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Billet de blog 27 févr. 2023

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Réévaluation des pictogrammes grossesse : à qui cela profite-t-il ?

C’est un combat de longue haleine que je porte depuis des années, avec mon alerte sur le scandale de la Dépakine en 2011. La nécessité d’informer les femmes en âge de procréer de la toxicité des médicaments chez la femme enceinte est devenue une évidence, le combat d’une vie. Ce combat m’a permis d’aboutir en 2017 à la mise en place de pictogrammes sur les boîtes de Dépakine. 

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Illustration 1
Source : APESAC

C’est un combat de longue haleine que je porte depuis des années, avec mon alerte sur le scandale de la Dépakine en 2011. Maman de deux enfants handicapés suite à la prise de cet antiépileptique pendant mes deux grossesses, je me suis mis en tête d’arrêter ce massacre. La nécessité d’informer les femmes en âge de procréer de la toxicité des médicaments chez la femme enceinte est devenue une évidence, le combat d’une vie.

Ce combat m’a permis d’aboutir en 2017 à la mise en place de pictogrammes sur les boîtes de Dépakine. Aidée par le Ministère de la Santé de l’époque ainsi que par des parlementaires, nous avions mis en place deux pictogrammes. Le premier, un triangle représentant un danger puis un deuxième, un rond barré rouge avec à l’intérieur une femme enceinte symbolisant l’interdiction.

L’émergence de travaux sur le pictogramme résulte d’une observation simple : les dégâts causés par la Dépakine sont à peu près les mêmes que ceux causés par les fœtopathies à l’alcool, à savoir des malformations physiques et troubles neurologiques graves dont l’autisme. Dès lors, pourquoi apposer ce pictogramme femmes enceintes sur les bouteilles d’alcool et non sur les boites de médicaments ?

Il est donc vite apparu nécessaire d’appliquer la même logique et d’apposer sur les boites de médicaments la même signalétique. Malgré la campagne de prévention déployée pour prévenir des risques liés à la consommation d’alcool pendant la grossesse, on constate qu’un certain nombre de femmes font encore le choix d’en consommer. Cependant la différence réside précisément dans l’aptitude à choisir et s’interroger face aux risques que ces femmes font courir à leurs enfants.

C’est aussi la question qu’une femme enceinte et sous traitement potentiellement tératogène pour son fœtus devrait pouvoir se poser au cours de son projet de maternité.

Source : Magazine Prescrire © APESAC

Ce pictogramme apposé depuis 2017 sur les boites de médicaments a le mérite d’être simple et compréhensible par tous puisqu'il est déjà connu et apparaît sur les bouteilles d’alcool ou encore les paquets de cigarettes. Au-delà de l’inquiétude, il nous pousse à réfléchir sur la nécessité d’un traitement et nous motive à aller demander conseil auprès de notre médecin sur les possibilités et aménagements de traitement durant la grossesse.

Pendant des années, cette absence de signalétique a été trompeuse, faisant croire aux patientes que le médicament était un produit comme les autres, sans danger. Mais il passe la barrière placentaire ! Les scandales dans ce domaine sont nombreux : Thalidomide, Distilbène, Dépakine… Pour cette dernière spécialité, l’ANSM a été condamnée en raison de son inertie à mettre en conformité les connaissances scientifiques et la notice à destination des patientes.

Le processus de réévaluation en cours masque mal la volonté de supprimer cette information claire et connue de toutes comme l'avait indiqué l'académie des pharmaciens. Jusque-là aucune victime des pictogrammes n’est pourtant à déplorer. Concernant l’épilepsie pour laquelle la Dépakine peut être prescrite, la peur d’une crise d’épilepsie généralisée entraînant perte de connaissance et convulsions est suffisamment terrorisante pour que les patientes ne prennent pas le risque d’interrompre leurs traitements sans avis médicale.

Au contraire cette signalétique ramène la patiente en consultation chez son spécialiste pour discuter avec lui de son projet de maternité. Il s’agit en somme, d’une manière de réattribuer leur pouvoir décisionnel aux patientes enceintes et de s’assurer qu’elles puissent jouir de leur droit d’information et de consentement aux soins en connaissance de cause, à la vue du packaging.

Aujourd’hui l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament a été missionnée par la Direction Générale de la Santé pour revoir cette signalétique. C’est pourtant l’AFSSAPS, devenue ANSM, qui avait mis en place le pictogramme de la voiture dans un triangle coloré pour avertir des risques du dangers de ces produits chez les conducteurs. Patiente experte à l’agence du médicament, régulièrement consultée pour la mise en place de mesures d’information sur le sujet du médicament et de la grossesse au sein du Comité Scientifique Permanent, j’ai été cette fois-ci écartée des discussions collégiales.

Pourtant, la lanceuse d’alerte que je suis a de nombreux arguments à opposer à cette réévaluation et je m’inquiète de le voir remplacé par un pictogramme aussi complexe que les nouveaux pictogrammes de contre-indication à la conduite, nettement moins explicites.

Pourquoi ne pas privilégier d’informer la patiente de façon claire ? Pourquoi avoir convié des experts qui se sont ouvertement positionnés contre l’usage des pictogrammes ? Pourquoi donc convier des personnes dont on peut douter de l’impartialité ? J’étais à l’origine du travail sur les pictogrammes, pourquoi me mettre ainsi à l’écart ?

Bien qu'à l’origine de l’instauration de ces pictogrammes de prévention, cette mise à l’écart sur caractère discriminatoire de la lanceuse d’alerte que je suis doit être interrogée et dénoncée. Plus loin encore, le choix de la composition des experts pour qui les enjeux préventifs du pictogramme semblent désuets. Si une requête en annulation de la nomination des experts du comité scientifique temporaire a été déposée, j’interpelle l’ANSM sur la nécessité de ne pas céder, cette fois-ci et dans l’intérêt des patientes, aux intérêts des industriels du médicament.

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