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Billet de blog 1 mai 2018

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Quelques jours en mai 68, quatrième épisode,25-30 mai

En 2006, j'ai publié un roman, «32 jours de mai». En plusieurs épisodes, je reprends ici des extraits qui disent, du 14 mai au 16 juin 1968, le quotidien d'une soixanthuitarde, alors étudiante en philosophie à la Sorbonne, et très engagée dans ces journées de lutte, de suspension de la vie ordinaire, d'emballement des corps, des cœurs et des âmes. Quatrième épisode 25,26,27,28,29,30 mai

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Après les précédents épisodes

https://blogs.mediapart.fr/martinestorti/blog/120418/quelques-jours-en-mai-68 14 et 15 mai

https://blogs.mediapart.fr/martinestorti/blog/170418/quelques-jours-en-mai-68-suite-16-17-18-19-mai

https://blogs.mediapart.fr/martinestorti/blog/170418/quelques-jours-en-mai-68-suite-20212223-mai

 voici le quatrième épisode 25,26,27,28,29,30 mai

Samedi 25 mai,

tu t’es réveillée tard, mal à la tête, mal au yeux, mal à la gorge, et encore l’odeur des lacrymos dans le nez, tu files directement à Censier sans passer par le quartier de la Sorbonne, pas envie de voir les arbres arrachés, les voitures renversées, les restes de barricades, et encore moins les innombrables badauds venus contempler le champ de bataille, et même se faire photographier devant des carcasses de bagnole, comme au lendemain de la nuit du 10 mai, ce tourisme d’après manif te dégoûte.

Donc directement Censier, l’amphi B, au lendemain de cette nuit à la fois terrible et absurde où tu t’es sentie si seule, si isolée parmi ces milliers de gens dont certains t’ont paru animés d’un goût de l’affrontement, d’un penchant pour la violence, presque d’un désir de guerre auquel tu n’as pu que rester étrangère.

A travers les récits des journaux et ce que racontent tes camarades, tu prends davantage la mesure de ce qui s’est passé et tu comprends d’où t’est venue l’impression de confusion que tu as ressentie au long de la soirée, manifestants contraints par les nombreux barrages policiers à s’engager, depuis la gare de Lyon, dans différentes directions, éclatement des cortèges, dispersion des affrontements, à la Bastille, à la Nation, à la Bourse, en plusieurs points du Quartier latin, violences policières, ratonnades dans les rues, matraquages dans les fourgons, les hôpitaux, les commissariats de police, Pierre Mendès France et l’archevêque de Paris, monseigneur Marty, venus au cœur de la nuit, à la Sorbonne, au chevet des blessés...

 Dans l’amphi B, plein d’étudiants, mélange d’abattement, d’excitation, de colère, de désarroi. Que peut-on faire ? Que faut-il faire ? Vote dérisoire d’une motion pour dénoncer, condamner ces violences policières ainsi que les déclarations du ministre de l’intérieur, Christian Fouchet, « la pègre, sortie des bas-fonds de Paris, se dissimule derrière les étudiants ». Mais de qui parle-t-il ? Des jeunes ouvriers, très nombreux, qui ont participé à la manifestation ? Après les « enragés », les « provocateurs », « les éléments incontrôlés », expressions auparavant utilisées pour disqualifier les étudiants, voilà que le gouvernement, prétendant séparer le bon grain de l’ivraie, n’hésite pas à adopter un langage digne de celui des Versaillais parlant des Communards.

