Marilza de Melo Foucher
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Billet de blog 21 nov. 2022

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Corruption au Brésil : poser les bonnes questions

Un de mes amis, philosophe, a tout à fait raison lorsqu'il dit qu'il faut, plus que répondre, avoir de bonnes questions auxquelles réfléchir. Par exemple, la capacité d’un gouvernant à s’interroger : qu’avons-nous fait ou pas fait pour que nous aussi, comme tous les autres, soyons pris par le système de la corruption ? J'invite les amis·es engagé·es à poursuivre cette réflexion

Marilza de Melo Foucher
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

     Cet écrit est le résultat d'une discussion animée que j'ai eu il y a quelques jours avec un ami. A cette occasion, alors que nous parlions de la montée en puissance de Bolsonaro et de la construction du bolsonarisme au Brésil, il me dit : "Le PT n’est-il pas responsable de l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro ?". Il a poursuivi ses questionnements : "Le PT n'a jamais questionné son implication dans les scandales de corruption, êtes-vous d'accord ?"

        J'ai immédiatement répondu que nous ne pouvions pas attribuer la montée de Bolsonaro à la présidence du Brésil uniquement au PT, ni dire que la corruption au Brésil était la faute du PT. J'ai également souligné que je ne niais pas la corruption dans l'histoire de la politique elle-même. Cependant, dire que le PT ne s'est jamais posé la question serait ignorer la réalité du pouvoir au Brésil.

Notre conversation s'est transformée en une discussion politique animée. J'ai essayé de contextualiser la réalité brésilienne pour répondre aux questions et il a ajouté que l'important n'était pas d'avoir toutes les réponses, mais de poser les bonnes questions. Et il a répété : « le PT devrait se demander pourquoi il s'est corrompu et pourquoi il a perdu la crédibilité de certains Brésiliens qui en sont venus à haïr le parti des travailleurs et ses militants ».

Il est vrai que de bonnes questions nous aident à enrichir nos réflexions, surtout si elles sont pertinentes et facilitent le débat. Et les réponses, données trop rapidement, vont toujours diviser et le questionnement n’avancera pas. On sait que chacun, ou chacune, a ses propres idées, ses a priori et son ego, les empêchant parfois de bien se rendre compte où est l’enjeu, ou se situe le nœud du problème. Aujourd'hui au Brésil, par exemple, il est très difficile de tenir ce type de débat avec un adversaire politique, ou avec quelqu'un qui continue d’affirmer que Lula et le PT sont responsables de toutes les crises qui existent actuellement au Brésil.

Surtout pour mon ami français, cartésien, il était difficile de comprendre les contradictions présentes dans mon pays aujourd'hui, interprétées par beaucoup comme une expression de l'irrationalité.

 La situation au Brésil, complexe et dialectique, nous apprend à parler et à penser à beaucoup de choses, pas toujours inscrites dans une logique déductive et inductive d’une vérité démontrée. Cependant, insister sur le « pourquoi » est une bonne méthode. Mon ami français n'avait pas le même niveau d'information que moi sur la contextualisation de la réalité brésilienne. Je n'avais pas non plus toutes les réponses à ses questions. 

     J'étais pourtant convaincu que l'explication de l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro ne pouvait se résumer à la répétition d'une phrase clé, sorte de « mantra » créée par les opposants : « la responsabilité de la corruption revient au PT » !

Le PT n'a pas inventé ni organisé la corruption au Brésil

    Le principal contrepoint à cette déclaration est le suivant : Lula a été acquitté de toutes les charges judiciaires, et aucun enrichissement personnel n'a été démontré dans sa trajectoire politique. Cette information n'a pas suffi à faire taire le verdict des faux moralistes qui, non seulement n’ont pas voulu voir la corruption avérée dans d'autres partis au Brésil, mais ont continué et continuent de dire que Lula est un voleur ! La « corruption » reste pour eux totalement liée au Parti des Travailleurs.

Pour répondre à la question initiale de mon ami, j'ai argumenté : le PT n'a pas inventé ni organisé la corruption au Brésil. Je souligne que dans tous les gouvernements fédéraux du Brésil, il y a eu des cas de corruption et nous ne pouvons pas nier l'existence du « mensalão» et du «petrolão» au sein du gouvernement du PT.

