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Billet de blog 25 avr. 2014

Aparecida Horta, 50 ans d’éducation populaire et de résistance à la dictature au Brésil

Maria Aparecida Antunes Horta, professeure, est âgée de 68 ans. Membre du mouvement de Résistance à la dictature, elle a été contrainte de quitter le pays, et a vécu à Cuba de 1973 à 1979. De retour au Brésil, elle a recommencé à travailler comme professeure à l'école publique et également dans un Centre d'éducation populaire destiné à la formation d'éducateurs pour jeunes et adultes. Voici son témoignage.

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Maria Aparecida Antunes Horta, professeure, est âgée de 68 ans. Membre du mouvement de Résistance à la dictature, elle a été contrainte de quitter le pays, et a vécu à Cuba de 1973 à 1979. De retour au Brésil, elle a recommencé à travailler comme professeure à l'école publique et également dans un Centre d'éducation populaire destiné à la formation d'éducateurs pour jeunes et adultes. Voici son témoignage.

50 ans d’éducation populaire et de résistance à la dictature

« La génération à laquelle j'appartiens, née autour des années quarante, a vécu sa jeunesse et son début d'âge adulte sous la dictature qui a dominé le Brésil de 1964 à 1984. Notre début d'apprentissage de la vie démocratique s'est fait sous une apparente ouverture politique qui se mit en place à la fin des années soixante-dix, de façon progressive, lente, et articulée. Cependant, ce moment politique s'est installé comme une transition négociée avec les anciens dictateurs, qui d'ailleurs se sont accordés une auto-amnistie pour leurs crimes d'usurpation de pouvoir, de tortures, de morts et de disparitions des opposants politiques. Cette transition négociée a permis également la réalisation d'élections indirectes qui se sont déroulées en 1985.

Si nous réfléchissons sur l'héritage de ces 21 ans de régime dictatorial au Brésil, nous verrons que ces deux décennies pendant lesquelles nous étions absolument contraints au silence et privés de toute participation politique ont été marqués profondément par la dépendance du pays au capital étranger. Dans ce contexte, nous avons pu être témoins de différents phénomènes sociaux :

- La concentration des terres et la capitalisation des campagnes où les paysans se sont soudainement retrouvés obligés d'abandonner leurs terres et d'aller s’entasser dans les périphéries des grandes villes.

- La privatisation de l’éducation et la dévalorisation des professeurs par la réduction salariale imposée.

- Une importante diminution salariale.

- La répression de toutes grèves ouvrières.

En plus de tout cela, une persécution horrible de tous ceux qui ont participé aux mouvements de Résistance, avec des milliers de Brésiliens torturés, emprisonnés, morts ou disparus.

La dictature civile-militaire a empêché les Brésiliens d’avoir la possibilité d’instaurer des réformes de base qui faisaient partie du programme du gouvernement du Président João Goulard et avaient l’appui populaire. Elle a également tué les mouvements culturels populaires, mis fin à la campagne nationale d’alphabétisation qui prenait naissance sous l’inspiration de Paulo Freire - qui fut lui-même emprisonné et exilé. Elle a suspendu les propositions de réforme urbaine et agraire, ainsi que le contrôle sur les profits réalisés par les entreprises étrangères installées au Brésil. Imposant un retard de 21 ans au Brésil, accentuant les inégalités sociales, le chômage, la question cruciale du logement dans les grandes villes, étouffant notre culture au détriment de la culture nord-américaine diffusée par les médias. En même temps, elle a renforcé avec sa politique les secteurs conservateurs et réactionnaires, préoccupés par les intérêts des grands propriétaires terriens, des entrepreneurs, des banquiers et des monopoles internationaux.

Malgré toute la répression et le contrôle répressif exercés dans les années soixante-dix, les mouvements sociaux ont commencé à se réorganiser. Les communautés ecclésiales de base inspirées par la Théologie de la Libération se sont multipliées et divers centres d’éducation populaire sont apparus au courant des années soixante-dix avec la création d’importants mouvements revendiquant logement, santé, éducation et participant également de la lutte pour la re-démocratisation et pour l’amnistie. J’ai pu intégrer un de ces groupes d’éducation populaire à l’Institut Sedes Sapientiae à São Paulo à partir de 1979 et ainsi, j’ai accompagné de près tous les défis rencontrés par les éducateurs populaires au cours de ces trente dernières années.

Le travail d’éducation populaire a certainement été l’un des facteurs qui a permis la victoire des candidats de gauche au Parlement et au Pouvoir Exécutif, c’est ce qui a permis d’éclater la forteresse du pouvoir réactionnaire mise en place et alimentée au long de notre histoire. Sans aucun doute, ce fut déterminant par exemple pour l’élection de Luiza Erundina à la mairie de São Paulo en 1988, et de Luiz Inácio da Silva - Lula - comme Président en 2002, après un cheminement de plus de 10 ans. Divers personnages de gauche ont également été élus à des postes au niveau législatif, soit comme Préfets ou Maires, quelques-uns ayant travaillé en éducation populaire. Dans ces moments-là, l’enthousiasme et le travail de la militance dépassaient de loin le manque de matériel pour les campagnes.

