On n’est pas sérieux quand on a 90 ans. D’abord, c’est ce qui frappe dans les Jours heureux, le film de Gilles Perret reconstituant l’histoire du Conseil national de la Résistance (CNR) qui sort le 6 novembre : leurs visages. Certains ont parfois disparu depuis le tournage comme Stéphane Hessel ou Raymond Aubrac. Mais tous montrent la même gaieté, la même jubilation dirait-on.

  La République d’aujourd’hui les aurait aimé statufiés dans les honneurs , pris dans les nasses de la commémoration mortifère pour mieux étouffer tout ce que les idées de la Résistance peuvent avoir de scandaleux , de révolutionnaire. A cet excès d’hommages englués, ils opposent le désordre de la vie et de l’indignation contre la bien-pensance du moment.  Oui, ils ne sont vraiment pas sérieux à 90 ans.

 C’est le grand mérite de ce film : il évite la componction de la célébration, la lourdeur de l’histoire. La caméra cueille dès qu’elle peut l’œil qui pétille, le rire qui pointe des interlocuteurs. Sur l’écran, ils sont là joyeux, bretteurs, espiègles, en colère . Jamais ils n’auraient pensé reprendre leur combat d’il y a soixante-dix ans. « L’urgence, disent –ils, en a décidé autrement ». Il n’y a dans ce constat ni aigreur ni désespérance, juste la force de l’évidence. Parce que tout ce en quoi ils ont cru, tout ce pour quoi ils ont combattu ne pouvait être laissé en déshérence.  

 Cette reprise de combat improbable leur donne comme une deuxième jeunesse, un second souffle. Il faut les voir, crevant l’écran, arpenter le plateau des Glières, se précipiter dans les réunions , participer aux réunions des indignés à  Madrid et parler, parler, parler encore et toujours , raconter leur histoire, souffler sur les braises de la révolte, rappeler les grands principes de l’égalité et de la justice politique, sociale et économique. Il faut les voir aussi s’engueuler sévèrement sur l’Europe notamment, Hessel défendant l’Europe envers et contre tout , tandis que Léon Landini, communiste ex-FTP MOI, soutient  qu’il n’y a plus rien à faire avec cette Europe –là. Leurs discussions d’aujourd’hui donnent l’idée de ce que devaient être les maquis de la Résistance d’hier : oui, ils discutaient ferme, ils s’engueulaient violemment sur la politique , les orientations à venir  mais ils savaient se retrouver sur l’essentiel.

 Ces hommes ne se cachent derrière les mots, ne prennent  pas de postures  devant la caméra: ils parlent politique, ils sont politiques . « Il était devenu manifeste que le CNR ne pouvait passe se cantonner à la lutte armée. Il fallait un programme politique » explique l’un d’entre eux. Regrouper tous les maquis et toutes les forces résistances en France derrière le général de Gaulle avait été un tour de force , réussi grâce à Jean Moulin.  Mais écrire un programme politique , alors que les représentants issus des maquis mais aussi des partis politiques de gauche, des syndicats,  ont des idées très divergentes , parfois radicalement opposées , relevait tout simplement de l’exploit.

  Ils le feront , dans des conditions invraisemblables. Les seize membres  du conseil national de la résistance ne se rencontreront qu’une fois physiquement  au 48 , rue du four à Paris. Tout le reste sera rédigé à distance, chacun envoyant ses propositions , corrigeant celles des autres. Les allers et retour seront incessants . Pourtant , huit mois après , il en sortira un texte lumineux qui a servi de cadre politique, économique, juridique, social au sortir de la guerre. C’est une refondation de la République, qui  s’est déshonorée, qu’ils proposent alors. 

Tout le monde pense connaître le programme du CNR : il y a la sécurité sociale,  les retraites, la liberté de la presse, les nationalisations de l’énergie, des banques. Mais il faut lire ce programme si court, avec ces propositions qui ont le tranchant et la clarté du diamant. En proposant « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie », le CNR vient  compléter la déclaration des droits de l’homme, en ajoutant aux droits politiques , les droits économiques et sociaux   qui ne pouvaient être imaginés au XVIII ème.

