Discours de Marine Le Pen à Fréjus : l’Europe d’abord, la République au placard

Ce dimanche 16 septembre à Fréjus, Marine Le Pen a prononcé un discours de rentrée en demi-teinte, axé principalement sur l’immigration, et occultant du reste les questions sociales et européennes. Le programme pour les européennes ne se profile pas, reste inconnu de l’opinion, et laisse entrevoir une campagne entachée par les affaires et les manques de moyens et de clarté.

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Depuis le départ de l’ex bras-droit de Marine Le Pen, Florian Philippot, la question européenne a pris un tournant pour le moins caustique. Ce dimanche 16 septembre à Fréjus, Marine Le Pen s’est abstenue du traditionnel « Vive la République » que tous les politiques prononcent en clôture de leurs discours. Pour combler ce manque, la présidente du Rassemblement National a choisi un parti pris tout à fait nouveau et qui en a surpris plus d'un. Ainsi achève-t-elle son discours par un « Vive l’Europe » comme un pied-de-nez à son ancien numéro 2, qui défend depuis toujours une sortie de l'Union européenne, et qui a tenté d'imposer cette position à l'ancien Front National. Faut-il y voir le signe que la République et ses institutions, symboles pourtant de souveraineté de la Nation, passent après l’intérêt de l’Europe, et donc après les intérêts supranationaux ?

Une position qui penche de plus en plus vers l’antirépublicanisme

Ce dimanche, à Fréjus, il n’y avait pas que la robe de Marine Le Pen qui était noire. À l’écouter, l’avenir de la France et des Français sera obscur s’ils ne décident pas de la porter elle (ou du moins, son parti politique) en tête des élections européennes. Une manière de convaincre commençant à sentir la naphtaline, mais qui continue pourtant à avoir un certain effet auprès de l’électorat d’extrême-droite. Marine Le Pen a beau dire à chaque élection que celle-ci sera un tournant majeur pour la France et que les enjeux seront considérables, la fable du Rassemblement National prend les accents du célèbre conte "Le Garçon qui criait au loup".

Sur l'ensemble de son discours, Marine Le Pen a consacré une grande majorité de son temps à parler d'immigration, allant jusqu'à parodier les mots du Président de la République, Emmanuel Macron : "L'immigration nous coûte un pognon dingue !" (sic). Alors que le discours migratoire était légèrement mis de côté pendant la campagne présidentielle, avec une forme moins virulente et plus lisse, le naturel revient au galop et Marine Le Pen réemploie ce qui faisait le fond de commerce du parti d'extrême-droite du temps de son père. En réalité, les expertises et autres études nous montrent que les dépenses annuelles liées à l'immigration en 2017 ne s'élevaient "que" à 1,1 milliard d'euros. Un chiffre certes conséquent vu tel quel, mais à minimiser face aux 13 milliards de dette annuelle liée à l'Union européenne, ou les 60 à 80 milliards d'euros à récupérer dans l'évasion fiscale. Mais, ce genre de réalités factuelles n'est pas très vendeur auprès de l'électorat d'extrême-droite. 

Dans l'ensemble de son discours, Marine Le Pen aura prononcé le mot "République" seulement 3 fois. Pour un discours de plus d'une heure, la République est pour le moins aux abonnés absents. Marine Le Pen n'en est plus à son coup d'essai. Tant et si bien qu'elle avait déjà omis de prononcer "Vive la République" en conclusion de précédents discours : d'abord, lors du Congrès du 1er juin 2018, qui officialisera le changement de ligne et de nom du parti d'extrême-droite, ou encore lors de son discours pour la refonte de son antenne jeune, Génération Nation, le 23 juin dernier. Et à raison : le tournant que prend le parti de Marine Le Pen s'avère résolument anti-républicain, et commence à s'assumer au grand jour.

Vendre l'âme de la France à l'Europe

Comme une forme de stigmate, la question de l'UE et de l'euro est balayée par Marine Le Pen. C'est ce qui lui a fait perdre le débat du second tour de l'élection présidentielle. Et comme pour s'excuser et n'avoir plus jamais à remettre les pieds dans un domaine politique qui la dépasse, elle l'abandonne. Puisqu'elle est incapable de justifier de manière argumentée et posée son choix de sortir de l'UE, elle se résout à céder et à lui tendre les bras, au lieu de travailler pour combler son déficit intellectuel. Désormais, c'est à grands renforts du poncif : "Il faut une autre Europe", ou, pour paraître plus innovant et plus faussement technique : "Il faut une alter-Europe" (sic). Un projet de refondation de l'Union européenne, qui selon elle pourrait se baser sur la victoire des partis d'extrême-droite lors de la future échéance européenne. 

Mais une fois encore, il y a un hic. Effectivement, lors d'un débat sur France 2 il y a trois ans, Marine Le Pen démontrait (avec un certain talent oratoire, il est vrai) l'impossibilité de réformer l'Europe. Pour appuyer ses propos, elle montrait les tracts et affiches de nombreux partis politiques, datant pour les plus anciens de 1979, expliquant qu'il fallait changer l'Europe et faire une autre Europe. Ainsi moquait-elle Nicolas Sarkozy avec son "Une autre Europe est possible" en 2015, pour reprendre mot pour mot ses propos en 2018. 

Voir : Marine Le Pen : "Une autre Europe est possible" (2018) - Europe 1 

Voir : Sarkozy s'engage dans la campagne en plaidant pour "une autre Europe" (2009) - La Dépêche

Pour minimiser le virage à 180 degrés opéré par Marine Le Pen depuis le départ de Florian Philippot et le retour de certaines personnes auparavant infréquentables (Philippe Olivier, Paul-Marie Couteaux...), la présidente du parti d'extrême-droite justifie un "ras-de-marée des nationaux" qui permettra de changer l'Europe en profondeur. Amateurisme ou volonté de bluffer : les élections européennes ne permettent que de légiférer les lois européennes proposées par la Commission européenne. Ces élections permettent donc seulement d'avoir un impact très mineur sur le cadre législatif européen. Seule la Commission, qui est l'exécutif européen, et dont la structure est interne et non démocratique, a un réel pouvoir sur les pays d'Europe. Or, les commissaires européens ne sont pas élus, mais nommés par les Etats-membres et le président de la Commission lui-même nommé par le Conseil européen relevant d'une élection purement interne, et dont le Parlement ne joue qu'un rôle strictement consultatif.

Marine Le Pen est-elle devenue européiste ?

Est-ce que dire que Marine Le Pen est devenue européiste est erroné ? Stricto sensu, non. Celle-ci, puisqu'elle abandonne la thématique de la souveraineté ou du moins la relègue clairement au second rang, semble accorder désormais plus d'importance au cadre européen qu'au cadre national. Si le terme européiste revêt plusieurs acceptions, on le rattache souvent aux défenseurs de l'Europe libérale. En réalité, l'européiste est simplement un individu qui préfère des instances supranationales aux instances nationales. Or, Marine Le Pen, en renonçant à vouloir faire une politique nationale pour une politique européenne, se fond désormais dans la masse des européistes. Une stratégie qu'elle espère payante pour ces élections européennes. Néanmoins, le vernis semble craquer de plus en plus, et les multiples compromissions du Rassemblement National risquent tôt ou tard de déboussoler une grande partie de son électorat, toujours attaché à l'indépendance de la France et au retour de ses souverainetés.

 

 

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