Râler, rater encore, râler mieux

Le nez au milieu du visage et la question interdite. Porter le masque, croiser les masques, parler du masque tous les jours ("le masque" valant ici comme représentant et pas totalité), essayer d'avoir des perspectives et elles ne cessent d'échapper - et tous les jours s'interroger. Qu'est-ce qu'on fiche là de cette manière ? Pourquoi je n’arrive pas à avoir peur comme on l’attend de moi ?

Le nez au milieu du visage, caché sous le masque, c’est l’HOPITAL. A toutes les questions qu’on peut se poser sur la raison et l’irraison des mesures prises face à la pandémie, sa gravité, à toutes les lectures qu’on peut avoir de la situation, à toutes les possibilités y compris divergentes auxquelles on peut penser face à un ordre sans ordre, il y a une réponse commune, unanime, et en permanence éludée : donner des moyens à l’hôpital. Le danger du Covid est énorme ? On le réduit d’abord en donnant des moyens à l’hôpital. Le danger du Covid en tant que tel n’est pas si énorme, mais le risque de noyer l’hôpital sous le Covid est, lui, un danger énorme pour tous les autres malades et pour la société dans son entier ? même réponse. Le danger économique, social, politique, psychique des mesures prises pour lutter contre la pandémie est énorme ? Même réponse. A crise sanitaire, réponse sanitaire, d'abord - sans quoi en effet elle devient une crise totale. Donc oui, toujours cette même réponse, point de convergence de toutes les interprétations : donner des moyens à l’hôpital pour réduire le poids porté sur le reste de la société est la réponse première, criante, évidente.

Et celle qui n’a pas lieu, ou à peine. Et tous, y compris les opposants au gouvernement, y compris ceux qui sont rompus à l’analyse des points aveugles, de réclamer une « attitude responsable » de chacun, d’en appeler au « sérieux », à la conscience du collectif, à l’altruisme – et aussi plus subtilement à la raison qui explique que les moyens manquent de manière structurelle, qu’on ne peut pas les inventer d’un coup, même s’il aurait fallu, même si « bien sûr c’est déplorable », bref, qu’il faut faire avec le manque de moyens de l’hôpital. Mais l’évidence c’est que ça n’a pas de sens. C’est comme si nous tous, collectivement, nous avions incorporé cette phrase, « l’hôpital n’a pas assez de moyens pour supporter un afflux de malades Covid, il faut donc tout faire pour empêcher cet afflux », phrase qui n’est pas une vérité mais le produit d’un choix, et d’un choix qui pourrait chaque jour être différent avec des conséquences différentes. On peut plonger dans la pauvreté des millions de gens, faire grandir dans la peur et la restriction de libertés grandissante des millions d’enfants et d’adolescents, écraser des pans entiers de la société, soutenir à coups de milliards des industries qui s’effondrent, plonger dans la psychose et la dépression des millions de personnes fragiles, etc, etc, la liste est longue, au nom de cette phrase. Et il est interdit de l’interroger. Les deux points marchent ensemble : l’hôpital est le centre et l’évidence à laquelle on ne pense même plus même quand on y pense, et interroger l’ordre donné est une transgression insupportable. Pour cela justement il faut renommer et l’un et l’autre au contraire, les remettre sans cesse au centre. Pourquoi ne crions-nous pas tous pour exiger que tous les moyens soient immédiatement donnés à l’hôpital, en priorité sur toutes les autres mesures ? Et (oui je sais c’est interdit) faut-il tout faire pour empêcher la circulation de la maladie ?

« Il n’y a pas assez de lits, de personnel, de matériel, les soignants sont épuisés », tout cela est vrai. Mais ne le serait évidemment plus si l’on relevait de manière conséquente le salaire de tous ces soignants, ceux qui y sont et ceux qui les rejoindraient alors (car ceux qui y sont sont épuisés notamment du fait d’y être si seuls depuis si longtemps, parce que personne ne veut être si mal payé). On pourrait, on aurait pu depuis six mois, et l’on pourrait encore aujourd’hui, chaque jour où ce n’est pas fait étant un jour perdu, former du personnel y compris des gens qui n’étaient pas des soignants qualifiés, et il n’est pas vrai qu’on ne pourrait pas trouver assez de gens motivés, compétents, efficaces, et disponibles; pour peu qu’on s’en donne les moyens. Je ne parle même pas des lits, des infrastructures etc, tout le monde sait qu’on peut dégager de la place physique au-delà de l’hôpital. Il suffit de s’en donner les moyens. Je ne suis pas spécialiste en création d’hôpitaux d’urgence, ni en formation de soignants ; mais j’écoute, je lis, je réfléchis. Les soignants, eux, le savent, et le disent : ce serait possible, ça l’aurait été en commençant à temps, ce le serait encore aujourd’hui, et ce n’est pas fait. Du tout. L’alpha et l’oméga, et l’on n’y touche pas. La folie de la chose ! Le cri collectif de protestation que nous devrions tous pousser ! Le refus de toute autre mesure que nous devrions tous porter tant que cette priorité n’est pas entendue, prise en charge, posée comme base de tout le reste ! 

