El año de Ricardo d'Angelica Liddell au Théâtre du Rond-Point.

Rien de plus agaçant quand on est au Festival d'Avignon que de passer son temps à répondre à tous les amis croisés dans les rues, "non, je ne l'ai pas vue", "non, je suis arrivée trop tard", "non, je n'y étais pas". Mais heureusement, il y a session de rattrapage et pour tous celles et ceux qui n'ont donc pas vu les deux spectacles d'Angelica Liddell qui a bousculé le festival 2010, c'est le moment!

 

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El año de Ricardo (L'année de Richard), créé en 2005,  se joue dans la salle Jean Tardieu du Théâtre du Rond Point, oui,  la petite salle dont les fauteuils crades grincent au moindre mouvement de spectateur, cela fait musique de fonds. On attend le choc et il est là! Tout de suite! Dès qu'elle déboule, petite comète de rage, de haine, de douleur,  corps tordu en pyjama enfantin,  visage masqué sous le rouge, le noir, le vert, sourire de Joker, mains crispées, elle vomit les mots, boit la bière au goulot, rote, vitupère, sous le regard de son complice, esclave, assistant, souffre-douleur, Catesby (Gumersindo Puche). Elle, c'est le mal, Richard III, bien sûr, mais pas seulement, elle est toute la haine du monde, de la guerre, le mal absolu,  hérité de l'Histoire, le mal passé et à venir. Mais un mal qui se déchire lui-même, un mal qui souffre autant qu'il fait souffrir, le mal-aimé, le mal qui se venge du mal, l'ange déchu, l'innocence fourvoyée, il lui est impossible de transmettre sa souffrance autrement qu'en en provoquant plus encore, que sa douleur privée devienne une douleur générale.

 

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Alors, elle  fustige les enfants morts, menace de leur bouffer la cervelle, se moque de leurs larmes et de leurs jouets brisés, eux qui sont à l'origine de tout, ces assassins dans leurs berceaux. Et elle retourne caresser son petit animal domestique, un sanglier empaillé, ce sanglier qui était brodé sur le drapeau de Franco, comme elle le raconte à Catesby en lui lavant les pieds.

 

Maniaco-dépressive, bourrée d'alcool, de cachets, de lithium, asexuée, la voix passant du féminin au masculin, de l'ironie aux coups de gueule, d'une certaine douceur au hurlement, elle terrifie puisque c'est la seule solution, si on ne l'aime pas, elle doit faire peur. Elle réclame non pas un cheval, mais un parti politique, elle veut un parti pour devenir Napoléon, être un des grands hommes de l'histoire comme Kennedy, Hitler ou Gandhi, même si Hitler en fait est un amuseur, un classique du divertissement...

 

 

 

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Haine des enfants et des hommes qui ne croient plus dans le bien et le mal mais seulement à l'économie. Haine des travailleurs, haine des démocrates.  Haine des livres aussi.  Elle veut faire établir  une liste d'écrivains, une liste complète. Elle dit "Vous souvenez vous des Tibétains, des Kurdes, des Libanais, des Péruviens, des Arméniens, des Cambodgiens, vous souvenez vous de tous ces morts, de toutes ces tueries? Non. Vous ne vous souvenez que des Juifs. Et savez vous pourquoi? Parce que ces crétins se sont mis à écrire. Ils ont survécu et ont écrit des centaines de livres de merde." Alors ce Richard furieux  mettra tous les écrivains dans un avion et les jettera à la mer. Pourquoi un président démocrate ne pourrait jeter les écrivains à la mer, comme ils l'ont fait en Argentine et au Chili?

 

Son dégoût du monde, des corps, de l'amour, du plaisir, de la violence, explose à chaque instant, elle glisse, tombe, baisse ou relève un pantalon qui glisse, elle occupe toute la scène, tout l'espace, tout le temps. Il ne lui restera plus au bout de ce chemin de douleur du corps et de l'esprit, qu'à écrire.

 

Toutes les infos ici. Jusqu'au 29 janvier, puis au Quartz (Brest)  les 3 et 4 février.

Photos Francesca Paraguai.

Son autre spectacle d'Avignon 2010 , La Casa de la Fuerza (La maison de la Force) , sera à l'Odéon, du 23 au 28 mars.

 

 

 

 

 

 

 

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