Entre l’idéal politique et la réalité

« Ô mois des floraisons, mois des métamorphoses Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés. »(Les lilas et les roses, Louis Aragon)

Le taux d'abstention au 1er tour des élections législatives françaises a atteint près de 52%, le plus élevé depuis 1958. Ce seul fait devrait amener le gouvernement Macron à réfléchir sur le sens de sa majorité parlementaire écrasante. En réalité, le parti «  En Marche » n'a pas le soutien de la plupart des français. Au premier tour le 11 juin, le nombre d'électeurs qui ont exercé leur citoyenneté était inférieur au nombre d'électeurs qui ne se sont pas exprimés. Il y a dans les résultats de ce premier tour une crise politique et une vague d'incertitudes qui affectent non seulement la gauche, mais l'ensemble du monde politique français.

Le constat est amer, surtout à gauche. Le gouvernement dit de gauche s’est soumis aux règles de la pensée néolibérale qui réduit l'être humain à un Homo economicus, il a été incapable de rechercher son émancipation. En effet, depuis des années la gauche gouvernementale a adoptée la « realpolitik» formatée par le néo-libéralisme, optant pour la politique de l’offre, donnant la priorité à l'efficacité économique, laissant les déficits sociaux et politiques s’accumuler. Pour justifier ce changement, elle a créé une gouvernance pragmatique, abandonnant ce qui restait de la social-démocratie, optant pour le social-libéralisme. L’ancien président François Hollande a dit explicitement que le rôle de l'État était d'aider les entreprises dans la compétition de l'économie de marché pour soutenir le marché du travail. Aujourd'hui, le PS paie le prix du désengagement de ses promesses électorales. L'ancien président Hollande a été élu par la gauche, mais a réalisé un agenda de droite. De là son échec, associé à la mise en œuvre d'un programme politique de droite, à la confusion idéologique plus que le propre échec de la gauche. Les parlementaires vraiment à gauche ont cessé de soutenir les mesures gouvernementales de droite. Nous devons reconnaître que les gouvernements de droite en France ont toujours été cohérents dans la réalisation de l'agenda politique et ont toujours pris des mesures pour répondre aux attentes et aux exigences des électeurs de droite et d’extrême droite, au contraire, le gouvernement Hollande, élu par la gauche, a adopté des politiques de droite au nom du pragmatisme politique.

Si aujourd'hui la majorité des classes populaires renoncent au droit civique du vote, c’est parce que les partis politiques, en particulier ceux de gauche, se sont éloignés des classes populaires et de leurs aspirations.

Il faut noter que les partis politiques ont oublié que la politique concerne tout le monde et c’est pour cela que la vie démocratique au sein du parti devrait être plus ouverte et participative. Un parti politique devrait fédérer les citoyens autour d'un projet collectif, cependant, il n'y a pas de participation pour la construction conjointe visant à réinventer la façon dont nous faisons de la politique. Les initiatives de participation des citoyens ont toujours été bloquées par la culture dominante de la verticalité présente dans les partis. Rappelez-vous la campagne présidentielle de Ségolène Royal pour le Parti socialiste. Elle a essayé d'innover en apportant la démocratie participative au sein du parti pour construire son programme gouvernemental, mais la direction ne l’a pas soutenue. Sa défaite a été attribuée à un manque d'implication dans la direction du parti, présidé à l'époque par François Hollande, son ancien compagnon. La fidélité ne semble pas être son mode de vie!

A chaque défaite les choix politiques sont contestés, mais le mea-culpa collectif pour changer la structure verticale du fonctionnement des partis est toujours un débat reporté. En fait, la réflexion intellectuelle, l'approfondissement du débat politique, ainsi que la formation de ses cadres et militants a été remplacé par des groupes de réflexion, les dirigeants des partis politiques ont confiés l'avenir de la politique aux « think tanks » qui se partagent le marché des idées et produisent des outils pour faire de la politique. La nouvelle manière de faire de la politique est principalement basée sur les questions d'actualité et la communication pour convaincre l’opinion publique, utilisaent un langage formaté pour produire un impact médiatique. Les « think tankers » offrent leur expertise à la fois à la gauche et à la droite. Les partis politiques ont créé leurs fondations, leurs laboratoires d'idées, les « think-tanks » qui incarnent ce nouvel esprit d'une nouvelle conception politique. Les « Thinktankers » façonnent la pensée des partis politiques imposant une pensée dominante. Ils sont le thermomètre pour mesurer la réaction de l'opinion publique. Les représentants élus des partis politiques sont rarement présents dans les quartiers, dans les municipalités qui les ont élus, ils n’apparaissent que pendant les périodes électorales. Ils ne semblent plus avoir de temps pour écouter leurs électeurs et discuter des projets qu'ils ont l'intention de présenter au Parlement. Depuis plus d'une décennie les partis politiques en France sont entrés dans une nouvelle ère, fade, sans rêve, sans idéal. La politique aujourd'hui est réduite à une vision à court terme, dans l'immédiat, tributaire des sondages et des études réalisées par des technocrates de la vie politique. C'est « l'art néolibéral du gouverner », dominé par la culture du résultat et la disparition des identités politiques. Elle introduit un clivage entre l'ancien et le nouveau, ou recycle l’ancien pour devenir nouveauté. Certainement, la « macronmania » doit avoir été forgée dans l'un de ces laboratoires de la nouvelle pensée politique, c'est la guerre idéologique, avec de nouveaux adeptes « ni de gauche ni de droite » ou « de gauche et de droite ».

