Quelques jours en mai 68

En 2006, j'ai publié un roman, «32 jours de mai». En plusieurs épisodes, je vais reprendre ici des extraits qui disent, du 14 mai au 16 juin 1968, le quotidien d'une soixanthuitarde, alors étudiante en philosophie à la Sorbonne, et très engagée dans ces journées de lutte, de suspension de la vie ordinaire, d'emballement des corps, des cœurs et des âmes. En premier épisode, les 14 et 15 mai.

Qu’as-tu à raconter ? Quelques jours en mai et juin 68 ? C’est-à-dire ? As-tu à raconter des manifs, des barricades, des charges de police, des jeunes gens qui brandissent des drapeaux rouges ou qui s’époumonent dans des meetings, des rassemblements, cocktails Molotov et bombes lacrymogènes, matraques et pavés, voitures brûlées, ce qu’on montre habituellement de Mai, images vues et revues, diffusées et rediffusées, toujours les mêmes ?

Tu ne sais pas ce que fut Mai, certains paraissent le savoir, ils ont les mots, ils ont la capacité de nommer, ils disent : « une fête », « un grand monôme », « une crise adolescente », « une farce de fils à papa ». Ils disent aussi : « la porte d’entrée de l’individualisme, ou du libéralisme, ou du développement de la société de consommation ou de l’américanisation de la France. Ils disent encore : « Mai 68 c’est la ruse de l’histoire pour moderniser la France contre une bourgeoisie archaïque », on a lu son Marx « les hommes font leur propre histoire sans savoir quelle histoire ils font... »

Est-ce qu’ils ont raison ? Est-ce que Mai fut objectivement cela ?

Certains savent ce que fut Mai, toi non, mais tu sais ce qu’il fut pour toi, et s’il y a quelque chose à restituer, c’est moins ce qui fut pensé que ce qui fut vécu, éprouvé, ressenti, retrouver moins des idées, des pensées, que des sentiments, des émotions, des manières d’être, essayer de revenir à cet emballement des corps, des cœurs et des âmes.

Retrouver quelques jours de Mai, tenter de revenir à cette suspension de la vie quotidienne, pas pendant une journée ou deux, Mai ce n’est pas deux ou trois jours de grève, ni même une semaine, ce qu’on appelle Mai 68 court sur plusieurs semaines, déborde largement sur juin, plusieurs semaines d’ordinaire suspendu, où les modalités de la vie habituelle sont brisées, effacées, où l’on se sait même plus comment c’est l’ordinaire, une mise entre parenthèse de la vie ordinaire pour le pays tout entier.

Mai sans doute irracontable, en raconter cependant des bribes en assumant le risque de la naïveté, prendre ce risque-là et le préférer à une attitude plus fréquente, qui manie l’ironie, le sarcasme, la causticité, la condescendance, qui dit : Mai bêtises de jeunesse, tissu de vieilleries, poubelles de l’histoire. Ou bien qui dit : Mai responsable de tout, pas la faute à Voltaire ou à Rousseau, non, la faute à Mai, les valeurs qui foutent le camp, l’autorité qui n’existe plus, les élèves qui n’apprennent plus rien, l’absence de civisme, les repères qui ont disparu, sempiternellement la faute à Mai, sûrement pas la faute au chômage, au libéralisme débridé, aux politiciens la main dans la caisse, aux pots de vin, aux jeux télévisés où l’on gagne l’équivalent d’une année de travail en répondant à des questions ineptes, aux ménages grassement payés des stars du cinéma ou des medias, à l’étalage du fric…

 Assumer le risque de la naïveté, et celui de la nostalgie et le revendiquer, bien que la nostalgie ne soit pas à la mode, pas bien vue, ringarde, surtout s’il s’agit de la nostalgie de Mai 68, pas une nostalgie intellectuelle ou politique de Mai, une nostalgie de ce qui fut ressenti, Mai comme une histoire d’amour, Mai semblable aux commencements de l’amour, quand on le suppose, le devine aussi chez l’autre, quand le monde s’embellit, quand le quotidien est suspendu, quand du matin au soir on est excité, haletant, puissant, d’une puissance inouïe, pareil Mai et être amoureux, embellissement du monde et embellissement de l’être aimé, journées enchantées par Mai et par l’amour, le sentiment amoureux, enchantement qui ne s’assimile pas à la fête, à la rigolade permanente, non l’enchantement c’est sérieux, plus que sérieux, grave.

