Face à « l'ubérisation », la régulation

Depuis quelques années, les grandes entreprises mondiales du numérique « ubérisent » à une vitesse sidérante nos économies et nos sociétés. Ce phénomène de choc d’offre du Net qu’ont pu susciter des entreprises telles Uber ou Airbnb doit maintenant laisser place à la critique. Et surtout au retour de la régulation.

Société. La technologie californienne Uber est l'inspiratrice directe de « l’ubérisation » de l’économie et de la société. Un néologisme employé et décliné allègrement (mais souvent avec pertinence) pour décrire la mise en relation entre les entreprises et leurs clients à travers une plateforme numérique. Ce phénomène a désormais pignon sur rue dans le secteur des services et tend à se propager dans l’ensemble des autres secteurs.  

Il y a quatre ans, Uber traçait son chemin, métamorphosant sans scrupule les taxis parisiens en fétiches du passé. D'un revers de main, l'entreprise avait balayé les indisponibilités, les tarifs excessifs, les voitures sales... Elle avait fait place aux voitures de maître, 6€ la course, disponibles à toute heure de la journée et de la nuit, rapidement sur place pour vous convoyer. Le succès, indéniable, était mondial. La start-up a bousculé l'économie régulée, traditionnelle et rentière, la ringardisant sans commune mesure. La colère des chauffeurs conventionnels et la chute du marché des licences de taxi illustrent les déboires de l'économie traditionnelle à lutter contre l'économie nouvelle. C’est ce que l’on qualifie dans le langage globish la disruption. Mais, après la sidération, il est important de ne pas occulter derrière ce phénomène la question de la protection sociale des employés de start-up. Car tout ceci a un arrière-goût amer de « salariat déguisé ».

Derrière l’efficacité évidente d’Uber se cache une réalité bien plus alarmante et qui devrait susciter l’indignation des acteurs sociaux et politiques en France. Les chauffeurs, piégés par une entreprise leur refusant le statut d’employé et comprimant de plus en plus leurs marges, sont devenus les esclaves de cette ubérisation économique.

 

Le futur désastre de l’emploi « ubérisé »

 

Mais au-delà de ça, elle augure un avenir plus qu’alarmant pour l’organisation économique et sociétale des Etats. Les conséquences de l’Ubérisation seront désastreuses pour l’emploi : les économistes projettent ainsi une destruction de 3,5 millions d’emplois en France à cause de la numérisation de l’économie. D’ici 10 ans, 45% des emplois actuels ne seront plus effectués par des humains mais par des robots. Tout ceci, pour une contrepartie bien faible : certes, ce phénomène générera des activités nouvelles. Mais celles-ci ne profiteront qu’à une infime quantité de salariés très qualifiés, une certaine élite aux parcours technologiques et scientifiques. Dans cette recomposition économique et sociétale, les salariés peu qualifiés seront les grands perdants.

En conséquence, on assistera impuissant à l’accroissement encore plus virulent des inégalités sur le marché du travail, à une « freelancisation » et à une intermittence généralisée ; à un déclin sans précédent pour les salariés, à savoir plus de risques et moins de protection sociale. D’autant qu’à l’heure actuelle, la France, contrairement à d’autres pays comme le Royaume-Uni, n’est absolument pas préparée ni à contrer ni à anticiper ce phénomène. Le risque encouru est celui de prendre de plein fouet ce bouleversement économique. La fronde sociale que cette impréparation suscitera risque d’être bien plus titanesque qu’un Mai 68 et peut mettre en dysfonctionnement critique l’ensemble du pays.

 

Les sociétés doivent se rebeller

 

Après la fascination de la nouveauté, de la qualité et de l’efficacité des services offerts par ces géants, les sociétés doivent impérativement se rebeller contre la conjecture économique qui se dessine de façon toujours plus nette à l’échelle globale. D’aucuns commencent à mesurer le prix qu’elles doivent payer, tant en terme de qualité de vie, de vie privée et de protection des données (puisque toutes ces firmes sont régies par la loi d’Etats étrangers, dans le cas d’Uber, de l’Etat de Californie).

Car ces entreprises ont trop longtemps prospéré sur le dos du laisser-faire mondial. Les nations doivent désormais apporter une réponse claire pour contrer leur dangereuse expansion : la régulation. Cela commence par taxer fortement ces start-ups là où elles opèrent et non dans les paradis fiscaux où elles se sont installées. Retrouver une concurrence loyale et régulée ne signifie pas geler le progrès technologique et numérique qui traverse notre époque. Bien au contraire, la régulation doit permettre aux entreprises classiques d’investir plus sereinement dans la Recherche et Développement puisqu’elles n’auront plus cette épée de Damoclès qu’est la dérégulation qui constituait un frein à l’investissement.

Des grandes entreprises comme EDF ou Airfrance doivent ainsi inciter le perfectionnement de leurs salariés dans la maîtrise du « data-science », à savoir le traitement de données des clients et des algorithmes. Elles doivent s’interroger sur les services qu’attendent leurs clients à l’heure de la transition numérique. La force d’une entreprise se constitue aujourd’hui d’une part importante de son capital immatériel (social, innovation, recherche…), qu'elle ne doit pas délaisser mais bien au contraire faire prospérer.

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