De l’usage idéologique du mot «néo-féminisme»

Le mot « néoféminisme » ne désigne pas les jeunes féministes pour les distinguer de leurs ancêtres du MLF. Ce terme a une fonction idéologique. Il sert moins à exprimer un désaccord qu’à nommer le féminisme ou les féministes qui ne conviennent pas, ou qui ne sont pas convenables. Il est un outil de disqualification plurielle.

 Le mot « néo-féminisme » a le vent en poupe. Désigne-t-il les jeunes féministes, pour les distinguer de leurs ancêtres du MLF ? Pas seulement. Et même plutôt pas. Ce terme, souvent utilisé notamment par Le Figaro, Causeur, Valeurs actuelles, La revue des deux mondes a une fonction idéologique. Il sert moins à exprimer un désaccord qu’à nommer le féminisme ou les féministes qui ne conviennent pas, ou qui ne sont pas convenables. Il est un outil de disqualification plurielle.

 Et la liste est longue, d’autant que le terme néo-féministe peut désigner différents positionnements, en les séparant et/ou en les amalgamant. Il faut noter que souvent l’article utilisé n’est pas « des » néo-féministes, ce qui permettrait de faire des distinctions, mais « les » néo-féministes, façon de globaliser et de faire fi des nuances

Ainsi des personnes en désaccord avec les campagnes MeToo et BalanceTonPorc, imputent leur origine non pas au féminisme mais au néo-féminisme, lequel est illico presto jugé acteur et producteur d’un féminisme « puritain », « moraliste », « victimaire », « punitif », « justicier », « délateur », «  cafteur », « agent de la censure », « ennemi de la liberté sexuelle », « harceleur » et même « totalitaire ». Tous ces mots et adjectifs ont été utilisés depuis le début de l’affaire Weinstein dans des articles, des tribunes, des entretiens…

Ah bien sûr une grande partie des personnes qui vilipendent ce néo-féminisme prennent soin de se revendiquer du féminisme, l’ancien féminisme, le bon féminisme, celui de Beauvoir, celui des années 70, celui du temps béni du MLF, qui n’aurait jamais été stigmatisé. Elles ignorent, elles oublient (ou elles font semblant d’oublier) ce que Simone de Beauvoir a reçu comme injures, accusations, anathèmes, menaces même lors de la parution de son livre Le deuxième sexe, en 1949. Et des années plus tard, en 1960, Beauvoir soulignait encore à quel point elle avait été « étonnée par les fureurs que Le deuxième sexe a déchainées ».

Les mêmes personnes oublient aussi (ou font semblant d’oublier) ce que les filles du MLF ont entendu du temps où elles luttaient pour la libéralisation de l’avortement ou contre le viol, du temps où elles dénonçaient jour après jour le patriarcat, le machisme, le sexisme.

Parfois aux adjectifs que j’ai précédemment cités s’ajoutent deux reproches : la « guerre des sexes » et l’« annulation de la différence des sexes » qui seraient fomentées par les néoféministes du XXIème siècle, ancestraux reproches puisque déjà énoncés deux siècles plus tôt !

Enfin, « les », (toujours « les » et jamais « des ») néo-féministes seraient coupables de ne s’en prendre qu’au « mâle blanc » et de témoigner une bien dommageable indulgence à l’égard des agressions et des violences lorsqu’elles sont commises, au choix, par des « immigrés », des « musulmans », des « islamistes »,  des « Arabes », des « Noirs ».

Certes, il est tout à fait légitime de critiquer telle ou telle action, campagne, position, analyse, déclaration. Je suis quant à moi en désaccord avec bien des féministes d’aujourd’hui, jeunes et moins jeunes et sur de nombreux sujets. Mais je sais qu’elles ne pensent pas toutes la même chose, et je refuse la pratique de la globalisation et de l’amalgame. On peut par exemple être favorable à MeToo, c'est mon cas et en même temps dénoncer les agressions sexuelles, quel qu’en soit l’auteur, quelle qu’en soit sa couleur de peau ou son appartenance sociale ou religieuse.

La palme de cette pratique de l’amalgme revient sans doute au numéro d’avril de la revue Causeur. Je savais que cette revue n’avait pas un goût prononcé pour la nuance. Mais dans ce mois où il ne faut pas « se découvrir d’un fil », comme le dit le proverbe, le fil dont se couvre Causeur est une grosse corde.

Aux habituels et globalisant anathèmes lancés contre le néo-féminisme par Alain Finkielkraut s’ajoute un article inouï de Peggy Sastre.

Initiatrice de la tribune dite « des 100 femmes » ou encore dite « tribune Deneuve » publiée en janvier 2018 par Le Monde, celle-ci ose rapprocher #Metoo des lynchages racistes et des accusations délibérément mensongères de viols de femmes blanches par des Noirs aux USA !

Sur la page qui suit cet article Eugénie Bastié se félicite de la dénonciation du « néoféminisme victimaire » opérée par « Peggy » qui « est drôle » et qui a « du cran ». « Drôle », je ne sais pas, mais « du cran », il en faut en effet pour écrire les ignominies qui figurent dans l’article titré « La ballade des pendus »

J’ajoute que le féminisme beauvoirien, défendu par Finkielkraut dans le même numéro pour mieux disqualifier « le néo-féminisme », est farouchement détesté par Bastié et ses ami-es de la revue Limite. Mais à Causeur, on fait fi de telles contradictions, on accepte toutes les alliances, dès lors qu’elles nourrissent le réquisitoire conduit jour après jour et depuis des années contre les néo-féministes, manière de s’en prendre au féminisme, qu’il soit néo ou archéo !

 

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