Entretien avec le géographe diplomate Michel Foucher

Aujourd'hui, avec le GPS, le géographe dispose de tous les instruments pour un travail de terrain, pour réaliser une étude de cas. Cependant, ces instruments n'ont pas la capacité analytique d'appréhender l'espace dans sa globalité.

La géographie pour Michel Foucher n'est pas seulement une image symbolique des voyages et de l'évolution de la cartographie et de l'usage du GPS aujourd'hui...

La géographie pour Michel Foucher est humaine, où différents acteurs cohabitent dans un espace territorial de construction culturelle et politique, avec des luttes sociales et des conflits identitaires et des phénomènes frontaliers. Son livre Arpenter le monde nous amène à en savoir un peu plus sur le parcours de ce géographe politique.

Michel Foucher combien de voyages vous a-t-il fallu pour comprendre la pluridisciplinarité qu'exige la géographie ?

Je crois que les missions d’étude en Afrique anglophone – Kenya et Zimbabwe – m’ont fait comprendre les corrélations étroites entre la colonisation, les questions foncières et ethniques et les données de la géographie physique (les meilleures terres volcaniques d’altitude étant appropriées par les fermiers et planteurs blancs). Ce fut une introduction utile à mes séjours de recherche en Afrique du Sud dans les dernières années de la politique d’apartheid qui, outre son registre racial déterminant, avait une dimension géographique (avec le refoulement des groupes ethniques noirs dans les bantoustans). De même, en Israël et en Cisjordanie, ma formation initiale de géomorphologue m’a facilité la compréhension des enjeux stratégiques (le rôle des points hauts) et hydrauliques (les sources et les nappes phréatiques) de la politique de sécurité et d’implantations conduite sans relâche et, on doit le dire, avec succès par Israël. En tant que géographe, j’assume de dire, en le démontrant dans mon ouvrage sur la base d’enquêtes et d’entretiens de terrain, qu’il n’y aura jamais d’État palestinien, faute de territoire viable, continu et disponible ; en tant que diplomate, je travaillais bien entendu sur l’espoir inverse. D’une manière générale, ces travaux de terrain dans des milieux de tension m’ont préparé à étudier les crises plus graves, qui ont toutes une dimension territoriale (Balkans, Caucase, Afrique de l’Est, Afghanistan, …).

Expliquez-nous l'importance du voyage au Brésil surtout pour votre compréhension de la vision spatiale stratégique de la géopolitique ?

Lors de mes missions de recherche au Brésil dans le cadre du programme Amazonies nouvelles du CNRS animé par Pierre Monbeig, au début des années 1970, je me suis rendu compte que, contrairement à ses propres travaux (portant sur la caféiculture à Sao Paolo), il ne s’agissait pas cette fois de fronts pionniers au sens propre mais d’une opération plus politique visant à transférer des populations rurales excédentaires depuis le Nordeste vers les terres à défricher du Para, le long des pistes nouvelles. Il s’agissait bien entendu d’éviter toute réforme agraire, marque des régimes progressistes. Mais ce sont les grandes entreprises agro-pastorales qui ont tiré le plus grand profit de cette politique de colonisation. Elle avait été théorisée par des militaires-géographes de la Sorbonne de Rio de Janeiro, notamment par le Général Golbery, patron du Conseil de sécurité nationale (Geopolitica do Brasil, 1966). La méthode de planification militaire était mise au service d’un projet politique civil, un peu comme en Israël. Je note du reste que la réflexion géopolitique continue de prospérer au Brésil, y compris dans une démarche critique. La revue franco-brésilienne Confins, animée par Hervé Théry, en témoigne.

La construction européenne est à ce jour l’un des exemples d’intégration continentale les plus abouties. Pourquoi la tentative d’intégration politique et culturelle de l’Union européenne reste un processus en construction ? Pensez-vous en tant que géographe qu’il a manqué une vision de stratégie géopolitique à l’Union Européenne ?

