Suicide d'une étudiante trans: il est urgent d'agir!

Lettre ouverte à destination du directeur du CROUS de Montpellier et Frédérique Vidal concernant le suicide d'une étudiante trans en gare de Montpellier, le 23 septembre. Pour que cela ne se reproduise plus.

A l’attention de Mr Pierre Richter, directeur du CROUS Montpellier,

A l’attention de Mme Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche, de l’Innovation.

Doona, une étudiante trans, s’est jetée sous un train en gare de Montpellier Saint-Roch [1] ce Mercredi 23 septembre, sous les yeux de dizaines d’usager-e-s. Ce geste désespéré fait suite à une période dépressive intense pour elle, qui n’est pas sans cause. Doona a, en effet, raconté à ses proches ainsi que sur son compte Twitter la transphobie qu’elle a subi venant du milieu médical, ce qui l’a poussé à fuir les urgences. Elle a également raconté les manquements du CROUS à son égard, l’ayant, selon ses dires complétés par le SCUM [2] (Syndicat de Combat Universitaire de Montpellier), menacé de l’expulser de son logement si elle faisait à nouveau une crise suicidaire. Une situation inacceptable et inhumaine si elle se confirme, qui entrainera la mort de Doona, celle-ci s’étant suicidée quelques heures après sa rencontre avec le CROUS.

Sans dire que le CROUS n’est jamais intervenu auprès de Doona par rapport à ses difficultés, nous devons cependant reconnaître le manque d'accompagnement dans cette affaire et par conséquent, la responsabilité du CROUS de Montpellier dans la mort de Doona. Le ministère de l’Enseignement Supérieur doit également amorcer des mesures d’urgences, et entamer un grand plan de refonte du système des œuvres universitaires, s’inspirant des revendications syndicales de ces dernières années (en particulier sur la question de la précarité étudiante).

Une étudiante qui se suicide, ce n’est pas sans cause. Le phénomène ne peut être isolé, individualisé, d’autant plus que des actes similaires sont choses trop récurrentes. Cette année, des étudiant.e.s sont mort.e.s dans leur chambre CROUS [3], d’autres ont plusieurs fois tentés de se suicider, certain.e.s, comme Doona, y sont parvenus.

Nous ne pouvons également pas faire l’impasse sur l’histoire d’Anas, étudiant qui s’est immolé par le feu devant le siège du CROUS à Lyon le 8 novembre dernier [4]. En grande précarité, il a tenté de mettre fin à ses jours après avoir publié sur son compte Facebook une lettre dénonçant les politiques gouvernementales. Heureusement pour lui, il s’en est sorti et est aujourd’hui, en rémission. D’autres, comme Doona, n’en sont pas revenus.

Si le suicide est pourtant documenté depuis Durkheim comme relevant du fait social, l’habitude politique tend à isoler les cas, préférant les cellules d’écoute psychologiques à une prise en charge politique de la question. Quand bien même parfois, comme dans le cas d’Anas, ce sont bien les choix politiques qui sont directement mis en cause.

Doona voulait vivre. Elle est morte parce qu’on l’a méprisée, abandonnée, maltraitée. Nous ne pouvons décemment pas considérer son suicide comme un acte isolé, indépendant du contexte social et politique. Si le système médical était réellement formé aux questions trans, peut-être que Doona aurait pu être aidée. Si le CROUS avait réellement les moyens d’accompagner les étudiant-e-s et de le faire au mieux, Doona ne serait très probablement pas morte. Si le CROUS n’avait pas la possibilité d’expulser, de vider des logements à tout va, Doona aurait pu s’en sortir. Si davantage de moyens étaient accordés aux étudiant.e.s pour leur quotidien, leur santé, Doona aurait pu suivre sa transition correctement, en étant accompagnée et respectée pour ce qu’elle était : une femme.

Le CROUS et au-delà le ministère de l’ESRI sont responsable de sa mort, comme ils sont responsables de la mort de tous et toutes les étudiant.e.s qui se sont suicidés, ou qui sont mort.e.s de faim. Combien faudra-t-il encore de suicides ou de tentatives de suicides pour qu’on prenne enfin la question au sérieux ?

Hier, notre ministre, Mme Frédérique Vidal, suite à la tentative de suicide d’Anas, affirmait qu’elle ne prendrait pas en compte les revendications syndicales, en sortant du chapeau des chiffres déconnectés du contexte pour défendre sa politique à l’égard des étudiant-e-s [5]. Répondre à la précarité étudiante selon la ministre, c’est dire derrière tous les micros que des travaux sont entrepris, sans qu’on puisse jamais en connaître la teneur, annoncer que 5 milliards d’euros sont consacrés pour les « aides aux étudiants » sans savoir d'où ils viennent et à quoi ils servent, pour enfin oser publier … un numéro vert quelques mois plus tard, payant, qui plus est. [6]

Des annonces vides de sens qui sonnent comme des moqueries cyniques. Mais ce cynisme n’aurait pas un goût aussi amer s’il ne tentait pas de cacher le fait qu’en France, aujourd’hui, les étudiant-e-s meurent à cause de la précarité et du désespoir.

