Entretien avec Fidelis Baniwa - Acteur et leader indigène

Fidelis Baniwa joue dans des films, des mini-séries et au théâtre, c’est un moyen de faire connaître la culture indigène au grand public. C'est également un acteur politique, en tant que membre d'une organisation indigène et en tant que candidat à la municipalité de Santa Isabel. Entretien autour de la situation des peuples autochtones sous le gouvernement Bolsonaro.

fidelis
Que signifie Fidelis ? Cela ne ressemble pas à un nom Baniwa ...

En fait, j'ai été baptisé dans l'Église catholique et les salésiens m'ont donné le nom de Luis de Jesus Fidelis! Fidelis en latin signifie digne de foi, fidèle ! J'ai adopté comme nom d’artiste Fidelis Baniwa. Cependant, mon vrai nom est Makenuli - un oiseau de la famille des pic-vert.

Je vais donc vous appeler Fidelis Makenuli ... Dans quelle communauté êtes-vous né ?

Je suis né dans la communauté Ingá-íwa, Igarapé do Mabaha, appartenant à mon peuple Baniwa, dans la municipalité de Santa Isabel do Rio Negro – dans l’état d’Amazonas. Mes parents étaient des petits agriculteurs et vivaient des produits de la forêt.

Y avait-il une école dans la communauté ?

Oui, il y avait une école rurale sur l'île de Nazaré. Très tôt, encouragé à étudier par mes parents, j'ai été inscrit dans cette école. La méthode et le contenu de l'enseignement étaient très différents des connaissances traditionnelles transmises quotidiennement par nos personnes âgées, mais elles étaient nécessaires à ma compréhension de l'univers non- indigène qui nous entourait.

Comment l'histoire et la participation à l'art vous ont-elles aidé dans la projection de la culture autochtone ?

À l'école, j'ai eu mon premier contact avec l'enseignement de l'histoire du Brésil, j'ai aimé la discipline, cependant, c'était étrange pour moi, le fait que les manuels scolaires aient laissé l'histoire indigène en arrière-plan. A titre d'exemple, j'ai appris que les Portugais sont arrivés le 22 avril 1500 au « Brésil ». Ce fait historique est devenu le jour de la « découverte ».

Cependant, il y a des récits de cette époque, qui expliquent l'existence d'innombrables peuples autochtones qui habitaient déjà les terres dites « découvertes ». Cela montre dans une autre perspective, que le « Brésil » a été envahi en 1500 et n'a pas été découvert comme proposé par les livres d'histoire. L'interprétation des faits historiques a apporté la vision du colonisateur dans des matériaux didactiques, et à partir de là, j'ai compris qu'il était nécessaire de réécrire et de raconter à nouveau l'histoire du Brésil.

Quelques années plus tard, au début du 21e siècle, j’ai déménagé à Manaus pour poursuivre mes études. J'ai réussi l'examen d'entrée à l'université fédérale d'Amazonas et suis allé étudier l'histoire. C'est ainsi que j'ai pu m'approprier l'histoire indigène et mieux la comprendre.

Dans le même temps, j'ai commencé mes cours de théâtre à la compagnie « Cia Vitória Régia de Teatro », intégrant ainsi le centre d'événements artistiques d'Amazonas, sous la direction du metteur en scène et acteur A Nonato Tavares.

Ma formation en histoire à l’Université, ainsi que mon travail à la Compagnie de Théâtre, ont fait résonner en moi de la voix des 68 peuples autochtones qui habitent l'État d'Amazonas. J'ai commencé à participer comme acteur et universitaire, à des conférences, des spectacles, des interviews et des débats. C'est ainsi que j'ai pu exposer la réalité vécue par nous, peuples autochtones d'Amazonas, qui se traduit souvent par de l'incertitude et de l'abandon.

Le Théâtre m'a amené à participer à des séries sur Tv Globo puis j'ai participé en tant qu'acteur à quelques films. Ainsi je suis devenu une référence dans le traitement de la question indigène et ma parole a plus d’impact.

Pour conclure sur votre question, je pense que la connaissance de l'histoire et de l'art scénique m'a aidé à faire la lumière sur la culture ancienne Baniwa et les autres, et cela m'a certainement aidé à combattre les préjugés et à motiver d'autres indigènes dans la lutte pour la garantie des Droits, contrairement au processus historique d'exclusion et de soumission auquel nous avons été exposés par la colonisation.

