Martine Orange
Journaliste à Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 août 2016

L'honneur d'un lanceur d'alerte

Au lieu de prendre les 16 millions de dollars de récompense qui lui étaient promis, un lanceur d’alerte, ancien responsable de la Deutsche Bank, préfère y renoncer et dénoncer la collusion entre le système financier et les autorités de contrôle. Afin que toute son action ne soit pas vidée de son sens. Respect.

Martine Orange
Journaliste à Mediapart

Ils n’en sont pas revenus. Les responsables de la Securities and Exchange commission (Sec), le gendarme boursier américain, ne s’attendaient pas à un tel refus. Alors qu’ils se proposaient de verser 16,5 millions de dollars de récompense au lanceur d’alerte qui les avait aidés à démonter un système de fraude au sein de la Deutsche Bank, celui-ci leur a opposé un « non merci » digne de Cyrano qui les a laissés sans voix.

Les autorités boursières semblent brusquement découvrir un autre univers : il y aurait donc des lanceurs d’alerte, qui interviennent au péril de leur carrière, de leur vie familiale, non pas par vengeance, par appât du gain mais au nom de la morale. On comprend leur embarras. Plus consternant encore pour eux : ce lanceur d’alerte poursuit sur sa lancée et dénonce maintenant le système d’allers-retours entre la Deutsche Bank et la Sec, illustrant à nouveau la capture des autorités de régulation par le système financier, ce qui explique qu’aucun réel responsable bancaire pendant la crise n’ait été condamné. 

Dans une longue tribune publiée dans le Financial Times, Eric Ben-Artzi, ancien responsable des risques à la Deutsche Bank, explique les motifs de son geste. Son action était de lutter contre la fraude. C’est la raison pour laquelle il a dénoncé les faux comptes portant sur un portefeuille de produits dérivés exotiques de plus de 120 milliards de dollars de la banque pendant la crise, puis a accepté de travailler avec les équipes de la Sec. La Deutsche Bank a été condamnée à payer une amende de 55 millions de dollars. Mais finalement, la Sec n’a pas sanctionné les véritables responsables de la fraude, les dirigeants de la banque.« Deutsche Bank, écrit-il, n’a pas commis la fraude. Deutsche Bank en a été la victime. Pour être précis, les actionnaires de la banque et les salariés de base qui maintenant perdent leur emploi en masse sont les premières victimes. Pendant ce temps, les dirigeants du groupe sont partis avec des bonus qui se chiffrent en millions de dollars, calculés à partir des résultats faux de la banque. »

Pourquoi une telle mansuétude ? s’interroge l’ancien responsables des risques. Des dirigeants d’autres établissements, bien plus petits, qui avaient commis des fautes bien moins graves, ont eux été sanctionnés, relève-t-il. Les dirigeants de la Deutsche Bank appartiennent-ils donc à cette classe des intouchables, des « too big to jail » ?

L’explication pour lui est simple : la faute en revient au système de collusion qui existe entre le système financier et les autorités de régulation. Plusieurs personnes ont ainsi passé leur temps à faire des allers-retours entre la Deutsche Bank et la Sec, ont couvert les agissements de la banque pendant la crise financière avant d’avoir à les juger par la suite.« Cela s’est passé sous le regard de Mary Jo White, l’actuelle présidente de la Sec, qui entretient des relations avec les responsables nommés depuis 20 ans. Elle porte la responsabilité ultime de l’amende imposée à Deutsche Bank. »

Un statut de paria, des années de pression et de combat, une carrière gâchée, une vie familiale en pièces… tout cela pour ça. Son amertume rejoint celle de nombre de lanceurs d’alerte qui connaissent un sort déplorable – comme l’a raconté par exemple Stéphanie Gibaud –, sans doute à dessein : le système veillant à entretenir la maltraitance des lanceurs d’alerte,  afin de dissuader tous ceux qui pourraient être tentés de rapporter ses méfaits.

« Je ne suis pas un croisé », jure l’ancien responsable des risques, avant de reconnaître que la prime offerte par la Sec a été un élément qui l’a amené à franchir le pas de la dénonciation. « J’ai besoin de cet argent plus que jamais », reconnaît-il. Mais alors que toute son action a été détournée de son but, refuser la récompense promise lui semble être le dernier acte de résistance possible, la seule façon de ne pas céder à la corruption ambiante, de donner encore un sens à tout ce qu’il a entrepris. « Après avoir tout subi de la part des responsables de la Deutsche Bank, je ne les rejoindrai pas simplement parce que je ne peux pas les battre », écrit-il.

En quelques mots, ce lanceur d’alerte rappelle ce qu’est l’honneur, la morale de l’action. Et on ne peut que le saluer, tant cette attitude se fait rare.« To be honest, as the world goes, is to be one man picked out of ten thousands. » (« Être honnête, au train où va le monde, c’est être un homme seul au milieu de dix mille » – traduction André Markowicz) – Hamlet, Acte II, scène 2.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Climat
Face au chaos climatique, le séparatisme des riches
Alors que des milliers de Français sont évacués à cause des incendies, que d’autres sont privés d’eau potable voire meurent au travail à cause de la chaleur, les ultrariches se déplacent en jet privé, bénéficient de dérogations pour pouvoir jouer au golf et accumulent les profits grâce aux énergies fossiles. Un sécessionnisme des riches que le gouvernement acte en perpétuant le statu quo climatique.
par Mickaël Correia
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Proche-Orient
À l’hôpital al-Shifa de Gaza, les blessés racontent les bombardements
La bande de Gaza ressort épuisée de cet énième round de violences meurtrières entre Israël et le Djihad islamique palestinien. Malgré la trêve entrée en vigueur dimanche soir, les habitants pleurent leurs morts, les destructions sont importantes, et des centaines de blessés sont toujours à l’hôpital, désespérés par la situation et par les pénuries de médicaments. « J’ai vraiment cru qu’on allait tous mourir, enterrés vivants », raconte un rescapé.
par Alice Froussard
Journal
En Ukraine, les organisations internationales en mal de confiance
Depuis le début du conflit, la société civile ukrainienne s’est massivement mobilisée pour faire face à l’offensive russe. Alors que les organisations internationales sont critiquées, comme on l’a vu encore récemment avec Amnesty International, la plupart de l’aide humanitaire sur le terrain est fournie par des volontaires à bout de ressources.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
Avec mes potes, sur la dernière barricade
Avec les potes, on a tout ce qu’il faut pour (re)faire un monde. Et on se battra jusqu’à la dernière barricade, même si « la révolution n’est plus synonyme de barricades. Elle est un tout autre sujet, bien plus essentiel : elle implique de réorganiser la vie tout entière de la société ». Ce à quoi on s’emploie. Faire les cons, tout en faisant la révolution : ça va être grandiose. Ça l’est déjà.
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Une approche critique de la blanquette de veau
Un jour, je viens voir ma mère. Je mange avec ma mère. J’ai fait une petite blanquette, c’est dans la casserole, elle me dit et je lui dis que c’est chouette mais quand je regarde la casserole, c’est bizarre cette blanquette dans l’eau. On dirait qu’il manque quelque chose.
par noemi lefebvre
Billet de blog
par carlita vallhintes
Billet de blog
Iel
De la nécessité d'écrire inclusif-ve...
par La Plume de Simone