31mai, 1er -6 juin Cinquième épisode

Ces journées de juin 68 dont les récits de Mai ne parlent presque jamais, comme si elles n’avaient pas existé, comme si tout était rentré dans l’ordre immédiatement, alors que cela a pris du temps, syndicats, partis de gauche, pouvoirs en place devant déployer manœuvres et énergie pour briser l’élan, remettre le fleuve dans son lit.

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de Gaulle a donné le signal, tout doit redevenir comme avant, donc pour ces journées d’après le 30 mai, il faut dire ce mélange d’effondrement, de tristesse, de colère, d’acharnement aussi à continuer, journées toujours faites de manifs, d’assemblées générales, de comités et même de grèves.

Ces journées de juin 68 dont les récits de Mai ne parlent presque jamais, comme si elles n’avaient pas existé, comme si tout était rentré dans l’ordre immédiatement, alors que cela a pris du temps, syndicats, partis de gauche, pouvoirs en place devant déployer manœuvres et énergie pour briser l’élan, remettre le fleuve dans son lit.

Ces journées de juin 68 où tu ne cesses de répéter « c’est trop bête, un mouvement de grève si fort pour en arriver là ! ». L’ampleur prise par le mouvement t’avait étonnée mais sa défaite te surprend encore davantage, tu es jeune, tu n’as pas une grande expérience politique, tu n’as qu’une connaissance livresque des trahisons successives de la gauche française et des manœuvres de la bourgeoisie, les vivre, c’est une épreuve triste et douloureuse, une brisure.

 Vendredi 31 mai,

mais d’abord dire l’écœurement, celui que tu éprouves, quand tu lis les journaux : récit du défilé de la veille, pas dégoûtés, les gaullistes, de manifester avec les paras de l’Algérie française et des militants d’Occident, pas dégoutés des slogans : « Liberté du travail », « La France aux Français », « Les cocos au poteau », « Cohn Bendit en Allemagne », « Le rouquin à Pékin », « Vidangez la Sorbonne » et même, c’est ce qu’affirme la presse, « Cohn Bendit à Dachau ». Et Malraux, les a-t-il entendus, ces slogans du cortège ? Et qu’en pense-t-il ? Tu aimerais bien lui poser la question. Qu’il manifeste pour soutenir de Gaulle, passe encore, mais qu’il se commette avec les trouillards, les frileux, les peur pour leur fric, leur bas de laine, les fachos...

Récit  de la rencontre entre de Gaulle et le général Massu à Baden-Baden, en Allemagne. Voilà donc ce que le président de la République a fabriqué pendant les quelques heures de sa « disparition » le 29 mai, aller s’assurer auprès du commandant en chef des forces françaises en Allemagne du soutien de l’armée.

Communiqué du parti communiste, rendu public immédiatement après l’intervention radiodiffusée du Général : « le P.C.F. n’avait pas attendu ce discours pour demander que la parole soit donnée au peuple dans les plus brefs délais. Il ira à cette consultation en exposant son programme de progrès social et de paix ». Bravo, de Gaulle, ton prétendu ennemi n’attendait que cela, ce détournement de la grève vers la scène électorale et parlementaire.

Annonce du remaniement du gouvernement, mais tu t’en fiches.

 Samedi 1er juin,
week-end de la Pentecôte, l’essence, impossible à trouver depuis longtemps, est revenue comme par miracle, radios qui racontent les routes surchargées, les gens qui partent à la campagne ou au bord de la mer. Les gens ! Quels gens ? Ceux qui ont défilé de la Concorde à l’Etoile ? Pas ceux qui occupent toujours leurs usines ?

 Tu vas à la manif de l’UNEF, de la gare Montparnasse à la gare d’Austerlitz, tu y vas sachant que c’est foutu, sans doute des ouvriers qui vont renâcler, sans doute des poches de résistance, mais les bureaucrates vont y arriver, oui ils y arriveront à les faire rentrer dans les boîtes, secteur par secteur, usine par usine, entreprise par entreprise, canaliser, endiguer, normaliser, retrouver les mots habituels, les comportements connus, les revendications traditionnelles,  CGT et parti communiste savent le faire depuis toujours, déjà Thorez en 36, « il faut savoir terminer une grève ». Tu te demandes qui tu hais le plus. Le gouvernement ? Le patronat ? Les organisations syndicales ? La gauche communiste et socialiste ? Tous à la fois, tant ils te paraissent complices, soudés dans le même désir d’en finir avec les grèves, satisfaits des règles du jeu, coalisés pour conserver le monde tel qu’il est, un monde où ils ont toute leur place et qu’au fond ils ne veulent pas changer.

Alors cette manif qui va d’une gare à l’autre, c’est quoi ? Un baroud d’honneur ? L’envie de continuer, même sans espoir ? La volonté de montrer qu’on refuse de rentrer dans le rang ?