Fidelis-Maquenuli, vous êtes également un acteur politique, à la fois en tant que membre d'une grande organisation indigène d'Amazonas, mais aussi en raison de votre engagement politique partisane pour la mairie de Santa Isabel. Pourriez-vous expliquer la situation des peuples autochtones sous le gouvernement Bolsonaro ?

Le recensement de 2010 a dénombré 896 000 indigènes, cependant, on estime que le Brésil compte aujourd'hui une population indigène d'environ un million d'individus répartis en 305 peuples et 178 langues parlées. Lorsque les Européens sont arrivés en 1500, on estimait que la population des indigènes atteignait un peu plus de cinq millions!

La population indigène n'a jamais été une priorité pour l'État brésilien, la plupart des politiques publiques au service de nos peuples ont toujours été compensatoires, d’une part de la réparation des dommages causés par les projets de développement de l'État, d’autre part, de l'intégration de la population indigène dans la société brésilienne avec l'idée d'une nation homogène.

Au cours des 40 dernières années, le Mouvement indigène organisé - UNI - Union des nations autochtones (1980) et COIAB - Coordination des organisations autochtones de l'Amazonie brésilienne (1989) - ont obtenu des conquêtes importantes, telles que l'inclusion des articles 231 et 232 dans la constitution brésilienne de 88 qui garantit aux peuples Indiens la reconnaissance de leur organisation sociale, de leurs coutumes, de leurs langues, de leurs croyances et de leurs traditions, ainsi que de leurs droits originaux sur les terres qu'ils occupent traditionnellement.

L’Union est responsable de la délimitation, de la protection et du respect de tous ces biens. Depuis, certaines avancées ont eu lieu, telles que la délimitation des terres indigènes, des soins de santé spéciaux dans les villages, des écoles différenciées axées sur la réalité des villages, etc. Malgré ces avancées, la situation se détériore aujourd'hui et fait l’objet de nombreuses réclamations de la part de de nos communautés, par exemple, la question des soins de santé spéciaux pour les peuples indigènes.

Quant au gouvernement du président Bolsonaro, malheureusement les menaces auparavant voilées et timides, sont devenu ouvertes. Il a affaibli les organismes de l'Etat - FUNAI / DSEI – de protection aux Indiens. Nous subissons des attaques systématiques contre nos droits. Sous prétexte de développer les terres indigènes, le gouvernement encourage les invasions, la déforestation et l'accaparement des terres. La priorité est donnée aux grandes entreprises, sans parler du racisme, qui se dégage dans chaque discours du président. Même les articles de la Constitution fédérale peuvent être révisés. Nous vivons dans un temps politique sombre et de régression des droits dans le pays.

Aujourd'hui, vous êtes candidat à la mairie de la municipalité de Santa Isabel d'Amazonas ? Pourquoi avez-vous accepté cette candidature ?

Je suis un pré-candidat à la mairie de la municipalité de Santa Isabel do Rio Negro - AM représentant le PSOL - Parti Socialisme e Liberté. Une petite municipalité du Moyen Rio Negro, avec 23 mille habitants et à majorité indigène composée de 23 peuples. Nous parlons 17 langues ici.

J'ai décidé de m’engager dans ce combat politique car c’est un moyen d'affirmer la voix et la représentativité des différents peuples qui habitent cette région. Bien que la municipalité ait une population à majorité indigène, en 64 ans de municipalité, en tant qu'entité fédérative, elle n'a jamais élu un indigène comme maire. Et aujourd'hui, cela est possible, car au cours des 40 dernières années, nous avons étudié dans les écoles « blanches ». Nous avons appris, nous sommes formés dans différents domaines scientifiques. Même ainsi, nous n’abandonnons pas nos valeurs et nos coutumes, nous sommes fiers de la connaissance des cultures de nos ancêtres. Et, je sais, que lorsque j'arriverai à la mairie, je pourrai mettre en œuvre de véritables politiques publiques qui priorisent les besoins des personnes et des communautés qui nécessitent un soutien institutionnel. Je m'identifie à la lutte de mon peuple.

Dans l'État d'Amazonas, la pandémie du Covid s'est propagée très rapidement et a touché de nombreuses communautés autochtones. Vous-même avez été contaminé.

Combien de communautés indigènes ont été touchées et de quelle aide ont-elles bénéficiées ?

