Martine Orange
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 27 mars 2014

L'Ukraine à la sauce Troïka

Les activistes ukrainiens s’étaient heurtés à l’incompréhension générale lors de la réunion organisée à Madrid sur les mouvements sociaux en Europe début mars. Mais pourquoi voulaient-ils à tout prix intégrer l’Europe, cette Europe ? n’arrêtaient pas de leur demander des indignés (voir un dialogue difficile entre les indignés espagnols et les activistes ukrainiens). Les Ukrainiens pourraient bientôt découvrir les raisons profondes du désenchantement des Européens. Car eux aussi s’apprêtent à connaître la sauce Troïka.

Martine Orange
Journaliste à Mediapart

Les activistes ukrainiens s’étaient heurtés à l’incompréhension générale lors de la réunion organisée à Madrid sur les mouvements sociaux en Europe début mars. Mais pourquoi voulaient-ils à tout prix intégrer l’Europe, cette Europe ? n’arrêtaient pas de leur demander des indignés (voir un dialogue difficile entre les indignés espagnols et les activistes ukrainiens). Les Ukrainiens pourraient bientôt découvrir les raisons profondes du désenchantement des Européens. Car eux aussi s’apprêtent à connaître la sauce Troïka.

Appelé en urgence au chevet du nouveau pouvoir ukrainien, alors que l’économie est au bord de l’explosion, le FMI a annoncé mercredi 26 mars avoir conclu un accord provisoire avec les nouvelles autorités. L’institution internationale se dit prête à apporter son concours au pays. Il y a urgence. L’Ukraine est au bord d’une faillite imminente. Selon diverses estimations, le gouvernement n’a plus que quelques milliards de réserves de change - deux mois d’importations dit le FMI - et à peine quatre mois de stocks de gaz, principale énergie du pays.

La communauté internationale est prête à apporter 27 milliards de dollars à l’Ukraine, afin de l’aider dans cette période de transition et de mieux l’amarrer à l’Europe. Le gouvernement américain s’est déjà engagé à verser 1 milliard de dollars de crédits garantis et une assistance immédiate de  150 millions de dollars. De son côté, la commission européenne a promis un programme d’aide de 11 milliards d’euros, dont 1,6 milliard en urgence. Pour compléter ce programme, le FMI est d’accord pour verser des concours financiers se situant « dans une fourchette de 14 à 18 milliards de dollars, le niveau précis devant être déterminé une fois comptabilisée la totalité des concours bilatéraux et multilatéraux ».

Tout cela est bien entendu soumis à conditions, précise l’institution internationale : « L’accord conclu avec les autorités est subordonné à l’approbation de la Direction du FMI et de son Conseil d’administration. Ce dernier devrait examiner le dossier en avril, une fois que les autorités auront adopté un train de mesures préalables énergiques et globales propres à stabiliser l’économie et à créer les conditions d’une croissance durable. »

Ces derniers mois, plusieurs économistes du FMI avaient critiqué dans des études la façon dont l’institution internationale avait conduit le sauvetage dans plusieurs pays de l’Europe du Sud et particulièrement en Grèce. Ils plaidaient les circonstances atténuantes, expliquant que de tels événements ne se produisaient qu’une fois par siècle. Ils pointaient aussi la responsabilité de la commission européenne qui avait refusé toute restructuration de la dette grecque et tout aménagement.

Après de tels aveux d’échec, le FMI, pensait-on, allait en tirer les leçons et changer ses méthodes d’approche. Erreur. Le FMI maintient sa ligne comme en Grèce, comme en Argentine, comme partout ailleurs.

Alors que le pays est en récession, le déficit budgétaire a dépassé les 4% du PIB en 2013 et menace d’atteindre les 10% en 2014, compte tenu des arriérés de paiement et de l’effondrement monétaire et économique. Eviter que les comptes publics n’aillent jusqu’à l’explosion peut se comprendre. Mais le FMI exige plus. En contrepartie de son aide, il demande que l’Ukraine retrouve un déficit public  « aux alentours de 2% » dès 2016. 

