Grèce : le grand leurre du retour sur les marchés

Les dirigeants européens n’en finissaient plus de se féliciter, jeudi. La mine réjouie, tous saluaient le grand succès du retour de la Grèce sur les marchés. Athènes avait réussi à lever 3 milliards d’euros auprès d’investisseurs internationaux, avec le soutien des grandes banques internationales, dont Goldman Sachs, JP Morgan et Deutsche Bank.

Les dirigeants européens n’en finissaient plus de se féliciter, jeudi. La mine réjouie, tous saluaient le grand succès du retour de la Grèce sur les marchés. Athènes avait réussi à lever 3 milliards d’euros auprès d’investisseurs internationaux, avec le soutien des grandes banques internationales, dont Goldman Sachs, JP Morgan et Deutsche Bank. « Une opération souscrite plus de 5 fois », insistait le ministre grec des finances, Yannis Stournaras. « Le plus fort de la crise est derrière nous », ajoutait le premier ministre, Antonis Samaras. Le message a été repris en boucle par tous les responsables européens, à commencer par la chancelière allemande, Angela Merkel, qui s’est précipitée dès le lendemain à Athènes.

Le retour de la Grèce sur les marchés n’est-il pas la preuve que la politique d’austérité, en dépit de toutes les critiques, était la bonne ? Auparavant, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal sont eux aussi parvenus à se refinancer sur les marchés. Tous les signes manifestes de la crise de la zone euro ont disparu. L’ordre budgétaire commence à régner dans pratiquement tous les pays.  Et il n’y a plus de grands problèmes sur les dettes souveraines : les taux d’intérêt des pays de la périphérie de la zone euro sont redescendus entre 3 et 5%. Ce qui, au passage, en dit long sur les préoccupations des dirigeants européens, plus attentifs à la courbe des taux obligataires qu’à la déflation qui s’installe dans toute la zone euro.

 « Tout cela n’est qu’une pure opération de com » ont accusé des opposants grecs et d’ailleurs. Les dirigeants européens, selon eux,  veulent faire bonne figure et tenter de présenter un bilan acceptable avant les élections européennes dont ils redoutent le résultat. Passées les élections, les problèmes vont resurgir .

 Le succès de l’opération grecque, ajoutent certains experts du monde financier, est des plus relatifs. Les investisseurs et notamment les hedge funds , rappellent-ils, ont gagné beaucoup d’argent ces douze derniers mois, en achetant des titres grecs à prix bradés mais offrant des taux d’intérêt stratosphériques – entre 6 et 10%- dans cette période d’argent à taux zéro , le tout placé sous la garantie de la Banque centrale européenne et de la zone euro.

 Pas étonnant dès lors que la nouvelle émission ait été souscrite à plus du tiers par les hedge funds. De plus, tout est sans risque. La nouvelle levée de dette a été placée sous droit anglais :  en d’autres termes, les investisseurs sont prémunis de tout défaut éventuel de la Grèce.

 Ce qui peut paraître un détail n’en est pas un. Car la question d’une nouvelle restructuration de la dette grecque, mais aussi d’autres pays européens,  pourrait  resurgir assez vite après les élections européennes. En tout cas, elle est anticipée par les milieux financiers, d'où leur vigilance à protéger elrus intérêts.

 Si les politiques d’austérité sont parvenues à endiguer les dérives budgétaires des pays européens, la question des stocks de dettes, elle,  n’a pas été résolue. Elle n’a même jamais été abordée depuis le début de la crise. La chute des PIB additionnée à des endettements massifs donne des ratios effrayants. L’endettement de la Grèce , qui était de 97% du Pib , est désormais à 173% du Pib, après restructuration de la dette. L’endettement de l’Italie , qui était de 100% du Pib en 2010, atteint 133%  aujourd’hui. L’Espagne – un modèle , rappelons-nous selon Jean-Claude Trichet-,  qui avait une dette  représentant  57% du Pib avant la crise , est désormais proche des 100%.

 Même s’il n’y a pas de chiffre magique, à l’inverse de la thèse de  Reinhart et Rogoff qui avaient bâti toute une théorie sur le seuil crucial des 90%, il y a des niveaux d’endettement qui finissent par être dangereux, des accumulations de dettes sont insupportables. D’autant que les fameux surplus budgétaires européens , dont la commission européenne se félicite, ne sont pas dûs à une reconquête économique, une hausse des exportations , une reconstruction industrielle mais à un affaissement de la demande , une chute des importations, à la récession

 C’est particulièrement vrai pour la Grèce. «  L’économie grecque est effondrée » , rappelle l’économiste Yanis Varoufakis sur son blog .  Les chiffres qu’il cite sont hallucinants. Loin de décélérer, la récession a encore augmenté en 2013 : l’activité a chuté de 14% en un an . Depuis 2010, près de 30% du Pib a été effacé. La chute industrielle se poursuit, au rythme de 5% en janvier 2014.

 Les banques voient leurs mauvaises créances grossir à vue d’œil. Entre les faillites des entreprises, le surendettement des ménages, les impayés généralisés , celles-ci représentent un volume d’environ 30% de leur total de crédit. En dépit des engagements du gouvernement grec, aucun nettoyage réel  des établissements bancaires n’a été engagé. Le FMI chiffre le besoin de recapitalisation des banques à 20 milliards d’euros. La Troïka ( BCE, Commission européenne et FMI) et le gouvernement grec se sont accordés sur le chiffre de 10 milliards d’euros. De là à penser que comme d’habitude, tous sont tombés d’accord pour mettre le problème sous le boisseau ….

 Et puis, il y a toutes ces statistiques effrayantes citées par Yanis Varoufakis. Une population de 3,5 millions d’actifs doit supporter 4,7 millions de chômeurs et d’inactifs. Sur les 2,7 millions de ménages, 2,3 millions ne peuvent pas payer tous les impôts et les taxes qu’ils doivent. Un million de personnes ne parviennent plus à payer leur électricité. 34,6 % de la population est menacée ou vit dans la pauvreté et l’exclusion sociale. On peut en ajouter bien d’autre sur la diminution des salaires et des retraites, des soins de santé,  l’absence de revenus et de domicile.

 Comment penser qu’un pays, plombé par des dettes gigantesques où plus d’un tiers de sa population est réduit à la pauvreté, où l’appareil productif a été détruit d’un tiers environ, où plus aucun investissement productif n’est fait depuis cinq ans , où les seuls paris que veulent bien prendre les investisseurs étrangers sont des accaparements immobiliers ou des situations de rente , comme le loto- seule privatisation réussie à ce jour, puisse rebondir ? Poser ces questions est déjà y répondre.

 Les responsables européens savent que le cas grec est devenu un symbole  de tous les dysfonctionnements de la zone euro et une peur pour leurs populations. Dans un souci de se montrer plus compréhensifs, plus humains, ils commencent à évoquer un allongement de la durée de la dette. Mais leur mauvaise conscience risque de ne durer que le temps d’une campagne électorale.

 Même si la Grèce obtient un  rééchelonnement de sa dette, la mesure de toute façon ne sera pas à la hauteur de l’enjeu. L’Europe , cependant, n’entend pas faire plus persuadée : les investisseurs financiers ne l’accepteraient pas. Cela risquerait en plus de relancer la question des autres pays européens endettés. Et puis le problème grec n’est-il pas désormais résolu, puisque le pays a de nouveau accès aux marchés financiers ? Bref, toutes les bonnes raisons de temporiser et nier les réalités sont à l’œuvre.  Loin d’être une bonne nouvelle, cette émission obligataire pourrait au contraire être une très mauvaise : juste une opération politique qui leurre les esprits.

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