Jusqu'à présent, depuis le début de la pandémie, nous avons enregistré plus de 140 décès d'indigènes dus au coronavirus dans l'État d'Amazonas. Sur les soixante-deux municipalités de l'État, seulement, deux n'ont pas enregistré de cas liés à maladie. Au Rio Negro, la plupart des communautés sont mal assistées par les services de santé de la municipalité. En raison de la distance, dans la plupart des cas, les patients et leurs proches ont recours aux thés, aux infusions et aux « benzimentos » traditionnels (rituels de chamanisme). Les communautés ont une tradition collective, où la nourriture est partagée, ce qui contribue beaucoup à la prolifération de la maladie. Cette réalité est préoccupante car la maladie arrive comme une arme génocidaire pour nos peuples. Et, la lenteur du gouvernement dans la lutte contre les COVID contribue au chaos.

Pour vous rendre compte de la négligence, de l’irresponsabilité de ce gouvernement, c’est seulement après quatre mois de pandémie que le Congrès National a approuvé, hier 16 juin, le projet de loi 1142/20 de soutien d'urgence qui détermine les actions à mener pour lutter contre l'avancée de Covid-19 parmi les communautés indigènes, « quilombolas » et traditionnelles. Le texte a été approuvé lors d'un vote symbolique, ensuite il doit être homologué par la présidence. Je tiens à souligner, que nous entrons dans le quatrième mois de la pandémie, que l'aide d'urgence est toujours pas mise en œuvre et qu'elle n'est valable que pour la période de la pandémie, donc l'avenir est incertain. Mais, nous n'allons pas abandonné, nous allons continuer à nous battre! Résistons!

Quel est le rôle des organisations autochtones face à la pandémie ?

Les organisations, les mouvements indigènes du Brésil fonctionnent comme un contrôle social. Aujourd'hui, par exemple, ils dénoncent la négligence des autorités face à la pandémie et servent de porte-parole aux communautés autochtones. Dans de nombreuses actions, ils développent des partenariats avec d'autres ONG et même des entités gouvernementales pour atteindre les communautés les plus éloignées, comme la nôtre ici à Rio Negro. Les distances et les difficultés d'accès sont énormes. Il y a des kilomètres de rivières et d'obstacles pour atteindre les villages et dans certains, ils ne sont accessibles qu'en hélicoptère.

Nous sommes actuellement représentés par APIB - Articulation des peuples autochtones du Brésil, à l'échelle nationale, COIAB - Coordination des organisations autochtones de l'Amazonie brésilienne, de la région du Nord et COIPAM - Coordination des peuples et organisations indigènes d'Amazonas, qui opèrent dans notre État. J'ai été coordinateur de l'organisation du mouvement indigène pour l’état d’Amazonas jusqu'en 2017. Après cela, je me suis consacré à la composition de musique indienne, dans ma langue maternelle, au théâtre et à l'art et en ce moment je m'implique dans la politique municipale.

Existe-t-il une solidarité nationale et internationale ? Pourriez-vous expliquer comment cela se manifeste ?

Il y a le soutien d'organisations internationales, certaines sont composés d'activistes tels que Greenpeace et d'autres agissent comme sources de financement pour le fonctionnement des organisations autochtones, ainsi qu'un soutien aux projets sociaux pour les populations autochtones, type H3000 (Autriche), WWF (World Fund for Nature originaire de Suisse), GIZ (Agence allemande de coopération), Ambassade de Norvège, Fondation Betty & Gordon More (américaine) entre autres ...

Dans cette pandémie, ces organisations se joignent à la campagne de prévention et d'alerte contre le danger de coronavirus. De manière générale, la communauté internationale a toujours su se mobiliser et soutenir la population indigène. D'une certaine façon, la communauté internationale fait pression sur le gouvernement brésilien pour qu’il prenne des mesures plus efficaces pour lutter contre la pandémie. Cependant, l'effet de la pression internationale sur le gouvernement actuel est presque imperceptible. En général, la réaction est celle du mépris et du déni de la réalité de cette tragédie humaine.

 

Note : L'entrevue a été menée par WhatsApp à deux moments différents. Interrompu, d'abord parce que Fidelis a eu le covid-19 et, plus tard, en raison de la fragilité d'Internet, qui nous a seulement permis de recevoir les réponses aux compte-gouttes.

Fidelis Baniwa joue dans des films, des mini-séries et au théâtre, c’est un moyen de faire connaître la culture indigène au grand public.

 

 

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