Macron devait être l’anti-Trump. Il ne l’est pas.

Le chouchou français des progressistes américains s’applique à faire des coupes sombres dans les impôts des riches et s’attaque aux migrants.

L'article d'origine, en anglais, dont l'auteur est Juliette Legendre, a été publié le 12 février 2018 dans Foreign Policy in Focus, un projet de l'Institute for Policy Studies, sous le titre « Emmanuel Macron Was Supposed to Be the Anti-Trump. He’s Not.»,  sous licence Creative Commons.

 

 

Emmanuel Macron et Donald Trump avec leurs épouses à Paris © Chairman of the Joint Chiefs of Staff / Flickr Emmanuel Macron et Donald Trump avec leurs épouses à Paris © Chairman of the Joint Chiefs of Staff / Flickr

 

Intervenant quelques petits mois après l'élection de Donald Trump aux États-Unis et dans un contexte où un autoritarisme intolérant semblait se diffuser à travers toute l'Europe, l'élection du président français Emmanuel Macron est suivi d’un soupir de soulagement dans bien de démocraties occidentales.

C'est en mai 2017 que Macron, un centriste pro-européen, inflige une défaite incontestable à Marine Le Pen, qui représente l’extrême droite eurosceptique. Des deux côtés de l'Atlantique fusent sur Twitter des messages exaltés et patriotiques tels que « Vive la France » ou « Vive  l'Europe ».

Parmi eux, des Américains n’hésitent pas à décrire la victoire de Macron comme une défaite autant de Trump que des nationalismes de droite autour du monde. « La victoire de Macron est un coup contre le nationalisme d’extrême droite, affirme dans un tweet Ben Rhodes, ancien conseiller d’Obama, et un signe qu’à l'Ouest, la vague Brexit-Trump a été brisée. » Hillary Clinton, la candidate malheureuse des élections américaines, salue le vote français comme une « victoire pour Macron, pour la France, l'UE et le monde. »

Peu après sa prise de fonction, le jeune président Macron se donne des airs pour montrer au monde qu'il n’est pas quelqu’un à se laisser marcher sur les pieds. Lors de sa première rencontre officielle avec Trump avant le sommet de l'OTAN de ce même mois de mai, Macron engage Trump dans une poignée de main gênante perçue comme un affrontement entre les politiques divergentes des deux hommes.

Le cycle des infos est inondé de vidéos et d’analyses du geste, seconde par seconde. « C’est comme cela qu’on se fait respecter » se vante plus tard Macron dans une interview à l’hebdomadaire le Journal du Dimanche. « Il faut montrer qu'on ne fera pas de petites concessions, même symboliques. »

Surfant sur cette vague de confiance, Macron se permet ensuite de tirer à boulets rouges sur la décision de Trump de soustraire son pays des Accords de Paris sur le climat en invitant scientifiques et ingénieurs américains à venir travailler en France, lançant par la suite le slogan « Make the planet great again » (rendons sa grandeur à la planète).

Mais ce que certains pensent être le début d'un match de boxe entre Macron et Trump s’avère spectacle de catch savamment orchestré. La rivalité ne dure pas longtemps. En effet, à peine deux mois après la poignée de main, Macron met Trump à l’honneur au défilé militaire du 14 juillet à Paris. Trump est tellement impressionné qu'il a récemment commandé son propre défilé militaire aux États-Unis.

Cette convergence politique entre les deux rivaux, cependant, va bien au-delà d'un penchant partagé pour la splendeur militaire.

« Le président des riches »

Comme Trump, Macron promet un renouvellement de la politique qui dépasserait le clivage droite-gauche traditionnel. Il se fabrique une image de leader des plus ambitieux ne craignant pas de mettre en œuvre des réformes audacieuses, remettant le statu quo en cause à la manière de Napoléon, voire de Trump.

Plus de huit mois après sa prise de fonction, il est maintenant évident que Macron n’est pas un doux centriste – et certainement pas un progressiste. C’est plutôt un monarque élitiste de droite favorable au marché libre, et il a plus en commun avec Trump que l’avaient imaginé ses admirateurs.

L'ancien banquier d’affaires n'attends pas longtemps pour commencer à s’attaquer aux fondements du marché du travail français. Quelques mois après son élection, faisant fi des protestations de masse et des soucis des syndicats, il décrète à coups d’ordonnances des réformes du code du travail profondément controversées.

Les « réformes » de Macron réorganisent le marché du travail français de manière à donner un pouvoir sans précédent aux employeurs et aux entreprises. Elles jouent sur la promesse, fausse et dangereuse, que la déréglementation des marchés du travail aura comme effet de réduire le chômage et d’augmenter la croissance économique. Si le marché du travail français demeure plus protecteur des salariés que, disons, le modèle américain, cette réforme rapproche considérablement la France à ce dernier.

Quelques mois plus tard, le bloc macroniste au parlement français approuve un nouveau budget que Trump serait ravi de signer. Il sabre le taux d’imposition des entreprises à 25 % (de 33 %), supprime « l’impôt de solidarité sur la fortune » (la France était le dernier pays de l'UE à imposer les grandes fortunes), réduit l’aide personnalisée au logement (APL) de 1,7 milliards d’euros et élimine 120.000 emplois publiques.