Eh bien non. Je ne parle même pas de la droite qui marche sur la tête en sabordant son économie chérie pour des économies de bouts de ficelles strictement idéologiques, d’une idéologie tellement ancrée qu’ils en restent hypnotisés, accrochés à leur paradigme libéral comme à l’ancre qui les noiera et tous les autres avec (augmenter réellement les salaires à l’hôpital ? Donner des moyens durables et prioritaires à un secteur non marchand ? On ne va tout de même pas renverser les valeurs du monde, vous n’y pensez pas ?!) Logique de noyage exactement identique à celle à l’œuvre face au réchauffement climatique, bien sûr. Mais pas seulement la droite. « Il n’y a pas assez de lits, l’hôpital risque d’être débordé », et toute la gauche demande plus de protection, de mesures coercitives, pour les plus critiques des mesures plus cohérentes, et aussi non assujetties à la priorité du marché – mais accepte les restrictions, et même en réclame plus, et fait comme si la loi du libéralisme – ses effets – étaient une nécessité, même si elle la dénonce par ailleurs. Par ailleurs, mais pas au centre. Hypnotisée, elle aussi.  

L’éléphant dans le magasin de porcelaines, c’est la question adjacente – absolument interdite au nom de toutes les vertus. Faut-il tout faire pour empêcher la circulation de la maladie ? Mais enfin, tu es folle, la question ne se pose pas ! Et de rétrograder aussi vite, non mais bien sûr il faut tout faire, il faudrait mieux faire évidemment, mieux protéger tout le monde, être plus fin, mais naturellement il faut protéger, impératif premier, absolu.  Tu n’y penses pas. Tu es une fille sérieuse, non ?

Eh bien j'ai beau me pincer et essayer de comprendre, je n'arrive pas à avoir peur de la maladie, ni pour moi ni collectivement, en revanche j'ai très peur d'étouffer sous la norme, la numérisation du monde, la chaleur bientôt, la misère qui s’abat sur tant de gens, etc. Un monde dévasté et irrespirable, et pas seulement pour mon petit moi. Et il me semble qu'il pourrait en être autrement. Donc si, j’y pense. Faut-il tout faire pour empêcher la circulation de la maladie ? Oui absolument, à tout prix ? Ah bon ? Je suis sérieuse, mais aussi un peu bête et très têtue, je fronce les sourcils et demande, tout simplement parce que je ne comprends pas : mais pourquoi ? au nom de quoi ?

Au nom de toutes les vertus bien sûr, et j’y reviendrai, je ne cesserai pas d’y revenir ; au nom de la protection des personnes vulnérables, les vieux en premier lieu, mais surtout, d’abord : au nom de l’hôpital qui sans cela sera débordé. La boucle est bouclée. D’accord, tu es sérieuse mais il y a un truc que tu ne veux pas entendre, tu n’es convaincue par aucun argument même les plus humanistes, tu es prête à sacrifier les vieux, tu es sérieuse mais dans le fond tu es égoïste, individualiste et trumpiste, ou tout simplement irresponsable et inconsciente, mais il y a un argument que tu ne peux pas réfuter, dans ton supposé utilitarisme : le système de santé ne doit pas s’effondrer, ce serait une catastrophe épouvantable. Je suis absolument d’accord avec ceci, moi. Mais cette phrase, « le système de santé ne doit pas s’effondrer, ce serait une catastrophe épouvantable », il y aurait une autre manière d’y répondre. Donner des moyens au système de santé. C’est visible comme le nez au milieu de la figure. On met le masque par-dessus. Plus de nez, l’hôpital, noyé parmi les mille revendications, et chacun, à nouveau, d’en appeler à la responsabilité personnelle, au sérieux, à la vertu individuelle. Et bien entendu, impossible d’interroger la progression réelle de la maladie, sa gravité relative, la proportionnalité des maux projetés face aux dégâts collatéraux des mesures, dégâts qui n’ont plus rien de collatéral et qui sont la véritable catastrophe.