 Mardi 14 mai,

il est dix heures du soir, peut être onze, ce qui est certain c’est qu’il fait nuit et que l’air est doux, on est à Paris, place Saint-Germain-des-Prés, pas devant l’église, juste en face, du côté des Deux magots, exactement devant ce qui était à l’époque le « 44 rue de Rennes » et qui est aujourd’hui le « 4 place Saint-Germain-des-Prés », mais le 14 mai 1968, l’appellation exacte était le « 44 rue de Rennes.

Pourquoi les étudiants de philo se sont-ils réunis au 44 rue de Rennes et pas dans un amphithéâtre de la Sorbonne occupée depuis la veille, tu ne saurais le dire, mais c’est un fait, la première assemblée générale de philo s’est tenue dans la salle du rez-de-chaussée de l’hôtel de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, ce qui ne manque pas de piquant si l’on veut bien prendre en compte que les jours à venir n’allaient pas être très encourageants pour la dite industrie !

Tu as mille choses en tête, mille choses auxquelles tu dois penser, dont tu dois t’occuper ou qui t’occupent, tu es incroyablement excitée, à l’instar des filles et des garçons qui stationnent sur la place Saint-Germain-des-Prés, forcément avec tout ce qui vient de se passer, tout ce qui est en train de se passer, quelques jours et la France n’est plus la même, quelques jours, onze exactement, entre le 3 et le 14 mai.

 Chacun le sait Mai 68 a commencé le 3 mai, je dis chacun le sait, mais j’exagère, qui s’en souvient, les septuagénaires peut-être. Dans les manuels scolaires, on ne trouve pas grand-chose sur Mai 68, des manifs, des barricades, les grands moments, nuit du 10 au 11, la grande manifestation du 13, le sommet de Grenelle, la manif du 30, et après le 30 mai, plus rien, tout s’arrête à ce moment-là, Mai 68 c’est le mois de mai, rien en juin, alors que le mouvement, la grève ont continué, pas seulement au Quartier latin, dans les usines aussi. Et même pour les plus âgés, le 3 mai, qu’est-ce que ça leur évoque exactement ?

 C’était un vendredi, un meeting de l’UNEF dans la cour de la Sorbonne pour protester contre la fermeture de la faculté de Nanterre la veille et la convocation devant un conseil de discipline de six étudiants, un recteur qui appelle la police, les flics qui entrent dans la vieille faculté et embarquent les militants de différents groupes ou organisations, mouvement du 22 mars, UNEF, Fédération des étudiants révolutionnaires, Jeunesse communiste révolutionnaire, Mouvement d’action universitaire, 527 militants arrêtés, incroyable, quand on y pense, 527 interpellations pour un seul meeting, le Quartier latin qui se révolte, des manifs qui se prolongent jusqu’au milieu de la nuit, des affrontements avec la police, la Sorbonne qui est fermée, et dans la semaine qui a suivi, protestation contre la condamnation de sept étudiants à des peines de prison, les meneurs, c’était le terme utilisé, en l’occurrence Daniel Cohn Bendit, étudiant à Nanterre et Jacques Sauvageot, le vice-président de l’UNEF, manifestations « libérez nos camarades », barricades, « la Sorbonne aux étudiants », ratonnades, « ce n’est qu’un début, continuons le combat », arrestations, « une dizaine d’enragés », blessés, « nous sommes un groupuscule ».

 Manifestations chaque jour ou presque, affrontements avec les flics, pas vu de telles manifs depuis longtemps, le pays pas indifférent, syndicats, partis de gauche, chacun y est allé de ses commentaires, analyses, explications, jugements, Nanterre et Sorbonne toujours fermées, groupes gauchistes sur la place publique,

manifestations quotidiennes jusqu’à la nuit dite des barricades, nuit du 10 au 11 mai, qui sans doute reste dans les mémoires, surtout parce qu’images vues et revues, flics casqués, imperméables noirs, grenades lacrymogènes, barricades de troncs d’arbres, voitures, pavés, grilles de fonte des marronniers, couvercles de poubelle, panneaux de signalisation, baraques de cantonniers, planches de maçons, Parisiens qui suivent la bataille sur leurs transistors, rue Gay-Lussac au matin du 11 mai, chaussée dépavée, carcasses de bagnoles, « halte à la répression », appel à la grève générale pour le lundi 13 mai.