 Plus tard, tu es avec d’autres dans un café, tu effaces peu à peu les ombres de la nuit, tu es à nouveau installée dans le moment présent, dans cette ardeur de la discussion qui vous tient tous. Quel est le sens des derniers affrontements ? Ne font-ils pas le jeu du pouvoir ? Celui-ci ne les a-t-il pas provoqués pour susciter un climat de peur ? Pourquoi le cortège est-il revenu au Quartier latin ? Est-ce délibérément ? Ou parce que la police le souhaitait ? N’a-t-on pas, hier soir, raté le coche ? Au lieu de mettre le feu à la Bourse, n’aurait-il pas été préférable de s’emparer d’un ministère, faire ainsi la preuve qu’il n’y avait plus de gouvernement effectif ? Et à quoi a servi la manifestation ? A montrer la nécessité d’affronter le pouvoir ? A affirmer l’existence d’une force d’opposition aux négociations qui s’ouvrent rue de Grenelle entre les syndicats, le patronat et le gouvernement, sous la présidence du Premier ministre, et qui visent à canaliser la grève, à la ramener à des schémas connus, à l’enfermer dans des revendications traditionnelles, à lui ôter son potentiel subversif ?

« Pourvu que les grévistes fassent échouer cette manœuvre ! », telle est votre espérance à tous.

 Dimanche 26 mai,

tu déjeunes chez tes parents, la conversation roule sur les négociations de Grenelle, ton père te dit : « si on en tire une augmentation de salaire, une baisse du temps de travail et une reconnaissance du droit syndical, ça sera bien ». Tu connais la dureté de sa vie à l’usine, tu admets que « toute amélioration est bonne à prendre », c’est ce qu’il te serine, pourtant, cette modération t’agace, tu lui fais remarquer qu’avec leur grève, les ouvriers peuvent obtenir beaucoup plus, « mais quoi, demande-t-il, exactement quoi ? »

Et parce que tu es bien incapable de répondre « exactement » comme le réclame ton père, tu te lances dans un discours enfiévré, « urgence d’en finir avec une société d’injustices et d’inégalités »...« foutre en l’air un système d’exploitation où patrons et actionnaires s’enrichissent sur le dos des ouvriers »... « longtemps qu’il n’y pas eu une grève aussi importante en France, et même en Europe »... « pourquoi la brader si vite dans une négociation dont les éventuels avantages seront bien vite repris »... « pourquoi ne pas tenter d’imposer un pouvoir économique et politique des travailleurs ? »... « pourquoi ne pas remettre les usines en marche au profit des ouvriers, réaliser l’union de tous ceux qui produisent les richesses et qui sont sans cesse volés des fruits de leur travail »... « pourquoi ne pas inventer un autre système ? »...  « avec une telle grève, tout est possible ! »

« T’es complètement folle, ma pauvre fille, c’est ce que ton père te rétorque, complètement folle, si on fait ce que tu dis, ils nous enverront l’armée, ils nous tireront dessus, c’est ça que tu veux, mourir pour la révolution. Et en URSS, t’as vu ce qu’elle a donné la révolution ! ». Le sempiternel argument est lâché, cent fois que tu l’as entendu, cent fois que tu as répondu que la France n’est pas la Russie tsariste, que le régime qui règne en Union soviétique n’a rien à voir avec le socialisme, qu’on peut s’y prendre autrement, que tu n’attends rien des communistes, cent fois en vain, et aujourd’hui encore tu as l’impression de te heurter à un mur, à une surdité que tu crois volontaire, qui te paraît servir d’alibi à la soumission, à la résignation. Cette résignation à l’ordre des choses, n’est-ce pas ce que tu refuses depuis que tu es adolescente?

 Lundi 27 mai,

tu es encore chez tes parents, quand tu entends Pompidou l’annoncer à la radio, ce « compromis » ... « caractère fécond de la négociation »... «  avantages sociaux exceptionnels »... « nécessité d’une reprise rapide du travail »...

Qu’est-ce qui a été obtenu ? Une augmentation du SMIG, une augmentation des salaires de 10% mais en deux étapes, en juin et en octobre, une légère baisse du temps de travail, un projet de loi sur l’exercice du droit syndical dans les entreprises. « Deux semaines de grève générale pour aboutir à si peu de choses, j’espère bien que les ouvriers ne vont pas marcher dans cette combine ! » Tu attends une réaction de ton père. En vain. C’est sans un commentaire qu’il t’embrasse et part pour son usine.