Aujourd’hui, le directeur du CROUS de Montpellier appelle les organisations, les étudiant-e-s qui s’indignent de la mort de Doona, « à davantage de retenue » en réponse aux critiques adressées à la structure qu’il dirige.

C’est tout ce qu’on trouve à nous répondre, nous "inviter à la retenue" ? N’est-il pas plus judicieux de vouloir comprendre la colère qui, si elle ne s’exprime pas toujours dans les termes les plus justes, répond à une situation qui ne peut qu’indigner, ou tout du moins attrister, tout esprit qui sait un tant peu de quoi il parle ? N’est-il pas plus judicieux d’enquêter sur la situation, évaluer ce qui aurait pu éviter la mort de Doona, ou de n’importe quelle autre étudiant-e ?

Doona était une femme trans. Il est du rôle de l’enseignement supérieur de permettre aux personnes trans de s’accomplir pleinement dans leur transition. Si un décret est paru pour faciliter le changement de prénom d’usage à l’université, nous constatons qu’il n’est pas appliqué partout et qu’au-delà de ça, il reste beaucoup à faire pour intégrer comme il se doit les personnes trans à la communauté universitaire. En témoigne la récente démission de Karine Espineira de ses fonctions. La co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentités a en effet publié en ce sens un long message sur Twitter [7]. Elle y dénonçait la situation actuelle en France qui la poussa à arrêter ses recherches. Ce qui est d’autant plus grave quand on sait à quel point il y a un manque flagrant de recherches scientifiques sur le vécu des personnes trans en France. Donner plus de moyens à la recherche, c’est aussi permettre la création et la publication de travaux sur la question, et ainsi faciliter les politiques d’intégration à l’égard des personnes trans.

Nous ne pouvons décemment pas attendre un prochain suicide avant de commencer à répondre concrètement à la question de la vie étudiante. De nombreuses organisations parlent de la précarité étudiante, parle de la transphobie, et ont beaucoup à dire sur le sujet. Récemment, le syndicat Solidaires Etudiant.e.s a sorti un cahier de revendications pour mettre fin à la précarité [8]. Répondre à cette question, cela nécessite d’abandonner les projets inutiles, d’arrêter la privatisation de l’ESR, d’arrêter de mépriser la population étudiante, et de réellement ouvrir le dialogue. Nous ne voulons pas être entendus, mais écoutés. Nous n’avons pas besoin qu’on nous appelle à la retenue, nous nous retenons déjà assez.

Nous en avons assez de pleurer nos mort.e.s et de passer des heures entières au chevet de celles et ceux qui n’en peuvent plus. Nous en avons assez qu’on nous dise qu’il faut « donner les moyens à tout le monde d’étudier » sans jamais le faire vraiment, nous sommes épuisé.e.s de devoir évoluer au sein d’un monde sans avenir. Nous ne voulons plus nous inquiéter pour les autres, nous voulons que nos proches ait les moyens de vivre réellement. Nous voulons que faire de la recherche en France ait un sens pour toute la communauté universitaire. Nous voulons des moyens pour vivre décemment, nous en avons assez d’avoir l’impression que c’est trop demandé.

C’est par rapport à tout cela qu’il est urgent d’agir et de mettre fin à l’indécence qui nous tue.

Pour Doona, pour toutes et tous les autres qui ne pourront jamais lire cette lettre.

 

Notes :

[1] :https://www.midilibre.fr/2020/09/25/montpellier-qui-est-doona-cette-etudiante-de-19-ans-qui-sest-jetee-sous-un-train-mercredi-9094675.php

[2] : https://www.lindecapant.fr/articles/25039/montpellier-courrier-au-directeur-du-crous-pierre-richter-sur-le-suicide-d-une-etudiante

[3] : https://www.leprogres.fr/edition-lyon-villeurbanne/2020/04/11/un-etudiant-retrouve-mort-dans-son-studio-du-crous-a-villeurbanne

[4] : https://www.francetvinfo.fr/societe/education/qui-est-anas-k-l-etudiant-qui-s-est-immole-par-le-feu-a-lyon_3700975.html

[5] : https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-02-janvier-2020

[6] : https://www.ladepeche.fr/2020/01/13/precarite-etudiante-le-numero-durgence-est-payant,8658451.php

[7] : le thread n’est plus disponible nulle part, son autrice l’ayant supprimé. Le site de l’Observatoire des Transidentités affiche cependant un « Au revoir » sur sa page d’accueil.

[8] : https://solidaires-etudiant-e-s.org/blog/2020/09/15/contre-la-precarite-etudiante-et-pour-lamelioration-des-conditions-detudes-nos-revendications/

 

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