 Ce magnifique lundi 13 mai,
immense défilé qui a duré l’après-midi entier, de la gare de l’Est à la place Denfert-Rochereau. Combien étaient-ils ? Deux cent mille, comme le dit le ministère de l’intérieur ? Un million, comme l’affirment les organisateurs ?

Toi des heures assise devant la gare de l’Est, à attendre l’ébranlement du cortège, attente sous le soleil, attente interminable, un monde fou, les gens partout, places, rues, trottoirs, carrefours, des cortèges venus de Paris, des banlieues, femmes, hommes, jeunes, vieux, ouvriers, étudiants, lycéens, une foule immense, interminable attente à cause de cette foule immense mais pas seulement, attente aussi parce que le cortège étudiants-lycéens-enseignants, rassemblé gare de l’Est, peine à se fondre avec celui des syndicats, organisé à partir de la place de la République, les représentants des centrales ouvrières acceptant difficilement que les leaders étudiants soient avec eux en tête du cortège.

Des heures donc à attendre, tantôt debout, tantôt assis par terre, qu’un mouvement enfin s’esquisse, et puis comme les centaines de milliers d’autres, tu as marché longtemps, lentement, « Etudiants, enseignants, travailleurs solidaires », « De Gaulle démission ! », « Ce n’est qu’un début, continuons le combat », tu as chanté L’Internationale, tu as crié et marché jusqu’au soir, jusqu’au couronnement de cette journée triomphale, l’entrée dans la Sorbonne, ouverte et immédiatement occupée, ce drapeau rouge hissé sur le dôme de la chapelle, cette fête improvisée, cette foule d’étudiants, de jeunes ouvriers heureux d’être là, ces amphis bondés, cette irruption de paroles surgies dans la nuit.

 Un miracle, en dix jours, la France n’est plus la même. Et pourquoi exactement ? Qui le sait ? Ils disent « révolte juvénile », ou « crise de l’autorité », ou « meurtre du père », « inquiétude des étudiants pour leur avenir professionnel », « archaïsme de l’enseignement supérieur », ils répètent leurs tentatives d’explication, des mots vides pour toi, des inepties.

Trois ans que tu es étudiante à la Sorbonne et trois ans que tu te définis comme une « militante révolutionnaire », c’est-à-dire à la gauche de la gauche, à l’extrême gauche, « gauchiste » quoi, comme vous qualifient les communistes qui désignent ainsi tous les groupes, les trotskistes de multiples obédiences, les maoïstes, les anarchistes, tous les groupes, les groupuscules, encore un de leurs mots, qui, tout en se réclamant du marxisme, dénoncent le stalinisme, ne prennent pas l’Union soviétique pour la patrie du socialisme et jugent le parti communiste français complice de la bourgeoisie.

Tu assumes le qualificatif de gauchiste mais tu n’appartiens à aucun de ces groupes, ou plutôt tu n’y appartiens plus, tu les as expérimentés mais tu en es revenue, tu les as trouvés brutaux, sectaires, dogmatiques, radoteurs, rabâchant les mêmes analyses incapables de rendre compte du monde tel qu’il est.
Les trotskistes bassinaient avec Le programme de transition écrit avant la seconde guerre mondiale par le « prophète armé » puis « désarmé », « les forces productives ont cessé de croître », ils répétaient cette phrase, presque une vérité révélée, c’était la bible, rien de nouveau en trente ans !
Les maos, eux, voyaient dans la Chine un paradis terrestre, on n’allait tout de même refaire le coup de l’URSS, mais si, ils le refaisaient, tu ne pouvais pas croire ça, que la Chine devait être un modèle pour la France de la fin des années 60, tu ignorais ce qu’on a appris ensuite de la grande révolution culturelle, les millions de morts et le reste, les déportations, la rééducation, tu l’ignorais mais tu ne pouvais pas croire la vision idyllique donnée par les penseurs de la rue d’Ulm. Tu n’es donc d’aucun de ces groupes mais tu as fait ton miel de chacun, butinant ici ou là ce qui te convenait, te situant résolument dans un refus de la société capitaliste, pourvoyeuse à ton avis d’exploitation, d’aliénation, d’inégalités, d’injustices.

 Alors ce qui se passe depuis le 3 mai, quelle excitation ! C’est comme la réalisation d’un rêve, comme si arrivait ce que tu as espéré pendant ces trois années où, étudiante en philosophie, tu as passé tout ton temps ou presque à distribuer des tracts, à prendre la parole dans les amphis, pour convaincre les étudiants de la nécessité de lutter contre l’université bourgeoise et contre l’ordre capitaliste.

