne ».

Ricardo Salles, ministre de l’Environnement, a vu sa gouvernance marquée par une forte accélération de la déforestation dans la forêt amazonienne et une incitation répétée à envahir les réserves indigènes. Eduardo Pazuello, général de l’armée, ancien ministre de la Santé a été responsable de la gestion calamiteuse de la pandémie de Covid-19 avec presque 700 000 morts. Magno Malta, pasteur évangélique fondamentaliste, accusé de corruption a été réélu. Hamilton Mourão, général de l’armée, est connu pour être un fervent défenseur de la dictature militaire, entre autres. Une sinistre composition conservatrice au Sénat et à la Chambre des représentants.

MdMF : Que révèle ce résultat ? En tant que philosophe et spécialiste du néofascisme, comment expliquez-vous la surprenante avancée de l'extrême droite d'après les résultats de ce premier tour des élections au Brésil ?

M.T. : En fait, ce n'est pas une avancée surprenante. Le fascisme était au gouvernement et il est naturel qu'il se soit renforcé par l'utilisation de la machine publique. Rien n'a été fait contre l’avancée du fascisme au Brésil, si ce n’est ponctuellement dans des médias de gauche, malheureusement encore très réduits et par des groupes d'intellectuels engagés.

Les mouvements sociaux intensifient leur participation aux partis, ce qui est très prometteur du point de vue de la nécessaire unité des luttes, mais ce ne sont pas des mouvements qui travaillent spécifiquement contre le fascisme. Les médias brésiliens continuent de faire un coup d'État, la religion néo-pentecôtiste avance sans scrupules dans son projet de pouvoir. Certains érudits ont appelé ce phénomène « christofascisme ». Et peu a été fait contre cela. Il y a de la résistance, mais elle ne s'articule pas autour de cette question. Le prochain gouvernement de Lula devra s'organiser contre cela s'il veut survivre.

Certains militants progressistes appellent à la résistance ou à la lutte contre le fascisme. Mais si nous ne comprenons pas la cause de cette expansion, nous ne pourrons pas proposer d'alternatives valables. L'indignation suscitée par l'avancée de l'extrême droite fasciste et de l'intégrisme religieux au Brésil ne doit pas exclure tout débat d'idées. Avant on disait que l'extrême droite était sortie du placard au Brésil, aujourd'hui elle est enracinée.

MdMF : Quelle alternative pour s'opposer à cette dynamique de l'extrême droite ?

M.T. : J’ai été la première personne à nommer publiquement le phénomène du fascisme au Brésil avec mon livre Comment converser avec un fasciste. Et, justement, pour moi, il n'a pas été difficile d'associer ce que j'avais étudié avec ce qui a commencé à émerger en 2013, dès que nous avons eu les journées de juin. Depuis début 2014, tous les éléments qui nourrissent le fascisme étaient visibles, le populisme, la construction de l'ennemi, le discours de haine contre les minorités, la xénophobie, le conservatisme, le nationalisme se manifestant par l'usage du maillot vert et jaune de la sélection nationale de football. Divers artistes et autres personnes célèbres ont commencé à soutenir le courant dominant.

Pour contrer l'avancée de l'extrême droite, la démocratie doit être légalement préservée. Le pouvoir judiciaire doit garantir la Constitution, ce qui ne s'est pas produit depuis le coup d'État de 2016. Nous avons également besoin d'un gouvernement démocratique, aussi basique soit-il. La laïcité de l'État doit être maintenue. Un projet d'éducation et de culture antifasciste doit être mis en œuvre, ainsi qu'une régulation des médias pour la démocratie. Toute mystification doit être contenue. Sans la définition de ces limites, il n'y aura pas de démocratie. Le gouvernement de Lula devra s'en occuper.

MdMF : En tant que personne proche du président Lula, quelles orientations donneriez-vous à Lula si sa victoire était confirmée ?

Qu'il ose renforcer davantage la démocratie et forme un gouvernement avec la participation active de tous les secteurs de la société et de tous les groupes et mouvements démocratiques. Que ce gouvernement soit féministe, antiraciste et anticolonial. Et, surtout, qu'il puisse garantir une perspective écologique pour le Brésil, en tant que pays responsable de la protection de tous les biomes (écosystèmes) menacés de notre pays surtout la forêt amazonienne.