La gauche française dans son ensemble hétérogène, devrait se questionner au sujet de cette majorité silencieuse qui, à chaque élection, renonce à sa citoyenneté, ainsi que sur l'absence de stratégie pour comprendre la dépolitisation croissante et la tactique utilisée par l'idéologie néolibérale pour effacer les identités politiques pour obtenir le pouvoir. Aujourd'hui, la dichotomie est claire entre l'idéal politique et la pratique de la gouvernance de la gauche. La réalité ne change pas la politique, c’est la politique qui doit changer la réalité.

Le défi pour la gauche est, en même temps, de résister à l'idéologie néolibérale et de créer de nouvelles valeurs, de nouvelles dynamiques sociales et de nouvelles alternatives économiques. La gauche a l'obligation d'encourager la participation du plus grand nombre de citoyens aux décisions politiques. Nous ne pouvons pas innover en politique, transformer le monde sans les principaux acteurs de la politique, sans intelligence collective. La reconquête des territoires perdus et de la majorité silencieuse doit être l’objectif fixé par les députés de gauche. La gauche doit comprendre ses contradictions et agir en conséquence. Les idées peuvent vraiment changer le monde, à condition que la parole soit conforme aux actes.


Ce n'est pas la première fois que la mort de la gauche est décrétée. Pour raviver la flamme de ses cendres, elle doit reconquérir les territoires des invisibles de la république française, les électeurs qui ont choisi l'abstention par déception de la politique. Les partis de gauche devraient chercher à comprendre pourquoi les symboles les plus forts de la République française (liberté, égalité et fraternité) ont perdu leur sens dans ces territoires qui aujourd'hui accumulent la pauvreté, le chômage et le désespoir. D'où le mécontentement et le désenchantement politique qui augmentent à chaque élection. Quand une majorité pense que le vote est une formalité qui ne change pas la vie quotidienne de tous les jours, la démocratie est en danger ! La reconstruction des liens brisés ne se fait pas avec des groupes de réflexion, mais avec un contact direct avec la réalité. Les quelques députés de gauche qui seront élus devront revenir sur le terrain de l'action politique, abandonnés il y a des années, auprès des habitants, avec les acteurs de la société civile représentée par le monde associatif, les groupes qui encouragent les initiatives citoyennes, les nouveaux mouvements sociaux, les représentants des micros et petites entreprises, pour rétablir le dialogue, ce sera avec eux que la gauche devra construire ses projets législatifs.

Ce que nous voyons dans ces dernières élections, ce n’est pas la fin de la gauche, ou plutôt des idées qu'elle devrait incarner, nous assistons à la fin inévitable d'un parti politique qui a trahi la social-démocratie et son idéal politique. Cependant, nous ne pouvons pas condamner tous les membres de ce parti (PS) qui se considèrent à gauche pas plus que ses militants qui se sentent aussi trahis. La gauche a toujours été plurielle et c’est dans sa diversité qu’elle est plus forte. Dans ce moment où la «macronmania » s’empare de la droite et du centre gauche pour imposer la démocratie par décret, les gauches doivent se réunir et non nourrir les divisions, elles doivent apaiser leurs différences face aux électeurs désorientés par cinq ans de "Hollandisme". Il faut analyser les contradictions du PS, du PC, et chercher ensemble à les comprendre pour les surmonter. Souffler sur les cendres pour attiser les flammes de la division et décréter la mort définitive des partis historiques n’est pas une bonne tactique, cela renforce simplement la suprématie d'un parti unique, qui par le passé a toujours été préjudiciable à la démocratie, empêchant la pluralité qui a toujours existé dans les tendances politiques de gauche.

Note : selon les études faites par le laboratoire de sciences politiques CEVIPOF, les candidats à la députation du parti « Macroniste », La République en Marche, appartiennent aux classes sociales supérieures (68,9%) ce qui montre l’échec du renouveau politique. Les classes moyennes ne représentent que 23% du nombre total de candidats qui participent à cette élection législative. Les dites classes populaires ne représentent pas plus de 8,5%. La République en Marche compte seulement 0,2% d’ouvriers parmi ses candidats pour 0,9% d’employés et 2.3% issus du secteur agricole. Le secteur privé est mieux représenté avec plus de 20% des candidats investis. Les chefs d'entreprise sont également en bonne position représentant environ 17% des candidats.

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