Mais la fête qui depuis la veille anime la Sorbonne ne peut pas te suffire, tu n’es pas dans la fête, pas dans le « jouir sans entraves », « l’interdit d’interdire », tous slogans répétés jusqu’à la nausée comme incarnant Mai 68, non, toi tu es dans l’espérance révolutionnaire, il te faut plus que la fête, il te faut davantage, il te faut la révolution.

Que mets-tu alors dans le mot de révolution ? Tu y mets « le renversement du gouvernement », « la classe ouvrière au pouvoir », « la suppression du capitalisme », « la construction d’une société nouvelle », mais ces formules ne traduisent pas, ne peuvent pas rendre compte des aspirations qui étaient alors les tiennes et qui étaient contenues dans le mot révolution : en finir avec la saloperie, avec l’inhumanité du monde que tu attribues seulement, dans la naïveté et l’ignorance de tes vingt ans, à un ordre économique et social injuste.

 Oui, tu croyais ça, que la révolution permettrait d’en finir avec la saloperie du monde, c’était ta naïveté, ton innocence, ta bêtise.

Plus tard, au fil des années, de l’expérience, de la vie, tu as compris qu’il y avait une saloperie sociale liée à toute société, et peut-être même pas seulement à la société, à l’homme, des forces du mal inhérentes à l’être humain, l’admettre t’a pris du temps, tu as résisté des années avant de te résoudre à penser ce qui te semblait trop moralisateur, ou pouvait servir d’alibi à la résignation, mais en 68, à vingt ans, tu as des idées simples, et même simplistes, sans doute parce que seules les idées simples permettent d’agir, dès qu’on complique trop les choses, on est foutu, plus difficile de courir.

 D’ailleurs revenir à Mai, n’est-ce pas revenir à un moment de simplicité et à un moment d’innocence, à un moment d’avant les compromis et les compromissions et les arrangements, avant les déceptions, un moment d’innocence sociale, où l’on croyait que les stratégies individuelles n’existaient pas ? Pas un seul instant tu n’es traversée par l’idée que certains pouvaient être là par stratégie ou intérêt personnels, on pouvait être en désaccord sur la manière de combattre la bourgeoisie, le capitalisme, mais aucun doute sur le fait qu’on ne s’y rallierait pas, qu’on ne jouerait pas le jeu, qu’on ne ferait pas fonctionner le système...Quant à la trahison, des idées et des êtres, elle n’existait pas et les salauds n’étaient pas de ton bord, ne pouvaient pas l’être, c’était ça évidemment la connerie, évidemment qu’ils pouvaient l’être. Plus tard tu as compris que oui, ils pouvaient l’être, carriéristes, vendus, collabos, petits surtout, minables, aussi minables que n’importe qui, et cette question que tu répétais si souvent : « comment avais-je pu croire appartenir à une génération différente, à une génération qui ne cèderait pas ? » 

Donc ce mardi 14 mai,

tu te moques pas mal du débat qui s’est ouvert dans l’après-midi à l’Assemblée nationale. Compter sur les partis politiques de la gauche officielle ? Sûrement pas. Mais tu t’es particulièrement réjouie d’apprendre, dans le courant de la journée, que les ouvriers de Sud-Aviation, à Nantes, s’étaient mis en grève et occupaient leur usine. Et si d’autres allaient faire la même chose ? Si d’autres, au lendemain de la grève générale que les syndicats prévoyaient, voulaient sans lendemain, allaient faire comme les ouvriers de Sud Aviation, se remettre en grève et occuper leur usine ? 

Au cours de l’assemblée des étudiants de philo qui vient de s’achever, les débats n’ont pas porté sur cette grève mais sur les examens. Les cours n’ayant plus lieu, le fonctionnement normal de l’université étant paralysé par l’occupation des facultés, les examens seront-ils organisés en juin ? En septembre ? Sous leur forme habituelle ? Autrement ?

Ces interrogations et ces inquiétudes, surtout exprimées par les étudiants les moins politisés, toi et tes compères vous vous êtes empressés de les balayer, en faisant voter le boycott des examens, leur report à l’automne et la création d’une commission qui, dès le lendemain, pourrait commencer à élaborer les modalités des épreuves futures... Jugée purement technique et subsidiaire, cette question fut rapidement évacuée au profit d’autres enjeux estimés autrement plus importants, lutter contre une université qui était au service de la bourgeoisie, qui excluait quasiment les enfants d’ouvriers, inscrire cette lutte dans un combat anticapitaliste, combattre la société dans son ensemble, affirmer son refus de la faire fonctionner.