 Plus tard, à la Sorbonne, désarroi, perplexité qui se conjuguent avec l’incertitude politique, la crainte que la signature d’un compromis entre les syndicats, le patronat et le gouvernement, à l’issue des négociations de Grenelle, mette fin à la grève. Interrogation : « Les ouvriers vont-ils approuver le compromis ? »

Mais dans la matinée arrive la nouvelle qui provoque une explosion d’enthousiasme : réunis en meeting, les ouvriers de Renault Billancourt, ont refusé l’accord et ont même sifflé Georges Séguy et Benoît Frachon, les leaders de la CGT.

Alors reviennent les sourires. Alors renaît l’espérance.

 Euphorie de l’AG de philo. Au fil des heures, le miracle s’est confirmé : après les ouvriers de Renault, ceux de Berliet, de Sud-Aviation, de Citroën, de la Snecma, de Rhodiacéta ont décidé aussi de poursuivre la grève. Va-t-on passer, comme le redoute le journaliste Pierre Viansson Ponté dans Le Monde de l’après-midi, « d’une grave crise nationale à une situation révolutionnaire »?

Justement, c’est ce qu’elle veut, l’AG, passer à une situation révolutionnaire !  Mais comment ? Comment aller plus loin ? Comment donner une incarnation politique au formidable potentiel que représentent les grévistes ? Comment contrer l’illusion du gouvernement populaire que commencent à proposer les communistes et les socialistes ? Est-ce le rassemblement organisé le soir même par l’UNEF au stade Charléty et où sont conviés étudiants et ouvriers qui peut offrir une autre perspective politique ? Ou bien s’agit-il juste d’une opération conduite par le syndicat étudiant, le PSU et la CFDT pour mettre en selle Pierre Mendès France, comme certains l’affirment ? Questions de l’AG, questions dans la tête de chacun.

Tu ne sais plus trop quoi penser ni quoi faire. Aller au meeting du stade Charléty a-t-il un sens ?  ». « N’est-il pas une combine politique, différente de celle conduite par les communistes, mais une combine cependant ? N’est-il pas la carte ultime jouée par la partie la plus réformiste de la bourgeoisie ? Au lieu d’inciter les grévistes et tous les citoyens à s’organiser, à prendre en mains leur vie et la société, ne leur fait-on pas croire que certains savent ce qu’il convient de faire, à leur place ?

Mais quand tu vois un cortège se former, tu t’y mêles, « ce n’est qu’un début, continuons le combat » rue Monge, avenue des Gobelins, avenue d’Italie, boulevard Kellermann, la foule ne cesse de grossir, de crier, de taper dans ses mains, de chanter... Dans un mélange de drapeaux rouges et noirs, de banderoles étudiantes et de pancartes ouvrières, d’applaudissements qui saluent les délégations de Sud-Aviation, de Renault, du Crédit lyonnais, de l’ORTF, l’entrée dans le stade Charléty prend des allures de cérémonie joyeuse et fraternelle. Tu y es dans cette foule, et tu ne boudes pas ton plaisir…

« La pègre est venue nombreuse ! » Jacques Sauvageot, le vice-président de l’UNEF, ouvre le meeting, suivi d’un orateur qui exalte l’alliance des travailleurs manuels et des travailleurs intellectuels, d’un autre qui affirme que les droits sociaux ne doivent pas se négocier mais se conquérir, d’un autre encore qui appelle à la création de comités révolutionnaires de quartier, d’André Barjonet, qui vient tout juste de démissionner de la CGT et qui, qualifiant la situation de révolutionnaire, affirme « tout est possible ! »

« Tout est possible ! » les mêmes mots, exactement, que ceux que tu as lancés, la veille, à ton père.