Ce qui diffère entre les gouvernements, c'est la réponse à la conduite adoptée par chacun d'eux face à des faits avérés de corruption. Dans les gouvernements du PT, aucun cas de corruption n'a été "poussé sous le tapis" ou mis de côté. Il n'y a jamais eu d'ingérence du PT dans les enquêtes sur des soupçons et il n'y a eu aucun changement de poste au bureau du procureur général, dans la police fédérale et au ministère de la justice, comme cela c'est produit dans les gouvernements précédents, en particulier dans le gouvernement Bolsonaro, qui a ostensiblement maintenu une politique du secret.

Une bonne question serait : pourquoi la corruption des gouvernements qui ont précédé le PT et actuellement celui de Bolsonaro n'a-t-elle jamais émue l'élite économique brésilienne, et une partie de la classe moyenne ? Pourquoi les titres des journaux et des chaînes de télévision n'ont-ils pas accordé le même poids aux scandales de corruption qui se sont produits plus tôt ? Pourquoi les scandales des gouvernements Temer et Bolsonaro n'ont-ils pas fait l'objet d'enquêtes plus précises ? Pourquoi tous les scandales de corruption disparaissent-ils si vite des gros titres quotidiens aujourd'hui et n'ont pas le même impact sur la population ? Nous devrions maintenant nous demander : pourquoi la lutte contre la corruption s'est-elle concentrée sur les gouvernements du Parti des travailleurs ? Autre question qui devrait nous préoccuper : pourquoi le virus de la corruption continue-t-il d’être ancré dans la culture de la « manière d’être brésilienne » ?

Pour de nombreux Brésiliens, le Parti des travailleurs était un exemple de lutte contre la corruption. Placée au banc des accusés, le parti symbole de l’éthique dans la politique a été jetée à terre et piétinée par des milliers de personnes.

La déconstruction discursive du PT et l'arrestation de Lula.

La stratégie utilisée par « Lava Jato » soutenue par le monde médiatique était précisément la déconstruction discursive du PT et l'arrestation de Lula. La STF a laissé le juge de l'époque, Sergio Moro, développer une stratégie de « lawfare » avec « l’opération Lava-Jato » politisant la justice, appliquant des méthodes typiques de l'état d'exception et alimentant des mensonges qui ont été publiés dans les médias commerciaux et les réseaux sociaux. Les médias commerciaux ont diffusé les fausses nouvelles les plus absurdes sur la famille de Lula, dans le seul but de transformer le leader charismatique en chef de gang.

 Dès lors, le slogan « CorruPTions » est venu imprimer une forme de lutte politique basée sur la déconstruction symbolique du PT. L'opposition parlementaire et les médias commerciaux ont créé une version selon laquelle l'État aurait été agressé par un gang composé de membres du PT, de syndicalistes et de mouvements sociaux dans le but d'un enrichissement personnel illicite. Le PT dans ce récit chercherait la perpétuation d'un projet de pouvoir.

Il s'agit en fait d'une campagne anti-partisane qui a commencé à prendre effet en 2013. Le gouvernement de Dilma est devenu l'otage de conspirateurs politiques dénoncés pour divers délits de corruption et d'évasion fiscale, détournement de fonds publics, etc. Le plus absurde, c'est que ce sont les conspirateurs qui ont pris les rênes du pouvoir, permettant à un psychopathe de gravir la rampe du Palais du Plateau avec l'écharpe du Président ! L’ancien juge Sergio Moro est devenu ministre de la Justice de Bolsonaro.

 Le déroulement de ce processus est connu. Le Brésil a plongé dans le chaos, les droits conquis ont été écrasés, déchaînant haine et violence sans limites, aux conséquences imprévisibles. Au lieu d'agir pour le maintien de la paix sociale et le bien-être de la nation brésilienne, les bolsonaristes ont nourri des monstres qui ont tant fait de mal à l'Europe : le fascisme et le nazisme.