Mercredi 15 mai,

savoir si d’autres ouvriers vont, comme ceux de Sud Aviation la veille, se mettre en grève, occuper leurs usines, voilà ce qui t’obsède, tu ne peux pas te contenter de la fête, ce qui t’intéresse, te mobilise, c’est la grève. Tu files à la Sorbonne, où pourrais-tu aller sinon là, dans cette vieille Sorbonne que tu aimes tant, où tu te sens chez toi, les couloirs tortueux, les amphithéâtres majestueux, les escaliers mystérieux sont devenus au fil des années tes territoires, arpentés chaque jour, moins pour aller aux cours que pour distribuer des tracts, participer à des réunions, des débats, des rencontres ?

Ce 15 mai, la vieille faculté des lettres, rebaptisée « Université autonome populaire », a changé d’allure, drapeaux rouges et noirs qui flottent un peu partout, portraits des grands ancêtres, Marx, Lénine, Trotsky, Mao, Castro, d’autres encore, qui se dressent de tous côtés, graffitis insolents qui recouvrent les murs, multiples stands installés dans la cour, salles transformées en cuisine, en infirmerie, en permanence du service d’ordre…Et toi, tu es partagée entre le plaisir de discuter avec les uns et les autres, à aller de débats en débats, d’amphis en amphis, plaisir que tu ne nies pas, partagée entre ce plaisir et une certaine réserve, voire de l’inquiétude, te demandant si cette prise de parole tumultueuse, cette révolte affichée dérangent vraiment le système en place, si « l’imagination au pouvoir », proclamée par l’un des slogans du jour, est autre chose qu’un pouvoir imaginaire.

 Ces questions en tête quand tu montes vers la salle Cavaillès, au premier étage de l’escalier C, où doit se tenir la commission « examens ». A ce moment-là, quand tu montes cet escalier, pas un seul instant tu ne songes à Jean Cavaillès. Pourquoi y penserais-tu ? La seconde guerre mondiale t’est si lointaine, tu es née après, juste après, et la guerre n’est pas dans ta vie, vingt-trois années te séparent d’un autre mois de mai, du mai de 1945.

La guerre t’es lointaine et de Cavaillès, tu ne sais presque rien, juste qu’il a été professeur à la Sorbonne et tu crois que c’est pour cette raison qu’une salle porte son nom. Tu ne sais même pas qu’il a été un grand résistant et qu’il en est mort.  

Il a fallu, en 1982, le beau récit de Gabrielle Ferrières, la sœur de Cavaillès, Un philosophe dans la guerre, pour que tu prennes la mesure de la dimension du personnage, prisonnier en 1940, puis évadé, résistant dès 41 dans le mouvement Libération, double vie d’abord, philosophe, mathématicien, logicien le matin quand il prépare ses cours et rédige son Traité de logique, résistant le reste de la journée, puis l’arrestation, l’internement près de Limoges, une nouvelle évasion, la révocation de ses fonctions de professeur par Vichy en 42, un court séjour à Londres, début 43 (« mais ce contact avec la France libre le déçut, la légèreté des bavardages, cette « mentalité d’émigrés », « l’esprit de chapelle » de tout ce clan gaulliste et surtout les calculs, les ambitions – la basse politique qui aboutit au comité d’Alger – scandalisèrent le soldat qu’il était resté », c’est ce qu’écrit la sœur de Cavaillès, notons bien les mots - « calculs », « ambitions » - donc même chez les gaullistes de la première heure, même à Londres !)  Cavaillès préfère rentrer en France, et se « consacrer tout entier à l’action militaire », toujours les mots de sa sœur, jusqu’à l’arrestation en août 43, la torture, le camp de Compiègne, et la mort en janvier 44, Cavaillès fusillé à Arras avec onze autres résistants, après une condamnation par le tribunal militaire.