 Mardi 28 mai,

Mitterrand  annonce sa candidature à la présidence de la République et l’éventuelle constitution d’un gouvernement provisoire dont la direction pourrait être assurée par Mendès France.

« Ils essaient de tirer les marrons du feu, de détourner en leur faveur ce mouvement qu’ils regardent depuis le début avec méfiance », as-tu immédiatement jugé, appréciation que partagent tes camarades. Encore avez-vous quelque estime pour Mendès, mais à l’égard de Mitterrand, ce carriériste de la quatrième République, vous n’éprouvez que du mépris. Les manifestations ont-elles eu lieu pour qu’il prenne la place de Pompidou ou de Gaulle ? Les ouvriers sont-ils en grève depuis deux semaines pour un simple changement de personnes ? Qu’attendre de ces politiciens bourgeois prêts à gérer le système tel qu’il est, comme ils l’ont déjà fait ? Rien.

 Mercredi 29 mai,

disparition du Général, un vrai coup de théâtre, juste avant midi, on apprend l’annulation de l’habituel conseil des ministres du mercredi et le départ du président de la République avec sa femme pour Colombey-les-Deux-Eglises. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il va démissionner ? Qu’il prépare une opération de diversion ? Les interrogations s’accumulent quand un moment plus tard, c’est la disparition de de Gaulle qui est annoncée. Certes il a quitté l’Elysée, certes il est monté dans un hélicoptère à Issy-les-Moulineaux mais il n’est pas arrivé dans sa propriété de la Boisserie. Où est-il donc ? Personne ne semble le savoir. Et que dit le Premier ministre ? Et le gouvernement ? Mais y-a-t-il encore un gouvernement ?

Que va-t-il se passer ? Des élections vont-elles être organisées ? Un gouvernement provisoire va-t-il être formé ? Dirigé par qui ? Par Mendès France? Par Mitterrand ? Avec les communistes ? Sans les communistes ? Mais si le pouvoir est vacant, pourquoi des forces révolutionnaires ou en tout cas plus à gauche que les socialistes et les communistes ne s’engouffreraient-elles pas dans la brèche ainsi ouverte ? Mais quelles forces ? Qui est capable de porter politiquement la puissance des grévistes ?

 Bien étrange journée, avec dans l’après-midi, la manifestation organisée par la CGT, de la Bastille à la gare Saint-Lazare, des centaines de milliers de manifestants derrière Georges Séguy, Benoît Frachon, Jacques Duclos, Etienne Fajon, mobilisation immense. « Pour rien », rabâches-tu, postée des heures sur les trottoirs du boulevard Beaumarchais, dans un mélange de colère et de tristesse, « juste pour canaliser les grévistes, empêcher qu’ils ne soient séduits par une autre perspective politique que celle offerte par les communistes, pour afficher une rhétorique radicale alors que la CGT, dans les faits, ne cherche qu’à mettre fin à la grève ».

A suivre

Tu ressasses ces considérations sans en être surprise, pas étonnée en effet que les communistes montrent qu’ils ne veulent pas le pouvoir ou plutôt préfèrent sauver la mise à de Gaulle plutôt que de favoriser un gouvernement de Mitterrand ou de Mendès France, toujours la même histoire, dans des circonstances plus tragiques, même attitude du PC allemand dans les années 30,  plutôt Hitler que les socialistes.

 Etrange journée où l’on a vu la vacance du pouvoir, le blocage des institutions, l’évidente nullité des directions politiques et syndicales, l’inexistence d’une alternative révolutionnaire, étrange journée qui te laisse perplexe, comme le sont les étudiants et enseignants avec lesquels, en fin d’après-midi, tu es à nouveau installée à L’Escholier, ton café préféré place de la Sorbonne. Maintenant vous savez que de Gaulle est arrivé chez lui, à la Boisserie, mais nullement ce qu’il a fait pendant les heures séparant son départ de Paris et son arrivée à Colombey, et chacun de s’interroger : « n’est-on pas cet après-midi passé à côté de quelque chose ? »

Tu es persuadée qu’aujourd’hui la brèche aurait dû et pu être élargie. « Il fallait profiter de ce vide », lances-tu aux profs qui, bien qu’ils soient tous plus âgés et qu’ils aient plus de savoir et d’expérience, te paraissent aussi impuissants que toi et même davantage, à prendre l’exacte mesure de la situation. Mais qui en est capable ? Pour la première fois depuis le début du mois de mai, tu as l’impression d’un ratage et même d’une occasion historique manquée.

