Lettre ouverte aux Gilets Jaunes et au Président

[Cette lettre ouverte m'a été transmise par un ami de longue date, je la relaie.]

Cette lettre ouverte s’adresse aux gilets jaunes, aux français, au Président de la République. En aucune manière, nous ne prétendons représenter le mouvement en cours qui depuis le début, se défie des chefs et des appareils politiques. Sur les ronds-points, dans les manifestations, nous avons jeté toutes nos forces, mais nous ne pouvons en rester là. Il est devenu impératif de témoigner, de réagir sans haine mais sans compromis à l’immense mépris dont nous faisons l’objet. Nous refusons de croire que tout puisse s’arrêter là : dans la brutalité et la défiance, dans l’humiliation et la résignation.

 

Novembre 2018, les gilets jaunes bousculent l'Histoire et décrètent l'état d'urgence. Urgence fiscale. Urgence sociale. Urgence politique. En France, le sens des injustices est, paraît-il, plus vif qu’ailleurs. Est-il cependant nécessaire de brandir ce signe distinctif, ce brevet d’insoumission pour expliquer notre soulèvement ? Le désastre en cours ne saute-t-il pas aux yeux de tous ? Reconnaissons-le, notre France opulente prend l’eau de toute part et emploie désormais toute son énergie à conjurer l’hypothèse du naufrage. Autour de nous, on ne compte plus ceux qui découvrent l’angoisse des fins de mois, les stratégies laborieuses pour joindre les deux bouts. Vidées de leurs pauvres, les métropoles cultivent l’entre-soi ; leur unique préoccupation : tenir leur rang dans les remous de la globalisation. La périphérie est invisible.

 

Personne ne saurait dire exactement ce que nous sommes, personne n’est en mesure de porter notre parole, de nous représenter. Sans voix, sans armes, sans guides, nous n’avons eu d’autre choix que de nous emparer de l’espace public. Exprimer les colères, passionner les samedis, perturber le quotidien, envahir les radios et les téléviseurs, enflammer la rue et chanter la Marseillaise, brûler quelques poubelles, se barricader pour engager la lutte. En peu de mots, voilà les gilets jaunes. L’histoire a ses secrets et ses ironies : ces invisibles, ces sans-voix sont partout. Les gilets jaunes sont dans nos esprits, dans nos conversations, dans nos médias, sur les réseaux sociaux et dans les derniers bistrots de France. Et qui, autour de nous, n’a pas une mère, un fils, un ami ou un collègue gilet jaune ?

 

Nous, gilets jaunes, ne sommes pas le peuple. C’est un fait. Mais la France républicaine aurait-elle encore un visage, sans ces agitateurs de ronds-points, sans ces foules improbables qui envahissent les centres-villes pour foutre en l’air joyeusement les après-midi shopping ? La France républicaine a-t-elle encore un visage, arc-boutée qu’elle est derrière une police éreintée mais acculée au matraquage, de plus en plus grisée par la fièvre répressive ? Devant cette France qui nous toise et décime nos rangs, qui chaque samedi nous refoule dans nos déserts pavillonnaires, nous agitons pourtant un symbole clair et sans équivoque. Porter un gilet jaune c’est se rendre visible en situation d’urgence, montrer qu’on attend les secours. Chacun sait que nous traversons des temps d’interrogation et d’inquiétude, mais nous, les gilets jaunes, nous sommes aux premières loges. On nous prédit un avenir effroyable, on nous reproche de penser fins de mois quand la fin du monde se dessine à l’horizon. Mieux que quiconque pourtant nous avons senti peser le poids du désastre global dans nos budgets faméliques, dans nos combines à deux sous.

 

Pendant qu’une portion toujours plus réduite de la population se cale sur le rythme effréné des « premiers de cordée », avec, en ligne de mire, l’insolente réussite des plus riches (le fameux 1%), nous regardons s’écrouler les immeubles vétustes comme à Marseille, nous voyons péricliter nos services publics – étendard de notre France sociale – sous les coups répétés de réformes scélérates, nous sentons bien que les institutions complices de cette mécanique impitoyable, que les politiques de gestion de crise sont au bout du rouleau. Qui peut croire que ces dernières peuvent encore lutter sérieusement et loyalement contre les monstres économiques qu’elles ont couvés et engendrés ? Qui peut croire qu’il y a encore une âme derrière les sourires crispés des gestionnaires en déroute ?