Ainsi, l’économiste éminemment respecté Thomas Piketty compare Macron à Trump, qui vient de faire un cadeau de 1,5 milliards de dollars en impôts aux riches et aux entreprises américaines.

Les deux hommes, selon Piketty, partagent la même vision économique erronée : une variante de la théorie du ruissellement, le credo de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. Et les deux prétendent à tort que le fait de réduire les impôts des plus riches bénéficie aux gens ordinaires et stimule l’économie en incitant les riches à investir dans leur pays.

Cette théorie n’a bien sûr jamais été scientifiquement prouvée ; au contraire, les rapports montrent que ces politiques contribuent à approfondir les inégalités. Selon l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), un organisme indépendant de recherches économiques, 42 % de la réduction d'impôts en France ne bénéficiera en fait qu’aux 2 % les plus riches. Les chiffres sont biaisés de manière similaire aux États-Unis.

Trump comme Macron « refusent de prendre en compte des faits qui sont pourtant aujourd’hui bien documentés, à savoir que les groupes qu’ils favorisent sont déjà ceux qui ont accaparé une part démesurée de la croissance des dernières décennies », conclut Piketty. Pourtant les deux présidents veulent que les masses populaires chérissent les riches, que Trump salue comme « créateurs d’emploi » et que Macron appelle « premiers de cordée ».

Pas étonnant que les partis d’opposition en France appellent désormais Macron le « président des riches ».

L’inhumanité à l’égard des migrants

Plus étonnant, étant donné l'image de Macron comme redoute contre la réapparition de l’extrême droite en France, le président français se fixe une ligne décidément trumpienne en matière d’immigration. L'homme qui a autrefois félicité le premier ministre allemand Angela Merkel pour avoir répondu « humainement » à la crise des réfugiés en ouvrant les portes de l’Allemagne soutient aujourd’hui des mesures de répression contre les migrants sans papiers.

Ce mois-ci [en février 2018, NdT], on attend du gouvernement qu’il dévoile un nouveau projet de loi sur l’asile politique qui durcira les lois sur l’immigration de manière inédite : les ONG, les charités et les associations à but non lucratif disent du projet qu’il est inhumain et avertissent de violations potentielles des droits de l'homme. « Aucun gouvernement depuis 1945 n’avait osé aller jusque-là » déclare l’historien spécialiste d’immigration Patrick Weil lors d’une interview sur Europe 1. Même certains membres du parti de Macron se disent profondément inquiets.

Le projet prévoit de réduire le temps accordé pour demander l’asile de 120 à 90 jours, et de réduire d’un mois à quinze jours la possibilité de faire appel d’une décision sur l’octroi du statut de réfugié. En revanche, il augmenterait la période maximum de temps passé dans les centres de détention de 45 à 90 jours, et de 16 heures à 24 heures en cas de détention administrative.

Ces mesures donneraient aux autorités plus de temps et de pouvoir pour redoubler et accélérer les déportations de ceux considérés non qualifiés pour le statut de réfugié. Voilà un joli parallèle du système de déportations massives que Trump construit aux États-Unis, tout en faisant des coupes sombres dans le nombre de réfugiés que le pays acceptera.

En attendant, des groupes humanitaires comme Human Rights Watch et Médecins Sans Frontières accusent les autorités françaises de fermer les yeux sur les rapports de brutalité de la police contre les migrants, selon lesquels celle-ci confisque leurs sacs de couchage et couvertures sous des températures glaciales, interdit aux groupes d’aide de distribuer des fournitures élémentaires et asperge de gaz poivré les migrants sans distinction.

Et fin 2017, le ministre de l'intérieur de Macron, Gérard Collomb, ordonne aux autorités régionales de conduire des contrôles d’identité dans les abris d’urgence. L’objectif de l’opération est de décourager les migrants sans papiers de chercher refuge ou aide en cas d’urgence.

Certes, le président français est très instruit, peut tenir des discours philosophiques et n'intimide pas ses adversaires sur Twitter comme son homologue américain, souvent décrit comme instable, provocateur et vulgaire. Cependant, ils ont tous les deux des tendances autoritaires et font montre d’un grand mépris des pauvres.

S'il y a une alternative humanitaire à la politique ploutocrate et xénophobe de l'extrême droite des deux côtés de l'Atlantique, on ne la trouvera pas dans celle de droite, faussement contriste, de Macron.

NB : Je suis traductrice de mon état. Depuis de nombreuses années, je me suis spécialisée dans la traduction vers l'anglais d'articles et d'ouvrages de chercheurs français dans le domaine des sciences humaines et sociales (SHS). J'y avais même acquis un petit renom et me croyais à l'abri du chômage étant donné l'importance de publier, pour les chercheurs autour du monde, dans les revues universitaires anglophones. Toutefois, depuis l'arrivée de la « république en marche », les budgets de recherche dans les SHS (à quoi peut donc servir la recherche sociologique sinon à questionner le statu quo ?) ont été réduits de manière si dramatique, que « mes » chercheurs n'ont presque plus les moyens de conduire des recherches convenablement, encore moins d'en faire traduire les résultats. Je suis donc sans activité, donc sans revenus, depuis près de trois mois. Pour ne pas perdre la main et le goût de mon métier, je me propose de publier ici, de temps à autre, des traductions d’articles sous la bannière « la France vue d'ailleurs ».

 

 

 

 

 

 

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