Tu es tombée par hasard sur ce livre en 1982, à cette date ton admiration pour les Résistants était bien plus intense qu’en Mai 68, admiration qui n’a fait qu’augmenter au fil des années, pas seulement parce qu’ils avaient choisi le « bon camp ». Ton expérience de la vie, de la société a accru année après année cette admiration, t’a fait prendre la mesure de leur courage physique mais aussi, mais surtout intellectuel, moral. Qu’était résister, en effet, si ce n’est d’abord rompre, rompre avec les pouvoirs en place, avec l’attitude la plus fréquente des élites, (pas forcément collabos les élites, pas forcément copain-copain avec les Allemands, pas forcément auteurs de lettres anonymes, pas forcément donneurs de Juifs à la police française ou à la Gestapo, non, la plupart rien, la vie qui continue et la démerde individuelle pour s’en sortir), rompre avec ce qu’on appelle aujourd’hui le consensus, l’air du temps, le politiquement correct, le confort, la facilité, le goût de la reconnaissance, ruptures déjà assez rares quand on ne risque rien, alors quand le risque est l’arrestation, la prison, la torture, la déportation, la mort ?

 Cependant, ce 15 mai 68, tu ne penses pas du tout à Cavaillès quand tu entres dans la salle qui porte son nom, au premier étage de l’escalier C, cette salle que tu es ravie de voir archipleine, tu es vite emportée par la réunion, tu écoutes ce qui se dit, tu prends toi aussi la parole, car rien, en ces heures, ne pourrait t’empêcher de parler, tu as tant à dire et sur tant de sujets, tu es, à ce moment, comme les autres, dans la délectation de cet échange incessant de mots, de phrases, d’idées : examens... sélection sociale...regarder les chiffres... combien d’enfants d’ouvriers dans les facultés... pourquoi pas plus nombreux... plus bêtes que les gosses de bourgeois ou pas moyens financiers de faire des études... ou pas héritiers... pas cette complicité, dès l’enfance, avec la culture et le langage dominants pour réussir au lycée, puis à l’université...

 Tu es dans les mots, mais pas seulement, pas seulement dans la fête non plus, tu n’es pas dans l’image qu’on se plaît à donner de Mai, image répétée,  ressassée, le grand monôme, les jeunes contre les vieux, le neuf contre l’ancien, entreprise délibérée de réduire Mai à ces clichés pour barrer, masquer, oblitérer le reste, le reste c’est-à-dire ce qu’on n’a pas réussi mais qu’on a tenté, peut-être pas ce qu’on a fait mais ce qu’on a vécu, ce que tu as vécu, et s’il faut des oppositions, plutôt exploiteurs/exploités, l’espérance de la grève générale, de la prise du pouvoir et pas seulement de parole, de la destruction du système en place, la tentative de passer de la révolte à la révolution.

En Mai, tu attends, souhaites, veux la révolution, à ce moment tu n’as qu’une vision positive de la révolution, une vision romantique, tu n’ignores pas le stalinisme, les camps, le goulag, les déportations, les massacres, la bureaucratie, la dictature, mais tu as la certitude de ne pas reproduire les mêmes erreurs, ta révolution sera la libération du peuple par lui-même, elle sera démocratique, la révolution t’est un mot magique, et des images de la révolution, tu en as plein la tête.

Ils disent : « Mai dans la jouissance de l’instant », mais non, plus sûrement Mai enfoncé dans l’Histoire, ancré dans le passé, dans une mythologie révolutionnaire, française et étrangère, et des représentations, des images façonnées par  les manuels scolaires, les romans, les films, qui mêlent tout, les pays et les années, 1789, 1830, 1870, 1905, 1917, foule qui saccage Versailles, barricades des Misérables, combats sanglants de la Commune, prise du Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg, harangues de Lénine à Moscou, train blindé de Trotsky fonçant à travers des plaines enneigées, longue marche de Mao Tsé Toung…

Et tu te demandes si tu vas vivre des événements aussi grandioses, si tu sauras y tenir ta place, si tu seras à la hauteur de la situation et capable de pensées, de gestes, de conduites héroïques. Car à ce moment-là de ta vie, tu as une vision épique de l’Histoire, et tu as besoin de grandeur, et de dépassement…

 Passer de la révolte à la révolution... Mais comment s’y prendre ? Tu ne le sais pas vraiment, tu n’as qu’une seule certitude, il faut que la classe ouvrière s’en mêle. Tu n’es pas dans le parti avant-garde des masses, « l’orga », comme disent les trotskistes, tu n’es pas dans l’idolâtrie des masses populaires, comme les maos, mais comme eux, tu crois au rôle historique de la classe ouvrière, tu as lu Marx, Lénine, Trotsky et les autres, donc pour toi, la classe révolutionnaire, c’est la classe ouvrière, elle seule peut renverser le système capitaliste, abolir l’ordre bourgeois.

 A suivre

 

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