 

Nous encourageons à nous rejoindre, tous ceux qui ne peuvent plus se résoudre à la routine du déni, aux élections cadenassées, tous ceux qui ne s’en laissent pas conter. Nous tendons la main à tous ceux qui savent, en leur âme et conscience, que nous ne sommes pas des monstres racistes, homophobes et antisémites, pour reprendre la terne litanie des communications officielles. Ceux qui devinent que nous n’avons nullement vocation à la paresse ou à la haine, aux déprédations et aux provocations. Nous accueillerons tous ceux qui se sentent cernés et impuissants, tous ceux qui ne demanderont plus l’aumône.

 

Nos mains pourtant, se sont d’abord tendues vers vous, Monsieur le Président. Vous qui ne pouvez presque rien quand les grands établissements financiers peuvent presque tout, vous qui affichez une politique jupitérienne quand vos pairs sont à Bruxelles à la tête d’une Europe construite dans notre dos et sur notre dos. Vous étiez la nouveauté et l’audace dans cette Vème République vieillissante à laquelle, comme par fatalité, vous avez fini par ressembler. Vous imaginiez pouvoir comprendre et échanger avec tous les Français alors que tous vos gestes sont étudiés : pas une mimique qui ne soit calibrée par la com’, pas une émotion qui ne soit affectée. Votre langue parfois se délie, il le faut bien quand on parcourt la France au pas de course, mais là encore : nulle trace de chaleur ou d’empathie, seulement ces fameuses petites phrases assassines, ces concentrés de venin dont on fait des gorges chaudes. Vous engagez un débat national pour repenser notre vie démocratique quand, en réalité, vous avez décidé par avance des règles du jeu. En définitive, vous le savez bien, l’essentiel n’est pas négociable.

Est-ce là ce que vous appeliez votre « révolution » ?

 

« Vous ne pouvez rien sans les français, Monsieur le Président Macron, alors enfilez le gilet jaune et marchez avec nous pour alarmer et secourir. Avec nous et non pas contre nous, ayez l’esprit de courage et d’humilité, transformons les colères en solutions. » C’était la première invite des gilets jaunes, elle vous a été adressée en novembre 2018. Il s’agissait alors de comprendre, d’agir avec discernement, d’évaluer l’urgence de la situation. Entre-temps gaz lacrymogènes et flashballs ont éclairé nos lanternes. Nos mains tendues se sont retirées pour se tenir plus fermement les unes aux autres. Seule la violence pouvait occuper cet espace que le dialogue avait déserté. Avions-nous d’autres choix ? Peut-on éternellement reprocher à ceux qui se savent condamnés de se débattre jusqu’à leur dernier souffle ? Nos seuls ennemis sont pourtant la cécité et la surdité.

 

Osons une formule à l’emporte-pièce : le mouvement gilets jaunes est la conscience de notre temps. Notre époque est celle d’une crise généralisée qui ne dit pas son nom, et détourner le regard n’empêchera pas la catastrophe. A tous ceux qui spéculent sur la fin du monde, à ces briseurs d’humanité emportés par leur rapacité, nous disons que nous ne reviendrons pas sur cet état d’urgence parce que c’est désormais ce que nous sommes. A ceux qui gouvernent dans le déni et l’autoritarisme nous disons : n’oubliez jamais que sans vous, nous sommes tout et que sans nous, vous n’êtes rien.

Vivre humainement et dignement dans une société plus juste, qui se rappelle qui elle est, voilà ce à quoi nous aspirons. Il n’y a pas de réponses interdites face à cet immense défi, il n’y aura pas de réponses faciles. Tôt ou tard, il faudra les entendre.

 

Benoît Christel et Arnaud Marie

 

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