 Jeudi 30 mai,

A l’attente pleine d’espérance des jours précédents a succédé une attente inquiète, ponctuée d’efforts faits pour se rassurer, se répéter que malgré les tentatives de division, malgré les négociations conduites secteur par secteur, les grévistes tiennent toujours, et même certains débraient à nouveau après avoir repris le travail, tels ceux de l’usine Lesieur à Dunkerque. Mais on sent bien qu’on n’a plus la main, que quelque chose nous échappe, que la scène est en passe d’être reprise par ses habituels occupants.

Journée passée à l’attendre le discours annoncé du général de Gaulle, une journée en grande partie vide, traîner, bavarder dans les couloirs et les amphis, on va au café, on revient à la fac, on écoute la radio, on commente la candidature de Mendès France à la direction d’un gouvernement provisoire...

A quatre heures et demi, on se met à écouter l’allocution du Général diffusée par la radio, voix ferme, bien plus ferme que le 24 mai : « je ne me retirerai pas » ... « je ne changerai pas le premier ministre » ... « je diffère la date du référendum » ... « je dissous l’Assemblée nationale ... « intimidation » ...« intoxication » ... « tyrannie »... « un parti qui est une entreprise totalitaire »... « il faut que s’organise l’action civique »... « France menacée de dictature ».. « ambition et haine de politiciens au rancart ».

Tu prends tous ces propos en pleine gueule et surtout cette manière qu’a le président de la République de nous tenir pour quantité négligeable, de disqualifier toutes nos aspirations, de nous assimiler à la menace communiste. Mais quelle menace ? Le PC n’est-il pas, depuis le début, le plus sûr allié du pouvoir en place ? N’a-t-il pas tout fait pour empêcher le développement des grèves, pour les limiter à des revendications corporatistes, traditionnelles ? Quand de Gaulle s’en prend à ceux qui empêchent les « étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler », c’est la franche rigolade. On rit tous, mais jaune. On devine que ce discours risque bien de renverser la situation : la gauche, n’en doutons pas, va se féliciter de ces élections législatives, trop heureuse de retrouver un scénario connu et l’habituel petit jeu parlementaire, un jeu qui exclue tous ceux qui ne votent pas et d’abord cette jeunesse sans laquelle rien ne se serait passé.

Un seul espoir : que les ouvriers refusent le piège électoral comme ils ont refusé les accords de Grenelle. Après avoir compris que les avantages proposés seraient bien vite repris par les patrons, vont-ils comprendre que la prétendue sauvegarde de la République ne sert qu’à masquer celle des intérêts de la bourgeoisie ? Vont-ils admettre de perdre le pouvoir qu’ils ont conquis dans leurs usines depuis le 13 mai ? Vont-ils s’apercevoir que les partis de gauche les trahissent comme les trahissent les bureaucraties syndicales ?

Ainsi que les autres, tu te raccroches à cet espoir, plutôt tu t’efforces de t’y raccrocher, mais intimement tu n’y crois pas, tu t’en vas, tu en as assez de Censier, de la Sorbonne, du Quartier latin, tu t’y sens enfermée, prisonnière, tu as envie de savoir comment les gens réagissent aux propos du président de la République, tu décides d’aller voir tes parents pour connaître leur opinion et celle des ouvriers de la Préméca.