Tout portait à croire que les stratégies Law-fare et les fausses nouvelles détruiraient complètement le Parti des travailleurs et l'image de l'homme d'État Lula, qui jouissait encore d'une grande popularité nationale et internationale. Il serait un candidat fort à la présidence et pourrait revenir au pouvoir en 2018. Pour l'en empêcher, seule son arrestation conduirait à la mise en œuvre du projet politique déjà esquissé. Le projet était de faire sortir de l'imaginaire populaire au nom de la lutte contre la corruption, le symbole de l'éthique en politique que représentait le PT. C'est ainsi que Bolsonaro est arrivé au pouvoir et a renforcé le camp réactionnaire, fondamentaliste et d'extrême droite. Il a reçu le soutien de certains Brésiliens malhonnêtes et pleins de préjugés qui ont toujours assumé le racisme, sont les fraudeurs fiscaux, des analphabètes politiques, ignorants les connaissances qui nient l'évolution de la science, la pandémie de coronavirus, croient que la terre est plate, détestent ceux qui défendent l'environnement, les peuples originaires et les noirs. Comme si cela ne suffisait pas, ils sont violents, sexistes, homophobes et croient en la supériorité de la race blanche. Pour la première fois dans l'histoire politique, ce segment s'est senti bien représenté.

Il était clair que ce qui était en jeu, c'était la prise du pouvoir. La lutte contre la corruption n'a jamais été un objectif ou une préoccupation réelle des soi-disant justiciers, ni des politiciens, appartenant principalement à l'aile conservatrice et à l'extrême droite brésilienne. La lutte contre la corruption comme drapeau moral n'était qu'un prétexte à des fins politiques. Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles la corruption sape si gravement le système démocratique. En général, lorsque les élites sont extrêmement corrompues, elles ne se soucient pas vraiment du reste de la population, ni même de leur propre pays.

De la déconstruction à la reconquête politique 

Logiquement, face à ces attaques sans repli, on pensait que le PT disparaîtrait de la scène politique, même si sa base sociale et électorale restait importante. Je pense que cette crise politique a été bénéfique pour le PT, qui a su se reconstruire en prenant en compte ses erreurs. Lula a déjà fait plusieurs fois son mea culpa pour ne pas être allé plus loin dans les réformes structurelles.

Le président Lula a compris que la politique est l'art du compromis et, en tant que syndicaliste, il a su négocier en préservant des intérêts contradictoires. Quand il était président il a utilisé sa capacité à concilier et persuader, atteignant l'objectif qu'il s'était fixé de résoudre les problèmes sociaux les plus aigus de la société brésilienne. Lula a toujours eu une grande capacité à parler aux masses et à reconstruire des ponts avec les segments les plus différenciés de la société brésilienne, adoptant le même niveau de langage avec les hommes d'affaires, les salariés et les mouvements populaires.

Seule l'éducation libère, a déclaré Paulo Freire

La société brésilienne a démontré une énorme capacité de mobilisation en donnant une réponse par les urnes, sachant l'urgence de vaincre la barbarie pour sauver les valeurs démocratiques menacées par l'extrême droite et les intégristes qui visaient à créer une autocratie fasciste au Brésil. Ce fut une victoire historique, laissant désormais au prochain gouvernement du front populaire et démocratique le soin de reconstruire tout ce que l'extrême droite avait détruit.

Etant donné le contexte de violence féroce dans la société brésilienne et le recul des valeurs humaines, je pense qu'il est d'une grande urgence de développer une vaste campagne nationale d'éducation pour la paix sociale. Il est nécessaire de construire une culture de la non-violence au Brésil, pour sauver le sens commun de la coexistence fraternelle et le respect des différences. Cela exige que les organisations sociales, les intellectuels et les faiseurs d'opinion renforcent le travail d'éducation populaire de Paulo Freire, afin d'atténuer les effets néfastes générés par l'incitation à la violence et à la haine. Nous ne pouvons pas laisser ces valeurs inhumaines s'enraciner dans notre société. Seule l'éducation libère, a déclaré Paulo Freire, et elle peut jouer un rôle fondamental dans la construction de la citoyenneté politique et de la conscience critique, en faisant des acteurs sociaux des agents du changement. Assez de l'ignorance destructrice qui a créé une masse de gens brutaux.

Oui, mon ami philosophe avait tout à fait raison lorsqu'il disait qu'il fallait, plus que répondre, avoir de bonnes questions auxquelles réfléchir. Par exemple, la capacité d’un gouvernant à s’interroger : qu’avons-nous fait ou pas fait pour que nous aussi, comme tous les autres, soyons pris par le système de la corruption ? J'invite les amis(es) engagés à poursuivre cette réflexion.      

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