 Pour les Résistants, ce programme donne la dimension morale et politique à leur combat. Il donne sens à leur engagement armé. A revoir les vieilles images en noir et blanc de l’Ina, reprises dans le film , qui donnent la parole à des résistants disparus comme Claude Bourdelle, Eugène Claudius-Petit,  Emmanuel d’Astier de La Vigerie, on mesure le déport constant de notre vie politique vers la droite, la chute de nos idéaux.  Certains d’entre eux se classaient gaullistes et à droite dans les années 1970. Les propos qu’ils tenaient alors les feraient classer à la gauche du NPA aujourd’hui.

 Que dire de nos hommes politiques interrogés sur le programme du CNR ?  Cette partie du film est dévastatrice. Bien sûr , ils en parlent tous avec dévotion. Mais il transpire tellement de leurs propos qu’ils sacrifient à la célébration – on n’a jamais fait autant référence au programme du CNR depuis 2000- , comme on allume un bâton d’encens sur l’autel des ancêtres. Ils en ont plein la bouche du modèle social français , pour mieux le démanteler chaque jour davantage . « De vieilles lunes inapplicables » résume François Bayrou qui se veut homme sage et rationnel.

 François Hollande s’en tire lui par pirouette. Ah oui, il y a les principes qui sont toujours d’actualité. Mais qu’en fait-il  lui qui est au sommet du pouvoir. ?« Le pouvoir, c’est pouvoir » dit-il. Et puis ?

 Il n’y a que cet élu socialiste qui demande avec mélancolie : « mais pourquoi me pose-t-on jamais ces questions ? ». Autour la caméra filme le jeu insignifiant entre politiques et journalistes dans la salle des quatre colonnes  de l’Assemblée nationale. Pathétique vision de notre métier où des journalistes habitués ne peuvent supporter trois minutes de conversations sérieuses et viennent perturber l’échange pour avoir la petite phrase, la minauderie du jour.  Un condensé de la politique aujourd’hui !

 «  Quand on est du côté des opprimés, on est toujours du bon côté ». En quelques mots, Daniel Cordier, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, rappelait l’évidence de leur combat de tous les combats de résistance.

 Le jour où j’ai vu  le film, l’Assemblée nationale discutait la loi de finances sur la Sécurité sociale. Cette sécurité sociale  qu’un pays sortant de la guerre , ruiné, avait réussi à mettre en place, malgré tout. Il y était question naturellement de déficit., de dérapages, des excès divers. Pour faire bonne mesure, après avoir imposé une mutuelle à tous les assurés, le gouvernement proposait de limiter le remboursement par les mutuelles, afin de mieux encadrer les dépenses de santé. Après les privatisations, l’attaque sur les retraites , un nouveau coup était porté au dernier pan des institutions sorties du programme du CNR. La privatisation de la sécurité sociale est en marche.

 Denis Kessler, l’éminence grise du Medef, est près de toucher au but : tout le programme du CNR est sur le point d’être détruit, comme le souhaite le mouvement néo-libéral. Ces acquis que nous croyions acquis sont en passe d’être réduits en poussière, faute , pour nous, d’en avoir pris soin. Mais ils auront beau faire, les idées  justes ne meurent pas. Elles sont comme l’eau, courant sous terre, laminant les montagnes de certitude , pour resurgir à un endroit encore plus claires. Même si la défaite actuelle est cinglante, les principes du CNR sont plus que jamais d’actualité . Dans la nuit noire, l’étincelle finit toujours par jaillir,  comme le rappelle le film de Gilles Perret.

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J’ai participé à la réédition commentée du programme de CNR, les Jours Heureux , avec l'association Citoyens  résistants d’hier et d’aujourd’hui (editions la découverte), j’ai été à plusieurs reprises au plateau des Glières, devenu le lieu symbolique du rassemblement de la Résistance après le déplacement de Nicolas Sarkozy en 2007 , je suis amie de Gilles Perret…. Par conséquent, il va de soi que ce billet est totalement objectif .

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