Désécarquiller les yeux : VOIR où nous allons

J’ai fait un rêve, c’était un cauchemar. Il m’a paru l’image de ce que nous ne voulons pas savoir. Si nous regardions cette image, nous ne pourrions plus accepter de jouer à ce petit jeu-là, ce suicide collectif auquel nous nous prêtons de diverses manières aujourd’hui.

Je dîne dans un restaurant, dîner agréable bien que nous sachions, moi et la personne qui est à table avec moi, que les conditions dites « sanitaires » se sont encore durcies. Le couvre-feu a été élargi, ou avancé, ou… C’est encore pire, en tout cas. Ça n’en finit pas d’être encore pire. Nous discutons avec la patronne du lieu, elle dit qu’elle ne va pas pouvoir faire face. J’essaie d’être optimiste, il y a tout de même des clients encore, peut-être qu’elle va survivre malgré tout. Elle désigne la salle d’un geste, et seulement alors je découvre ce que je n’avais pas regardé : la salle est entièrement vide. Les tables sont dressées, il n’y a personne d’autre que nous. Vue sinistre d’un lieu déserté. C’est fait, désormais. Le geste de la femme n’est même pas une protestation. C’est fini, c’est tout : voilà. Je voulais, moi, garder un espoir que nous puissions traverser cette affaire sans y mourir, mais la vision et le geste sont sans appel. Moi je suis cinéaste : le restaurant du rêve vaut aussi pour le cinéma, les théâtres, le spectacle, mon univers et mon désir. C’est fini, qu’est-ce que tu crois. Il n’y aura plus.

Puis me voici dans une rue pavillonnaire, près d’un lycée. Attroupement, camions de pompiers, cars de police et ambulance. L’effroi me gagne : il y a encore eu un drame ? m’approchant, je comprends que c’est d’un suicide qu’il s’agit, cette fois. C’est évident, me dis-je, désormais c’est cela l’avenir, le suicide. Les enseignants ne peuvent plus supporter, il n’y a plus d’issue autre. On va les compter, l’un après l’autre, drame après drame… Dans le rêve l’assassinat atroce de l’enseignant et la situation autoritaire et délirante autour du Covid sont une seule et même chose, comme je crois qu’en un sens ils le sont devenus dans la réalité : société devenue folle avec comme seule issue la violence, délirante ou sidérée, chacun seul avec sa folie propre et le geste qui tue, issue forcée de ce chemin étroit par lequel on nous oblige à passer. Le rêve, avec son exagération de rêve, met en scène ça : la violence qu'il y a là, dessous. Ecrasement de cette évidence, dans le rêve même ; tristesse et effroi infinis. Je ne veux pas ça, moi, ni en rêve ni en réalité. Je m’approche encore. Je vois avec horreur les corps qu’on descend, l’un après l’autre, et qu’on pose allongés sur le toit du camion de pompiers. Cinq lycéennes en uniforme, cinq suicides d’adolescentes, descendues de leur crochet, allongées là, mortes. Non pas un enseignant, « même plus » ! me dis-je dans le rêve, mais les enfants désormais. Le sentiment d’horreur est total.

Je me réveille. Et le sentiment est là. Voici l’issue que nous préparons pour nos enfants. Ces jeunes filles, ces jeunes garçons, ils prennent avec eux l’interdiction de vivre assénée de toutes parts, ils l’incorporent, c’est désormais leur horizon officiel. Quoi de plus naturel que le suicide : la conclusion logique. Moi je ne veux pas participer à suicider mes enfants, et je ne sais que faire pour empêcher que cet horizon ne se referme sur eux.

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