Le projet européen est d’abord politique : réconcilier les nations européennes, après des décennies de conflit, notamment entre la France et l’Allemagne (trois guerres entre 1870 et 1945), le Royaume-Uni, la Russie et l’Allemagne, c’est-à-dire entre les puissances de premier rang sur le continent. L’intervention américaine a été décisive au plan militaire, essentielle au plan économique (Plan Marshall), durable au plan de la sécurité (Alliance atlantique) et cruciale au plan géopolitique, dès lors que l’équilibre européen était garanti par une grande puissance extérieure, ce qui atténuait les rivalités entre les nations du continent. Ce dernier point n’est jamais assez souligné, à mon sens. Les exigences de la reconstruction ont fait de l’économie une priorité, pour éviter l’influence communiste instrumentalisée par Moscou, et le marché unique a eu comme fonction d’assurer la prospérité ; tous les pays de l’Union européenne sont, malgré les nuances, des social-démocraties et le budget européen les conforte (politique de cohésion qui réduit les inégalités régionales, politique agricole commune qui assure près de la moitié des revenus des fermiers) ; on le voit avec le plan de relance de 750 Mds € en 2021. De ce fait, les questions géostratégiques ont été laissées aux Américains, sauf dans le cas de la France qui est autonome au plan stratégique (dissuasion nucléaire, première armée du continent, présence au Conseil de sécurité). La majorité des pays de l’Union sont satisfaits de la garantie américaine, à commencer par l’Allemagne, et ne veulent pas d’une défense européenne autonome autrement que pour renforcer le pilier européen de l’OTAN. Mais le concept de « souveraineté européenne » lancé par Emmanuel Macron dans son discours de la Sorbonne en septembre 2017 commence à se diffuser, dans le contexte du durcissement des relations internationales observé pendant la pandémie du fait de l’attitude des puissances révisionnistes de second rang (Russie, Turquie Iran) et de l’ambition chinoise d’accéder au premier rang. Pourtant, les Européens n’ont pas sur tous les sujets les mêmes intérêts que les États-Unis et ne souhaitent se laisser entraîner dans une rivalité systémique avec la Chine, un marché majeur, qui pourrait déboucher sur une confrontation. Il s’agit de gérer une compétition stratégique maîtrisée. Il en va différemment au plan culturel où beaucoup a déjà été fait : voir la rotation des capitales européennes de la culture, la circulation des œuvres et des artistes (hors confinement). Il faut s’attendre à de nouvelles initiatives sous la présidence française du Conseil de l’Union au premier semestre 2022, notamment sous forme d’un plan de relance culturel. Je me permets également de citer la note inédite du Groupe d'études géopolitiques (6 juillet 2021, Le Grand Continent) dans laquelle Giuliano da Empoli propose de partir de la culture et de ces sept idées pour relancer l'Union. Multiplier les points de vue et les récits, recommencer à appréhender la construction européenne de façon non routinière est la seule manière de tirer les débats européens de leur ennui mortifère et de remettre en question l’hégémonie culturelle que les nationaux-populistes sont en train de bâtir pièce par pièce depuis vingt ans.

Vous qui étiez conseiller à la Présidence de la République à l’époque de François Mitterrand, pour quoi il était si difficile d’imaginer un avenir commun d’une confédération européenne riche de la diversité des cultures ? Il me semble que vous avez été un des précurseurs et animateurs des débats sur la restructuration spatiale de l’Europe. Que resta-il de cette anticipation géopolitique du projet confédéral de la grand Europe ?

Cela reste bien entendu un horizon et un espoir, qui permet de résoudre deux questions : une forte coordination entre les grands pays fondateurs de l’Union et les autres, qui respecte leur identité d’État-nation tout en favorisant des actions communes sur des sujets d’intérêt partagé. Les intérêts européens me semblent aussi importants que les valeurs. Le schéma confédéral est plus raisonnable que l’ambition fédérale qui tend à nier les réalités nationales. Il permettrait également d’apporter une réponse à une question mal résolue depuis le début du XIXème siècle, qui est celle de la place de la Russie dans un nouveau concert européen. Il faudrait pour cela que ses dirigeants renoncent à l’empire, comme l’ont fait les Européens, et qu’ils nous considèrent comme de possibles partenaires et non comme des adversaires et des démocraties en déclin, comme ils ne cessent de le répéter, comme leurs amis chinois. Il faudrait enfin que la Russie se démocratise, mais cette perspective me semble fort lointaine. De telle sorte que le projet confédéral mitterrandien reste longtemps une anticipation géopolitique.

Comme vous le dites, la géographie a toujours inspiré les acteurs du pouvoir… Pour quoi la diplomatie française a-t-elle besoin d’utiliser le savoir-faire des géographes politiques ?

Malheureusement, la géographie, dans sa dimension réaliste, n’a pas toujours inspiré les acteurs du pouvoir : voir l’intervention militaire américaine en Irak ou celle de la France en Libye dont nous continuons de payer la facture. Cette inspiration peut nourrir des politiques révisionnistes, justifiées par des nostalgies néo-impériales (Russie, Turquie), des projections stratégiques et religieuses (Iran au Moyen Orient, Pakistan en Afghanistan, Émirats arabes unis au Yémen, en Éyrthrée et en Somalie). Elle peut également structurer une vision de long terme, comme celle du contrôle de l’Eurasie par les divers projets chinois, tels « une ceinture-une route » (appelé à tort « routes de la soie », expression non employée en Chine sauf au plan historique). La Chine entend dominer l’Eurasie où les États-Unis sont moins présents, tout en desserrant l’étau maritime de la marine américaine dans le Pacifique occidental et l’Océan Indien. En Chine, géographie et stratégie se confondent, rendues efficaces par le sens de la longue durée qui fait défaut à nos sociétés démocratiques pacifiées. Nous gagnerons à mieux comprendre la pensée stratégique chinoise, au-delà de la référence idéologique du « communisme » qui n’est plus qu’un capitalisme d’État. L’analyse géographique froide des relations internationales permet également de relativiser les notions de déclin et d’émergence, de faire la critique des représentations et des cartes mentales qui animent les perceptions et des décisions des acteurs.

 

Michel Foucher est géographe, ancien ambassadeur il est titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d'études mondiales de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMHS). Il a consacré de nombreux ouvrages et articles sur la question des frontières ( L’Invention des frontières en 1986, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique en 1988, L’Obsession des frontières en 2007, L’Europe et l’avenir du monde en 2009 ou La Bataille des cartes en 2010, Le retour des frontières-CNRS-Editions,2016). Son dernier livre Arpenter le monde : mémoires d'un géographe politique nous ont fourni des éléments pour cet entretien.

 

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