 Il fait beau, place du 18 juin, il y a du monde, et des drapeaux rouges, et des drapeaux noirs, tu attends sous le soleil, avec tes camarades du comité de grève de philo, comme toi assez abattus, tu ne peux pas ne pas être là, malgré la douceur du soleil, l’éclat du ciel, tu es soudain traversée d’une grande lassitude et d’un grand désespoir, n’as-tu pas rêvé ces journées, peut-être t’es-tu laissée emporter par cet enchantement d’une autre vie, d’un autre monde...

Pourtant, avec les 40 000 qui ne sont pas partis en week-end, tu descends le boulevard du Montparnasse, tu traverses le carrefour des Gobelins, tu t’engages sur le boulevard Saint-Marcel, tu restes silencieuse, incapable de reprendre des slogans désormais dépassés. Ce n’est que boulevard de l’Hôpital, quand, regroupés derrière les grilles de la gare d’Austerlitz, les grévistes de la SNCF applaudissent les manifestants, que tu finis par joindre ta voix à celle des autres : « Etudiants solidaires des travailleurs »... « Ce n’est qu’un début continuons le combat »...« Elections, trahison! ».

Et après la gare d’Austerlitz, tu continues, tu vas à pied jusqu’à la Halle aux vins pour le meeting en faveur de la création d’un « mouvement révolutionnaire », tu es sur l’esplanade du quai Saint-Bernard, tu écoutes d’une oreille distraite les orateurs successifs, « le sommet de grenelle est une capitulation »,  « les directions du mouvement ouvrier renoncent à un mouvement anticapitaliste sans précédent en France », tu déambules entre les gens assis par terre, « il faut poursuivre la grève générale », « il faut constituer un pouvoir révolutionnaire pour contrôler la production et la distribution des marchandises », convaincue cependant de la vanité de ton entreprise, « il faut refuser le hochet parlementaire »…

Un appel à se rendre devant la régie Renault clôt le meeting. Alors que tu n’as jamais approuvé ces rassemblements quasi rituels d’étudiants à la porte des usines, tu te construis bien vite de petits alibis – tu décides d’y aller : «  ce soir, n’est-ce pas différent ? Ne faut-il pas soutenir les ouvriers, leur donner la force de résister aux briseurs de grève, de combattre à la fois le patronat et les directions syndicales ? »

Sur l’île Seguin, là où se dresse l’imposante masse de la Régie, tel un gigantesque vaisseau qui s’avance sur la Seine, vous êtes rassemblés face à une immense porte fermée. Un échange s’esquisse entre les étudiants assis place Jules Guesde et les quelques ouvriers qui se tiennent debout au sommet de murs si hauts qu’ils ressemblent à des remparts. Bribes de questions - « que peut-on faire pour vous ? » - et de réponses - « tout ce que vous voulez » - bribes d’un impossible et absurde dialogue à la mesure de l’absurdité de la situation.

Quel sens cela a-t-il en effet d’être groupés sur cette place, à chanter L’Internationale, à crier des slogans démentis par l’évolution de la situation : « ce n’est qu’un début, continuons le combat », ou encore « vive la révolution socialiste »?

 Dimanche 2 juin,
Les radios ne cessent de marteler que partout le travail reprend ou qu’il va reprendre, tandis que tu ne cesses de te dire qu’ils mentent, qu’ils manipulent, qu’ils multiplient ce genre d’informations pour pousser ceux qui tiennent encore, qui sont encore dans la grève, à renoncer. D’ailleurs, ne sont-ils pas obligés de reconnaître que les négociations se passent mal dans la métallurgie, aux PTT, dans les transports où les cheminots viennent de réoccuper les gares de Strasbourg et de Mulhouse ? 

 Et ceux de la Préméca, n’ont-ils pas décidé de poursuivre la grève ? Faut dire qu’ils n’avaient pas vraiment le choix, têtu le patron, buté, trop pour lui les accords de Grenelle, veut pas les appliquer dans sa boîte, comprend même pas qu’il faut céder un peu pour pas tout lâcher. Alors les ouvriers - dans la tête duquel l’idée a-t-elle surgi ? D’un seul ou de plusieurs en même temps ? Impossible à dire - quoi qu’il en soit les ouvriers ont décidé de séquestrer les pièces du train d’atterrissage du bel avion Concorde en cours de fabrication. Valent cher, très cher, ces pièces. Ton père t’explique leur projet d’un ton si enthousiaste que tu devines qu’ils sont déjà passés à l’acte, que les pièces sont déjà planquées quelque part.