Sous le gouvernement de Bolsonaro la déforestation et les incendies témoignent de l’ampleur de l’écocide en cours. Qu'on le veuille ou non, le Brésil sera rendu responsable à l'avenir de ce qui arrive à la forêt et à la planète, compte tenu des effets dévastateurs sur le climat que sa disparition en cours provoque déjà. Au milieu de tout cela, promouvoir une culture du dialogue contre la barbarie et la mystification, ainsi que contre la destruction de la nature, devient urgent.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
Affaire « Paul Bismuth » : Sarkozy prend ses distances avec les autres prévenus
L’ancien président conteste avoir commis la moindre infraction, malgré des enregistrements diffusés par la cour d’appel de Paris indiquant le contraire. À l’entendre, il n’était « pas passionné de procédure pénale », à l’inverse de Thierry Herzog, son ami avocat, et de l’ex-magistrat Gilbert Azibert.
par Michel Deléan
Journal — International
Opération « Sauver Sarko » : un diplomate libyen rattrapé par la justice
Un diplomate libyen en lien avec les services secrets français a été mis en examen pour « corruption de personnels judiciaires étrangers ». Il a reconnu avoir servi d’intermédiaire pour essayer d’obtenir la libération d’un des fils de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi dans le but de servir les intérêts de Nicolas Sarkozy.
par Fabrice Arfi, Karl Laske et Antton Rouget
Journal
Drones, « exosquelettes » et nouvelles brigades : comment Darmanin va dépenser ses milliards
Les députés ont adopté mardi la version sans doute définitive de la Lopmi, ce texte qui fixe les objectifs et moyens des forces de l’ordre pour les cinq prochaines années. Elle prévoit une augmentation de leur budget de 15 milliards d’euros, dont la moitié sera consacrée à la numérisation de l’ensemble de leurs activités.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Éducation et enseignement supérieur
Prof harcelée par l’extrême droite : « Maintenant, il faut une protection policière pour réfléchir sur la fraternité ? »
Sophie Djigo, enseignante de philosophie en classe préparatoire à Valenciennes, a été la cible d’une campagne en ligne parce qu’elle organisait une sortie pédagogique dans une association d’aide aux migrants à Calais. Elle demande à l’Éducation nationale de « protéger les collègues ».
par Célia Mebroukine

La sélection du Club

Billet de blog
Sans couronne se relever
Au cours de sa formation théâtrale, Suzanne de Baecque répond à un travail d’immersion en s’inscrivant au concours de Miss Poitou-Charentes. Avec Raphaëlle Rousseau pour complice, elle narre son expérience à partir des coulisses, observant ses concurrentes, les racontant pour mieux donner naissance à « Tenir debout », docu-fiction entre rire et larmes, premier spectacle magnifique.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Avec Francesca Woodman et Vivian Maier, « Traverser l’invisible »
Chacune à sa façon, les deux photographes, comme l'écrit Marion Grébert, « ont mené leur existence en échappant à la moindre possibilité d’être saisies. »
par Jean-Claude Leroy
Billet de blog
Jean-Charles Richard et autres héros du jazz
Sur l’album L’Étoffe des Rêves, le saxophoniste Jean-Charles Richard converse avec le pianiste américain de jazz Marc Copland. La vocaliste Claudia Solal et le violoncelliste Vincent Segal les rejoignent. L’entente des deux leaders, le talent apporté par leurs renforts, façonnent un univers harmonique enchanteur. Et délivre, cet automne, un concert réel comme un songe.
par BRUNO PFEIFFER
Billet de blog
Dominique Blanc porte haut « La douleur » de Marguerite Duras
L’actrice dit vouloir jouer encore et encore ce spectacle, « jusqu’ au bout ». Elle a raison. Ce qu’elle fait, seule en scène, est indescriptible. Thierry Thieû Niang l’accompagne dans ce texte extrême de Marguerite Duras créé sous le direction de Patrice Chéreau il y a bientôt dix ans.
par jean-pierre thibaudat