Lettre d'Adolfo Perez Esquivel, prix Nobel de la paix

40 ans après avoir reçu le prix Nobel de la paix, Adolfo Perez Esquivel adresse une lettre d'espoir à ses amis malgré la détresse du monde actuel. « Ces années continuent à être des chemins entre douleurs et espérances, mais il faut continuer à marcher, il faut apprendre à vivre comme si “on était éternels”, malgré nos petites choses et nos erreurs. »

Chers frères et sœurs, une étreinte fraternelle de paix et de bien dont le monde et notre pays ont tant besoin.

40 ans se sont écoulés depuis le jour où j'ai reçu le prix Nobel de la paix, alors que le pays vivait dans la douleur et la résistance sous la dictature militaire, j'avais récemment été libéré de prison et en liberté provisoire.

Quand l'ambassadeur de Norvège m'a donné la nouvelle, j’ai été le premier surpris, je ne m'attendais à aucun prix ! J'ai dit à l'ambassadeur que je ne pouvais pas le recevoir à titre personnel, le mérite de ce prix ne revient pas à une personne, mais aux milliers d'hommes et de femmes de toute l'Amérique latine qui luttaient ensemble pour réaliser et construire un monde d'égal à égal, c’est pour cette raison que je le recevais au nom de tous les peuples d'Amérique latine, des frères et sœurs autochtones, des paysans, des religieux et des religieuses, des organisations sociales des droits de l'homme, des chères mères et grands-mères de la Plaza de Mayo et des organisations de défense des droits de l'homme qui se battaient chaque jour pour un monde plus juste et fraternel.

Cette année-là 1980, Monseigneur Oscar Romero a été assassiné au Salvador, il a donné sa vie pour donner vie et espoir à son peuple et à l'Église.

Ces années continuent à être des chemins entre douleurs et espérances, mais il faut continuer à marcher, comme disait le cher "pelao" Angelelli, il faut apprendre à vivre comme si "on était éternels", malgré nos petites choses et nos erreurs. L’important est de savoir que ce que nous semons nous recueillons, j'ai toujours affirmé que personne ne peut semer les poings fermés, il faut ouvrir les mains pour que la graine retourne à la Terre Mère et à ses fruits.

Aujourd'hui, 40 ans plus tard, le monde est en détresse, marchant entre l’angoisse et l’espoir face à la pandémie Covid 19 qui a coûté des milliers de vies et expose les inégalités sociales, économiques et politiques, l'augmentation de la faim, le chômage, la pauvreté. Les dommages que les êtres humains ont fait à la Terre Mère dans son désir mercantiliste de ceux qui favorisent le capital financier sur la vie et qui continuent son exploitation avec des dommages à notre Maison Commune.

Nous vivons dans un monde où il y a beaucoup de nourriture et où la famine augmente. Une inégalité qui viole les droits de l'homme et les droits des peuples.

Il y a tant de souvenirs et d’expériences de chemin à travers notre continent et le monde que les mots ne suffisent pas. Il suffit de remercier et de dire merci ... prendre la force de continuer à servir de des milliers de visages qui nous questionnent et nous défient et revendiquent une place décente dans la vie et savent qu’un autre monde est possible s’il y a force et unité dans la diversité.

Violeta Parra nous a donné cette chanson que nous devons porter dans nos esprits et nos cœurs: "Merci à la vie qui m'a tant donné ...".

Dans ce chemin de luttes et d'espoirs, je remercie chacun d'avoir partagé les chemins d'une nouvelle aube et remercie ma famille, les collègues de Serpaj – Service Paix et Justice en Amérique latine, tant d'amis, amis militants de la vie dans le monde qui nous accompagnent, les organisations de coopération, les Églises, la Commission Provinciale de la Mémoire, la Faculté des sciences sociales de l'UBA ( 'Université nationale de Buenos Aires), mes étudiants.

Je tiens à vous dire que avec l'Université nationale de Buenos Aires, le Serpaj, nous avons décidé de constituer avec le prix Nobel de la paix, les décorations, les œuvres d'art, la bibliothèque, les archives, La Maison des prix Nobel d'Amérique latine dans l'ancien siège de Serpaj dans la rue México y Bolivar de la CABA ( Cité autonome de Buenos Aires). L'UBA aura la garde de tout ce qui a été mentionné au nom des peuples de ce continent comme témoignage de ceux qui ont consacré leur vie à la recherche scientifique, à la littérature et à la paix.

Une grande embrassade et beaucoup de force et d'espoir.

Adolfo Pérez Esquivel Buenos Aires, 13 octobre 2020

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