Dans cet effort de contribuer à la construction d’une démocratie dans notre pays, tout en garantissant la participation des ouvriers et des paysans, le défi des éducateurs populaires n’a pas été sans peine lors de la chute du Mur de Berlin, suivie de la crise et de la décadence du socialisme dans les pays d'Europe Orientale et de l’Union Soviétique. Après une certaine perplexité, un nombre considérable de doutes et de questions est apparu. Les années 1990 ont apporté de nouveaux défis avec l’implantation de la politique néolibérale, principalement lors des deux gouvernements de Fernando Henrique Cardoso qui ont mis l'accent sur la question du travail et des politiques de privatisations. ll y eut beaucoup de mobilisations populaires, d’efforts des éducateurs pour comprendre ce que signifiait globalisation, “consenso de Washington”, néolibéralisme et faire en sorte que tous comprennent. Se sont organisées des campagnes questionnant l’énorme dette externe du pays, d’autres campagnes contre la privatisation, principalement de la Vale do Rio Doce et de la Pétrobras, et également, contre l’entrée du Brésil dans l'ALCA. (Organisation de Libre Echange créée par les États-Unis, visant l’exploitation des pays d’Amérique du sud), etc.. Ce furent des années de questionnements sur le fondement de l’éducation populaire en même temps que de nombreuses réflexions sur sa relation à l’État, des organisations ayant été invitées à participer à des politiques publiques. De nombreuses discussions prirent place sur le sujet pour savoir s'il fallait ou non y participer.

L’apparition du Forum Social Mondial a été très importante et représenta un espace pour la discussion de nos utopies futures. Si le socialisme réel ne se montrait pas capable de construire un monde nouveau, le néolibéralisme exprimait un échec total pour répondre au mal produit par le capitalisme des sociétés contemporaines. Bien au contraire, il sut seulement aggraver ces maux, multipliant la pauvreté, le chômage, l’inégalité et la violence sociale dans le monde entier.  À partir du Forum Social, surgirent de nouvelles approches des questions écologiques et la proposition de construire une économie durable et solidaire.

Ces thèmes ont commencé à faire l’objet de réflexion et de travail de beaucoup d’organisations à partir des années 2000, en commun avec l’apparition de mouvements sociaux liés aux questions de genre, d’ethnie, d’orientation sexuelle. Apparaissent également de nombreuses expériences d’économie solidaire, non seulement pour affronter le chômage mais surtout pour créer une activité économique basée sur l’effort collectif et solidaire des travailleurs.

Le travail éducatif développé par le mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terres est devenu un paradigme pour ceux qui pensent l’éducation populaire comme instrument de transformation sociale et comme forme de conscientisation des travailleurs.

Aujourd'hui, la complexité sociale et politique de notre pays montre l’importance de développer des actions pour défendre les droits de l’homme, des actions de formation pour les jeunes menacés par le chômage et les drogues, des actions de lutte contre la violence sociale, les violences faites aux femmes, la violence domestique et plus grave encore la violence policière, héritage que nous affirmons venir droit de la dictature. Avec l'aggravation de la violence sociale, il ya aussi eu des initiatives qui cherchent une justice réparatrice pour rendre la paix aux familles brisées par la perte d'êtres chers. Le mouvement d'alphabétisation, qui était une proposition antérieure au coup d'Etat, s'est accentué au cours des dernières décennies et continue actuellement avec l'effort complémentaire des politiques publiques en matière d'enseignement pour atteindre jeunes et adultes analphabètes.

Au long de presque 12 ans de gouvernement Lula et Dilma, les personnes engagées socialement ont compris qu’avoir le gouvernement ne signifie pas avoir le pouvoir. Elles ont pris conscience de l’importance de continuer à faire pression pour obtenir des réformes. Les mouvements pour acquérir une parcelle de terre, un logement, les mouvements indigènes et les autres groupes se manifestent systématiquement en défense de leurs propres droits. Il y a également d’autres mouvements qui apparaissent avec des mots d’ordre et des formes différentes d’organisation comme par exemple le mouvement pour le Passe Livre -Billet Gratuit- dans les transports collectifs ou le mouvement de soulèvement populaire de la Jeunesse.

Aujourd’hui plus que jamais, le travail d’éducation populaire est nécessaire pour faire contrepoids aux secteurs qui cherchent à annuler les conquêtes obtenues dans la dernière décennie, et qui bénéficient de l’appui des moyens de communication pour faire entendre leurs critiques et leur mauvaise information. Ils sont encore peu nombreux et bien timides, ceux qui osent défendre ouvertement un putsch contre le gouvernement, mais tout ceci peut grandir très vite si la population n’a pas d’instruments qui lui permettent de comprendre comment fonctionnent les engrenages d’une société injuste et inégale. Davantage encore quand les gouvernants du Parti des Travailleurs (PT) ne créent pas une politique de communication qui leur permet de répondre aux mensonges successifs et aux campagnes diffamatoires menées par les médias.

Ce fut justement un procès criblé d’irrégularités et de mensonges qui jeta en prison deux compagnons, deux responsables nationaux du PT ayant participé à la résistance contre la dictature. C'est contre ces mêmes individus que se déclencha l'exécution la plus grossière, la plus infâme, que les moyens de communication pouvaient répandre. Cette situation exige que nous dénoncions et que nous soyons solidaires avec José Dirceu et José Genoíno.

Comme ces compagnons emprisonnés injustement, je fais partie d’une génération qui depuis les années soixante cherche à construire un monde plus juste et solidaire. Les générations futures devront continuer ce travail. Souhaitons que la connaissance de notre expérience, de nos erreurs et de nos réussites leur permette de l'atteindre. Cette connaissance du passé  fondée sur notre mémoire politique est indispensable pour garantir la démocratisation de notre pays.»

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