Le calendrier du FMI risque une nouvelle fois d’être totalement en dehors des clous. Comment imaginer qu’un pays en pleine révolution, avec d’énormes difficultés, puisse se redresser dans un laps de temps si court ? Pour tenter d’y parvenir, les mêmes recettes imposées ailleurs sont requises : coupes budgétaires, privatisations, ouverture des marchés publics, réduction du nombre de fonctionnaires et diminution des services publics, disparition des subventions, etc.

La première mesure qui semble requise pour obtenir l’agrément du FMI et des bailleurs internationaux est la fin des subventions sur le gaz. La question est hautement symbolique et hautement politique. Elle a été à l’origine de tensions permanentes avec la Russie depuis le milieu des années 2000. Toutes les hausses de gaz réclamées par Gazprom, l’entreprise gazière russe, ont été considérées comme des agressions par Kiev. Au fur et à mesure que les prix du gaz russe vendus en Ukraine se sont rapprochés des cours mondiaux, le gouvernement a subventionné les prix de vente sur le marché intérieur. Les arriérés de paiement de l’entreprise gazière publique Naftogaz représentent aujourd’hui 2% du PIB du pays, selon le FMI.

L’institution exige donc une remise à plat de ce système. Mais de façon immédiate : dès le 1er mai, les prix du gaz en Ukraine devraient augmenter de 40 à 50%, afin de se mettre en conformité avec les cours mondiaux. Il paraît que cela s’appelle un soutien de l’Occident… Mais ces mesures, précise le FMI, seront accompagnées de dispositif pour protéger « les plus vulnérables ».

La suite est assez prévisible. Car les expériences passées, de la Russie à la Grèce, sont connues. Cette stratégie du choc risque de provoquer un effondrement total de l’économie, déjà minée par la corruption et la mise en coupe réglée par des mafias. La dette, pour l’instant modérée - 58% du PIB - a toutes les chances d’augmenter tandis que le système bancaire risque de se fragiliser, croulant sous les mauvaises créances, les impayés et les faillites.

Le scénario a déjà tellement l’air d’être intégré que des rumeurs persistantes font état d’études de plans de sauvetage sur le modèle de ce qui a été mis en œuvre à Chypre, devenu désormais la référence pour les sauvetages bancaires en Europe. Les actionnaires, les créanciers mais aussi les déposants seraient appelés à la rescousse pour sauver les établissements bancaires. Certains évoquent l’implantation rapide d’une taxe de 25% sur les dépôts bancaires supérieurs à une certaine somme. Il est vrai qu’il importe de protéger les maisons mères.

 Si les banques russes sont assez présentes sur le marché ukrainien, les banques européennes ont aussi beaucoup investi. Selon la banque des règlements internationaux, les banques étrangères, à l’exception des banques russes, ont 28,2 milliards de dollars d’engagements en Ukraine. Les plus exposées sont les banques autrichiennes suivies des banques italiennes et notamment Unicredit, principale banque d’Italie. BNP Paribas y a beaucoup investi aussi ces dernières années. Mais ses dirigeants assurent qu’ils ont pris les mesures nécessaires pour endiguer le risque. Ils ont déjà prévu de licencier 1 800 personnes dans les semaines qui viennent.

« Ces mesures, parmi d’autres, seront entièrement élaborées avec le concours de la Banque mondiale, de la BERD et d’autres organisations financières internationales, et contribueront à donner plus de transparence aux opérations de l’État, à corriger les problèmes persistants de gouvernance et à lever les barrières à la croissance », assure le FMI. « Si nous en arrivons à la situation de devoir stabiliser l’Ukraine, nous aurons beaucoup d’expériences à tirer du cas grec », a déclaré le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble. La Grèce est une telle réussite qu’il serait dommage de se priver de son exemple…

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