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Billet de blog 7 mars 2020

Cinéma / Bye bye Les Cahiers ?

La liberté de la presse contre les lobbies et, surtout, les puissances d'argent, voire le secret des affaires... concerne aussi la presse dite spécialisée. Les Cahiers du cinéma, crème et dernier bastion de la critique cinématographique indépendante, vient de tomber. Cela me peine profondément et pas seulement pour le cinéma et sa juste "promotion".

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 Édito n°764 – mars 2020
The End/par Stéphane Delorme

<<< Le 31 janvier, un conglomérat de producteurs et d’hommes d’affaires a acheté les Cahiers du cinéma. Les lecteurs n’ont peut-être pas pris connaissance des nouveaux actionnaires, dont la liste est publique. Parmi les vingt noms, côté producteurs, Pascal Caucheteux (Audiard, Desplechin), Toufik Ayadi et Christophe Barral (Les Misérables), Marie Lecoq et Frédéric Jouve (les films de Rebecca Zlotowski), Marc du Pontavice (J’ai perdu mon corps), Pascal Breton (la série Marseille). Côté hommes d’affaires : Grégoire Chertok (banque Rothschild), Éric Lenoir (le mobilier urbain Seri), Reginald de Guillebon (Le Film français, Première), et la «love money» de Xavier Niel (Free), Marc Simoncini (créateur de Meetic), Stéphane Courbit (Banijay, producteur de contenus audiovisuels), Frédéric Jousset (Beaux-arts), Alain Weill (BFM).

La rédaction dans son ensemble a décidé de quitter les Cahiers du cinéma. Les journalistes salariés prennent la clause de cession, droit de conscience qui protège les journalistes lors d’un changement de propriétaire. Une telle décision est déchirante pour nous, et inédite dans l’histoire de la revue.

C’est d’abord une question de principe. Nous refusons de travailler sous l’égide de producteurs, ce qui pose un risque de conflit d’intérêts immédiat. Le fait même que des producteurs possèdent la revue brouillera la réception des films et créera une suspicion légitime. La nomination prochaine au poste de directrice générale de Julie Lethiphu, actuelle déléguée générale de la SRF (Société des réalisateurs de films), lobby actif et influent, n’a fait qu’aviver nos craintes. Nous ne voulons pas devenir la vitrine du cinéma d’auteur français.

Les actionnaires ont annoncé à leur arrivée la création d’une charte d’indépendance. Or la communication brutale dans la presse (Les Échos et Télérama) l’a immédiatement bafouée. On nous annonce la création d’une revue «chic», «conviviale» et «recentrée sur le cinéma français». Il va sans dire que les Cahiers n’ont jamais été aucun des trois. Les Cahiers se sont toujours moqués du chic et du toc. Ils n’ont jamais été une plateforme de débats pour/contre : la santé des Cahiers, c’est leur virulence, quand on sait dur comme fer qu’elle est au service de la défense d’idées, de passions et de convictions. Les Cahiers ont toujours été ouverts sur le monde. Et l’équipe a été très attentive au cinéma français depuis onze ans mais sans doute ce n’est pas le bon cinéma français que nous avons défendu. Il faut recentrer les excentriques. On nous affaiblit en minimisant les chiffres de vente, alors que, malgré une absence sévère de moyens, les Cahiers se maintiennent dans le contexte de l’effondrement de la presse, terminant même 2019 avec une progression des ventes en kiosque. Dernier message alarmant : les Cahiers sont envisagés comme une marque qui devrait «faire des événements autour de marques». Et les actionnaires de nous intimer sans ambages : «Il leur appartient de marquer leur adhésion ou non à notre projet.» On croirait entendre : «Parce que c’est notre projet !» Eh bien nous le refusons.

Les lecteurs savent aussi que les Cahiers ont affiché leurs prises de position politiques, qu’ils ne séparent pas de leurs prises de position esthétiques : contre le traitement médiatique des gilets jaunes, contre la nomination de Franck Riester, le pass Culture (piloté par Frédéric Jousset, nouvel actionnaire) ou Parcoursup, bref contre la présidence Macron. Voir apparaître les noms de Rothschild, BFM, Niel, Simoncini pose question : pourrait-on rester aussi libres de nos mouvements ? Arrive tout simplement aux Cahiers ce qui arrive à tous les titres de presse, le rachat par des millionnaires proches du pouvoir, souvent venus des télécoms afin de préparer la transition numérique et le flux des contenus. Personne d’autre ne s’intéresse-t-il au sort de la presse ? Richard Schlagman, le précédent propriétaire, venait de l’édition d’art (Phaidon) et garantissait notre indépendance, nous protégeant de toute influence des milieux parisiens.

Les propriétaires n’ont de toute façon pas fait mystère de leur volonté de changer de rédacteur en chef et d’équipe dans le Tout-Paris, qui visiblement se pose moins de questions déontologiques que nous et s’excite à l’idée de prendre la place, ou de revenir. Ce qui explique le manque de soutien dans la presse. Nous verrons – ou plutôt vous verrez, puisque pour nous la page est tournée – si les Cahiers, à la décidément turbulente histoire, vivront une Restauration ou une Révolution, au sens nouveau monde. Le numéro d’avril en tout cas sera notre dernier.>>>

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P.S.- Mention spéciale pour l'appellation de l'un des racheteurs rapace : «love money» de Xavier Niel (Free)...

Quel cynisme porcin, et quelle vulgarité ! Beurk !

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