 Dans les camions militaires, substituts des transports en commun, qui te mènent en banlieue, le soulagement des uns - « ça va enfin finir la chienlit » - se mêle à l’amertume des autres - « de Gaulle n’aime pas les ouvriers, il est du côté des patrons ».

A Colombes, tu trouves tes parents devant la télévision. « Voilà le service minimum et officiel qu’assurent les journalistes aux ordres, alors que la majorité de l’ORTF est en grève ! », tu lances cette invective en regardant le reportage sur la manifestation des gaullistes de la Concorde à l’Etoile. Il paraît qu’ils étaient un million. Un million de gaullistes ? Ou un million de froussards, de trouillards, de profiteurs, de bourges des beaux quartiers, de réactionnaires frileux encouragés par le discours de de Gaulle à redresser la tête?

 C’est alors que tu vois cette image de Malraux à la télé, Malraux agrippé à Michel Debré, c’est la bousculade, élus avec leur écharpe tricolore, types en costard cravate, les uns ont le pouce levé, d’autres font le V de la victoire, ruée des photographes, ils sont sous l’Arc de Triomphe, devant le tombeau du soldat inconnu, Malraux tenant la main de Debré qui chante La Marseillaise, cette image de Malraux que tu juges grotesque.

Malraux, celui avec lequel tu étais entrée dans la littérature de ton siècle, tes premières lectures du vingtième siècle, tu étais lycéenne, tu avais quinze ou seize ans, La voie royale, La condition humaine, L’espoir, les mots de Malraux t’avaient plu, exaltée même, tu en avais inscrit quelques-uns sur le carnet de moleskine noire où tu recopiais des phrases qui t’intéressaient. Une citation de L’Espoir occupait la première page, pas une citation sur la révolution ou la fraternité ou la politique ou l’héroïsme, ou les pelotons d’exécution, ou les villes bombardées, ou une réflexion grandiloquente sur la vie et la mort, pas un exemple de l’emphase si fréquente chez Malraux, non, une simple phrase : « l’Espagne, c’était cette mitrailleuse tordue sur un cercueil d’Arabe et ces oiseaux transis qui criaient dans les gorges ». Ces quelques mots, qu’avaient-ils fait résonner en toi, quand tu avais quinze ans ? Et malgré la suite, malgré ta prise de conscience de la part de comédie et même d’imposture, en 68, tu as encore pour Malraux une sorte d’attachement, alors, ce soir, devant cette image, tu as honte pour lui, tu es en colère aussi, tu as l’impression d’être trahie, tu as envie de pleurer, sur Malraux, sur toi-même, sur la défaite qui s’annonce

« Le patron, il y est, à la Concorde », ton père aussi est en rage, « c’est pas la République qu’il veut sauver, mais son fric; tu te rends compte, il ne veut même pas appliquer les accords de Grenelle, mais on va le faire céder ». « Comment ? » « Je ne sais pas, mais on trouvera ». En tout cas, pas question, pour les ouvriers de la Préméca de reprendre le travail et cette détermination te rassure un peu. Mais ton père ne te ménage pas : « ta révolution, ma pauvre fille, elle est finie, vous vous êtes mal débrouillés, fallait prendre d’assaut l’Elysée ! ».

« Pourquoi tu l’as pas pris l’Elysée ? Pourquoi tu n’y es pas allé ? » Tu déverses sur ton père la hargne que tu contiens depuis des heures, tu sais que tu as tort de t’en prendre à lui qui, comme des millions d’autres, paye l’impasse politique, les manœuvres diverses, la force des puissants, les mensonges sans cesse faits au peuple, tu t’en prends à lui faute d’avoir en face de toi ceux que tu hais et méprises à la fois, des sentiments qui te viennent de l’enfance, car depuis toujours tu as une conscience nette, précise, de l’exploitation, de l’écrasement des uns par les autres, et des baratins pour masquer cet écrasement, de la comédie pour les dissimuler, les enrober, une conscience qui ne t’a jamais quittée.

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