Scène inhabituelle au domicile de tes parents, avec ces quelques ouvriers assis autour de la table de la salle à manger, pièce utilisée seulement pour les grandes occasions. « On est en train d’écrire au patron pour lui mettre le marché en main, on vient de faire un brouillon, on ne sait pas s’il convient, dis-nous ce que tu en penses ». Cette demande de ton père te met aussi mal à l’aise que d’aller à la porte des usines, ne pas être l’intellectuelle qui sait écrire face à des ouvriers qui doutent de leurs capacités, pourquoi saurais-tu mieux que les hommes réunis ce dimanche ce qu’il faut dire au patron d’une boîte dans laquelle ils travaillent depuis tant d’années ? « Je suis certaine qu’elle est parfaite votre lettre, dites ce que vous avez à dire, avec vos mots, votre style, ne vous souciez pas du reste! ». Mais ils insistent. Alors tu comprends que tes réserves passent davantage pour du mépris que pour du respect, tu lis la lettre, corriges quelques expressions et quelques fautes d’orthographe, mais sans rien changer sur le fond, irritée pourtant par bien des points du texte, le ton déférent, la manière qu’ils ont de s’excuser de leur hardiesse et même de leur grève, comme s’ils se sentaient en faute d’avoir transgressé leur constante résignation, leur habituelle obéissance. Mais peut être te trompes-tu, peut être charges-tu ce texte d’un contenu qu’il n’a pas. Car à les regarder rire, à les écouter imaginer la tête du patron quand il va lire cette lettre et apprendre que ses précieuses pièces, éléments du train d’atterrissage du Concorde, ont pris la poudre d’escampette, tu les sens fiers d’avoir eu cette audace et heureux de cette fierté.

 Lundi 3 juin,
reprise du travail dans les banques, les charbonnages, à EDF,  à la SNCF, la RATP.

 Mardi 4 juin,
les restaurateurs et hôteliers de la côte normande sont satisfaits du week-end de la Pentecôte, le jugent meilleur pour leurs affaires que celui du 15 Août de l’année précédente, pensez pas une chambre de libre à trente kilomètres autour de Deauville ! A quinze kilomètres de là, à Dives-sur-Mer, aux établissements Tréfimétaux, 1100 ouvriers continuent d’occuper leur usine, mais on ignore si les restaurateurs normands leur ont porté les restes du week-end.

 Mercredi 5 juin,
les voitures qui circulent à nouveau, les transports publics qui ne fonctionnent pas encore tout à fait normalement, les taxis qui sont en grève, et Paris noyé toute la journée dans des embouteillages,

Tu mets du temps à te résigner, elle t’a duré longtemps cette incapacité à accepter les choses, non fallait que tu piaffes, que tu renâcles, même lorsqu’il s’agissait d’un combat perdu d’avance.

Chaque jour, tu te replies sur la Sorbonne et sur Censier, un tenace va et vient de l’un à l’autre, à pied, empruntant généralement les mêmes rues, à l’aller, rue Victor Cousin, rue Cujas, rue Clovis, rue Descartes, rue Mouffetard, pour le retour le même chemin en sens inverse ou parfois un autre, rue de l’Arbalète, rue Lhomond, rue d’Ulm, place du Panthéon, rue Soufflot, rues à nouveau calmes, boutiques ouvertes, ordures qui ont disparu, et les gens qui ont repris leur cheminement solitaire, les gens qui ont recommencé à ne pas se parler.

Chaque jour à la Sorbonne ou à Censier, au moins là, c’est toujours la grève, toujours l’occupation, toujours les AG, les comités, les commissions, au moins là, on est ensemble.

AG qui se tient à la Sorbonne, dans l’amphi Descartes, avec une assistance qui commence à se réduire, AG sans ordre du jour, qui débat des derniers tracts, ceux qui appellent à la poursuite des occupations, qui prônent la résistance aux pressions des directions syndicales, ou d’autres qui parlent de reflux temporaire, de la préparation des luttes à venir, de la nécessité de passer désormais à l’explication politique. On se sait plus pourquoi on se réunit,  pour faire semblant d’y croire encore, pour ne pas se quitter. Assemblée générale sans nécessité.

 Jeudi 6 juin,
mort de Robert Kennedy, assassiné aux Etats-Unis quatre ans après son frère,

CRS et gendarmes mobiles qui ont envahi, en pleine nuit, l’usine Renault de Flins encore occupée. Combien étaient-ils ? Mille ? Trois mille ? Six mille ? Venus avec des half-tracks ? Des automitrailleuses ? Les comptes-rendus divergent, mais qu’importe, aucun doute, la répression est en marche, le pouvoir est prêt à tout pour en finir avec ceux qui résistent encore. Mais que faut-il faire ? Aller manifester le lendemain à Flins, comme le préconisent les maoïstes et le Mouvement du 22 mars ? Est-ce la meilleure manière de riposter ? N’est-ce pas tomber dans un piège tendu par le gouvernement ?

 

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