Alors au contraire, interrogeons et crions, je crois. Les mesures pour arrêter la pandémie sont-elles les bonnes ? Lesquelles oui, lesquelles non ? Il y a de quoi dire, évidemment (et mêmes ces critiques sont suspectées de tendre vers la question interdite, car critiquer des éléments du geste général c’est prendre le risque de fragiliser ce geste, qu’il faut, sans discussion, soutenir de toutes nos forces au contraire, et ainsi on joue le jeu des décisions les plus bêtes et les plus délétères en les acceptant dans le pack). Toute mesure pour freiner la pandémie est-elle bonne du seul fait qu’elle soit un frein à la pandémie (si elle l'est, d'ailleurs), indépendamment de ses coûts ? Pourquoi ne réclamons-nous pas chaque jour, dans chaque texte, dans chaque prise de parole, dans chaque discussion, dans chaque adresse, d’abord et avant tout DES MOYENS POUR L’HOPITAL ? Laissant le reste comme fretin secondaire, pour ce qui concerne la pandémie (pour le reste il y a de quoi dire et faire, mais le reste est noyé). Quelle sidération nous en empêche-t-elle donc ?

(en écrivant que nous ne demandons même pas ce qui serait à demander avant tout, je ne dis évidemment pas que personne ne réclame des moyens pour l’hôpital ; évidemment nombre de gens, les hospitaliers en premier lieu mais beaucoup d’autres, réclament des moyens, et dénoncent l’absurdité de ne pas d’abord en passer par là ; mais dans le discours collectif, c’est comme si c’était une bataille perdue, qu’il ne vaille donc pas la peine de mener réellement, alors même que toutes les batailles font rage autour, donc « oui bien sûr il faudrait des moyens pour l’hôpital », mais comme ce n’est pas le cas, alors, masques, restrictions, ceci, cela, soyons plus sérieux, écoles, université, lieux de travail, aération, effort collectif, chômage partiel, cohérence – et hop les moyens pour l'hôpital, la question est noyée. Quand c’est la première de toutes. Crise sanitaire ? Système de santé. On ne touche pas au système de santé ? Alors la crise est politique, sociale, économique).

Nous suivons plus ou moins allégrement le joueur de flûte, comme des enfants, hypnotisés, mais oui c’est pas là la sortie. Au fond de la grotte, là où l’on se noie. Il y a une autre sortie pourtant, sans doute pas totale, ni totalement suffisante, mais elle changerait déjà radicalement le paysage, et nous ne la prenons pas, nous ne la désignons même plus vraiment. Pourquoi ? Quelle fascination nous happe-t-elle donc, que nous ne VOULIONS pas sortir, peut-être ?

Faut-il arrêter la pandémie ? Le Bien aujourd’hui est-il réellement celui-ci ? La pandémie est-elle ce Mal absolu dont nous rêvions, pour que, emportés par notre passion triste, nous marchions ainsi docilement, subjugués, vers notre suicide collectif ?

Je finis ici sur ces questions en guise d'introduction d'une série de questions, tentatives d'éclaircissement, et distinctions, et remarques au fil des jours, et pas seulement autour de notre obsession covidienne, bien qu'elle condense tant du monde aujourd'hui qu'elle soit en effet un point d'entrée qui ne cesse d'appeler, encore et encore. Mes questions, volontairement formulées sans précautions oratoires et même avec une certaine provocation sans doute (la seule provocation en réalité ici est de les dire comme je les pense, sans les adoucir, mais, c'est bien l'enjeu, ça fait provocation). Bien sûr nous sommes nombreux à nous les poser, de diverses manières. Mais elles sont si majoritairement considérées comme mauvaises, scandaleuses, irresponsables, inadmissibles, qu’elles peinent à trouver place dans l’agora, aussitôt refoulées, noyées d’excuses et de reculs. Pour cela au contraire il faut les poser et les poser encore. A ceux qui ne veulent rien en entendre ; à ceux qui en entendent quelque chose, qui hésitent...  Le roi est nu, regardez, regardez – mais il semble qu’il faille beaucoup de voix d’enfants, ou d’idiots, pour en faire entendre quelque chose, sortir de l’hypnose, pouvoir se demander dans quel monde il est supportable de vivre. Disons que j’essaie d’ajouter ma voix d’idiote à moi. 

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