Une lecture raciale partagée hélas !

Une lecture ethnico-raciale de la population française est devenue un must,  s’exerçant tantôt avec l’alibi de la cause de « la France périphérique » et/ou du « peuple », tantôt avec celui de la cause dite « décoloniale » des « racisés », des « descendants du colonialisme ou de l’esclavage ».

 

Plusieurs récents épisodes attestent qu’une lecture raciale de la population française ne cesse hélas de progresser. La différence entre les Français entre les « de souche » et les « pas de souche » martelée depuis plusieurs années n’est plus l’apanage de la seule extrême droite. Tandis que celle entre les « Blancs » et les « non Blancs » n’est plus le fait du seul parti des Indigènes de la République, comme l’a montré très récemment, pour ne citer que cet exemple parmi d’autres, la décision d’un syndicat enseignant de séparer, pour une formation à l’anti-racisme, les professeurs blancs et ceux qui ne le sont pas ou qui ne sont pas considérés comme tels.

 Le dernier épisode en date - les propos d’Alain Finkielkraut relatifs à l’hommage rendu le 9 décembre à Johnny Hallyday - combine les deux approches : Le petit peuple blanc est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et seul (…) Les non-souchiens brillaient par leur absence" a-t-il déclaré sur les antennes de RCJ, lors de l’émission L’esprit de l’escalier du dimanche 10 décembre. Et en réponse à la vive polémique que ces commentaires suscitèrent, leur auteur indiqua le lendemain, sur RMC, dans l’émission Les Grands gueules, qu’il « ne comprenait rien à cette tempête », puisqu’il n’avait fait qu’un « constat », et que c’est « par ironie » qu’il avait repris l’expression « souchiens », utilisée par la porte-parole du parti des indigènes de la République, Houria Bouteldja, en 2007, lors de l’émission télévisée, Ce soir ou jamais, et forgée à partir de la distinction faite par l’extrême droite entre les Français « de souche » et les autres.

 1 Sur l’utilisation de l’expression « brillaient par leur absence ».

 Un simple constat, celui d’une absence, sans jugement aucun, comme le prétend Finkielkraut ? Difficile de le croire. L’expression « brillaient par leur absence » n’est pas neutre, elle est en elle-même un jugement, généralement peu positif. Dire d’une personne ou de plusieurs qu’elles « brillent par leur absence », n’est pas seulement prendre acte de leur absence. C’est signifier que cette absence est remarquable, qu’elle doit être remarquée, qu’elle a un sens autre que la simple absence. Ainsi, par exemple, quand un professeur dit d’un élève qu’il « brille par son absence », c’est pour souligner ou qu’il est souvent absent, ou que son absence est significative d’autre chose qu’elle-même.

Donc l’absence des «  non souchiens » - c’est-à-dire « les banlieues », traduction d’Elisabeth Lévy, l’interlocutrice de Finkielkraut sur RCJ - doit être remarquée. Mais pourquoi s’arrêter à cette absence-là plutôt qu’à d’autres ? Des millions de Français en effet n’accompagnaient pas le 9 décembre le convoi funéraire de Johnny Hallyday sur les Champs Elysées. Faire un sort à cette absence « des banlieues » ou encore comme le dira Dominique Bussereau, le président Les Républicains du conseil départemental de Charente-Maritime, « du peuple de Seine-Saint-Denis », atteste bien d’une obsession, celle en effet « des banlieues », « du 93 », autant dire « des Noirs », ou encore des « Arabes », ou encore « des Maghrébins », ou encore « des musulmans ». Et ce mot de « non souchiens » utilisé par Finkielkraut ne renvoie pas en effet à une auto-désignation, comme il tente de le faire croire, et après lui par exemple Benoit Rayski sur le site Atlantico.

Fallait-il donc que « les banlieues » complètement essentialisées soient là, sur les Champs Elysées, sur les places de la Concorde et de la Madeleine pour prouver qu’elles étaient bien françaises, qu’elles méritaient de l’être, qu’elles communiaient avec l’officiel et français chagrin médiatiquement martelé depuis l’annonce de la mort de Johnny ? On comprend qu’avec les « non souchiens », ça ne va jamais. De trop quand ils sont là, suspects quand ils sont absents, jamais à leur place donc et toujours sous surveillance !

  2 Sur l’utilisation des expressions « le petit peuple blanc » et « les non souchiens », cette dernière, reprise « avec ironie », affirme Finkielkraut. Qu’est-ce qu’on rit ! Comme certains riaient, en d’autres temps, avec les mots de « youpins » ou de « bicots » !

 Il y a des expressions sur lesquelles il vaut mieux ne pas ironiser. Sous couvert d’  « ironie », - une « ironie » préparée, qui ne vient pas à brûle-pourpoint -  les interventions de Finkielkraut sur RCJ sont travaillées et écrites – l’académicien légitime des mots, « de souche », « pas de souche », « souchiens », « non souchiens », et même « Blancs » et « non Blancs » et avec eux la lecture raciale de la population française, lecture qui substitue à une citoyenneté républicaine une citoyenneté différencialiste et hiérarchisée, liée à l’origine, à la couleur de peau, aux ancêtres, à l’hérédité, à la durée de la présence sur le territoire, à la verticalité…

Impossible désormais de ne pas savoir à quoi s’en tenir : Alain Finkielkraut et Houria Bouteldja de bords prétendument opposés, disent la même chose, adoptent la même lecture du monde et mènent le même combat : non pas conjurer un affrontement racial et ethnique, mais l’attiser.

 Ils ne sont pas seuls, chacun a ses amis, ses alliés, ses soutiens, qui se manifestent à chaque occasion. Quant à la lecture ethnico-raciale, elle est devenue un must,  s’exerçant tantôt avec l’alibi de la cause de « la France périphérique » et/ou du « peuple », tantôt avec celui de la cause dite « décoloniale » des « racisés », des « descendants du colonialisme ou de l’esclavage ».

 Ainsi l’anti-racisme et l’anti anti-racisme se rejoignent. Ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle.

 

Martine Storti

Dernier ouvrage publié Sortir du manichéisme, des roses et du chocolat, ed Michel de Maule, mars 2016

 

 

 

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