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Billet de blog 26 nov. 2022

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lire le cinéma comme un livre, suite - ARMAGEDDON TIME

Lire le cinéma, parce qu'il raconte des choses. A l'intérieur de chaque film et dans le dialogue entre eux, dans le discours autour, sa place, ses pentes. D'où ils viennent, ce qu'ils nous rapportent du monde, y apportent ou en retranchent. Ce qu'on soigne ou abîme. Et c'est franchement pas simple, en ce moment, mais c'est, aussi, franchement intéressant : fenêtre sur le monde, ô combien!

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’hésitais sur la photo à choisir pour illustrer ces quelques mots. Je tombe sur celle-ci, ce visage du père, et quelque chose me semble évident : c’est lui au centre, dans toutes les contradictions du film, tous les plus ; c’est aussi le personnage qui me touche, moi, terriblement, et je ne sais pas dire exactement pourquoi.

Le film est étonnant, il ne ressemble pas du tout à ce à quoi l’on s’attend : on entend monts et merveilles, que James Gray est revenu, on imagine bien sûr la ligne droite (et infiniment complexe, certes) des Little Odessa, The Yards, We own the night, approfondie ou allégée ou adoucie par la plongée dans l’enfance, peut-être ? On imagine qu’on sera entièrement happé, tenu de la première à la dernière image, on imagine une tragédie pure, une émotion pure (bien que complexe – évidemment). Ce n’est absolument pas ça. Une forme de déception, mais pas seulement : parce que ce à quoi le film s’attache, ce qu’il creuse, n’est pas satisfaisant. Est compliqué, problématique, déplaisant. Emouvant aussi et tragique aussi, mais jamais en ligne droite ; il y a trop de contradictions mises à nu, irréconciliables. Décevant, donc, dans ce rapport à un certain type de plaisir de cinéma, mais passionnant. Trouble, tout du long. Le propos politique est terrible et très riche, dans l’ambivalence de ce qu’il pose, déplie (et incarne lui-même : car Gray est évidemment du côté de l’opulence du cinéma, désormais, y compris dans une forme « mineure » comme celle-ci se présente) : on ne gagne pas sans trahir, l’injustice est au centre, le cœur de tout. Injustice et abandon ; préservation de soi ; cruauté implacable de cette maxime : la préservation de soi, aux dépens des autres s’il le faut, ET IL LE FAUT TOUJOURS, et le film nous fait parcourir cet atroce chemin où nous sommes complices de cet abandon renouvelé de l’autre. Sans oublier, c’est central et nécessaire, de rappeler qu’il y faut aussi plus ou moins d’abandon selon les puissances auxquelles on s’abandonne – et il est crucial que l’histoire se déroule à ce moment-là, l’élection de Reagan, le moment du grand basculement dans la passion cupide de l’époque, son horreur (et notre horreur à venir). « Il faut survivre » dit le père : leçon terrible, qu’on peut chercher à refuser, mais qu’on est obligé d’entendre, qui résonne et résonne encore. Et ils en savent quelque chose, de la survie : c’est-à-dire de la mort, les personnages, et Gray, et moi aussi, spectatrice. Le pathétique que le visage du père porte me bouleverse : sa honte, et son humilité, et sa colère, et à travers tout cela sa volonté têtue, pour la suite, pour son fils. Quelque chose qu’on peut appeler l’amour.

Mais comme cet amour, celui de chacun ici, est compliqué ! comme tout est pathologique et contradictoire et emmêlé, dans cette famille, dans ce récit ! Le film est extrêmement peu confortable. La ligne claire peine à en émerger ; tous les personnages sont duplices, chacun à sa manière, et l’on passe son temps à osciller entre empathie, scandale, et irritation. En cela c’est passionnant aussi, et (encore une fois) insatisfaisant : pourquoi faut-il qu’ils se trompent tellement ? pourquoi le film refuse-t-il de relever toute cette confusion d’un geste clair, ou tranchant ? Rythme, couleurs, jeu, quelque chose n’en finit pas de traîner et de se répéter. Confusion des personnages – illisibles pour eux-mêmes, parfois pour nous – contradiction des affects du film – on est perdu et irrité. C’est bien et c’est pas bien, c’est pas bien et c’est bien, et franchement je ne sais pas. La séquence où le garçon exige des raviolis chinois et finit par les obtenir (alors qu’on devrait juste l’arrêter dans son caprice et son geste de toute-puissance, je me permets de le dire) me rend, spectatrice, folle d’exaspération envers l’ensemble des personnages, le petit héros en premier lieu ; elle montre absolument la pathologie du groupe familial : mais elle n’est relevée par personne (dans la séquence), par aucun geste ensuite (du récit, dans le film) ; elle passe. Et c’est dans ce trouble de : les choses ont eu lieu, y compris dans leur folie de psychopathologie familiale, ou dans leur folie de cruauté sociale, puis elles passent, que le film se déroule, lentement, et cette absence de relève provoque ce trouble dont je ne sais quoi penser. Une forme d’indécision… Dans le symptôme, et en même temps, comment mieux le partager que de nous le faire vivre ? De fait, ça a lieu. Et c’est aussi très beau, vraiment ; insatisfaisant ET très beau.

(une question – qui a à voir, d’ailleurs, avec cette indécision : qui voit quoi dans cette séquence de la baignoire où le père bat l’enfant avec sa ceinture ? Moi j’ai eu l’impression troublante que Gray ne décidait pas de ce qu’il nous racontait. Je comprends bien que la séquence est supposée me raconter : il bat l’enfant. Je vois la terreur de l’enfant. Je vois le père frapper, comme fou. Mais je le vois frapper le bord de la baignoire. Plus exactement : je ne comprends pas ce que je vois. Je ne sais pas si le film me raconte : il bat son fils, ou s’il me raconte : c’est tout comme s’il le battait. J’ai pourtant regardé – avec d’autant plus d’attention que je ne comprenais pas – mais c’était absolument indécidable, pour moi, donc je suis curieuse d’éclairages sur ce point. Mais le fait même de cette incertitude ressemble au film : quelque chose est au bord, que je n’arrive pas tout-à-fait à nommer).

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