La Flor, chef d'oeuvre et film fleuve de Mariano Llinás : Interview

Cette semaine sort au cinéma (dans 6 salles seulement dont 3 à Paris malheureusement) la dernière partie de La Flor, film argentin monstrueux d’ambition et de cinéma de 14h. Nous avons passé un moment avec son réalisateur, Mariano Llinás, qui après avoir passé un certain temps à rigoler du nom de notre site (Cinématraque, qui lui rappelle la crécelle argentine), a accepté de parler de son film.

« La Flor cambriole le cinéma », c’est une expression assez belle pour évoquer votre film.

Oui c’est moi qui ai dit ça, vous savez pourquoi ? Parce qu’il y avait écrit hommage au départ, dans le dossier de presse. Et je ne crois pas que l’on fasse des hommages au cinéma… Je fais des films et un film n’est jamais un hommage aux autres films. Et les hommages ce sont les politiciens. On a tenté de penser ce qu’on allait faire avec le cinéma. Car on pensait qu’on allait faire du cinéma, on pensait au cinéma. Et ce n’était pas quelque chose de solennel, c’était plutôt magique.

Je ne suis donc pas allé au cinéma pour rendre hommage. Alors on a pensé que le mot cambrioler c’est plus précis. On a volé. Car il y a une notion de voleur dans le cinéma ! La caméra, c’est un appareil qui vole du réel, vole les comédiens. C’est une bonne approche de lier le cinéma et les voleurs. D’ailleurs être un gentleman cambrioleur, c’est un de mes rêves ! On a fait La Flor parce qu’on a volé un diamant de quelques aristocrates argentins et on l’a vendu au marché noir. C’est la première fois que l’on a fait ça pour financer un film. Je ne sais pas si c’est très prudent de vous dire ça… Mais nous sommes à Paris, personne ne va – je pense – nous envoyer la police.

La Flor aborde plusieurs genres cinématographiques, comment avez-vous pensé l’intégration de ces genres dans la structure très particulière du film ? 

Ce film, c’est au départ ma rencontre avec quatre comédiennes. Une envie de travailler avec elles. Ce n’est pas quelque chose qui est sorti de ma tête, c’est un travail commun et, par ailleurs, c’est aussi le portrait de ces quatre actrices. C’est ce que j’ai compris au milieu du film ; je vais vous parler de Manet, j’ai vu une exposition du peintre au Musée d’Orsay lorsque je tournais ici à Paris. J’ai vu Manet et j’ai vu de quelle façon il faisait le portrait de ces modèles, les différents costumes dont il accoutrait ses modèles… Beaucoup de déguisements différents qui nous donnaient le véritable visage de ces modèles.

La fiction, c’est un peu ça. Les genres, les histoires, les récits au pluriel, c’est ça. Ce sont quelques portraits de ces quatre femmes. Le film est réussi si l’on ressent ces histoires comme le portrait de ces quatre comédiennes. Alors tous les genres, toutes les références au cinéma, au temps jadis, c’est une façon de faire le portrait de ces quatre visages. Les genres, la technique sont des outils pour nous permettre de croquer ces quatre figures de femmes. Quand on me demande ce que j’ai voulu dire avec ce film… Ce film ne dit rien ! Mais il veut montrer de façon cinématographique le portrait de quatre personnes. Tout le reste est pensé comme des outils, narratifs, formels pour montrer ces longs portraits.

Pouvez nous parler du choix de ces quatre comédiennes ? 

Je ne les ai pas choisies séparées : elles forment une troupe de théâtre, La Piel de Lava ( (dont le nom s’inspire du nom des actrices : Laura Parades, Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Valeria Correa). C’est donc une rencontre entre ce groupe de théâtre et le groupe de cinéastes auquel j’appartiens, El Pampero Cine. Les deux sont indépendants. Vous appelez cela un collectif ici, mais je ne sais pas ce que c’est le collectif. Chez nous c’est l’autobus, l’autocar. Aujourd’hui on appelle tout « le collectif ». Disons que nous, nous souhaitons construire des démarches nouvelles, hors sentier, hors de l’industrie, c’est ce que l’on recherche. La Flor est un film qui ne peut qu’exister en dehors de l’industrie, c’est ce qu’on veut faire pour tout nos films.

Nos choix artistiques ne seraient pas acceptés dans un processus normal, avec des financiers. C’est la même chose pour elles, elles imaginent leurs pièces en dehors de l’industrie. Lorsque j’ai vu leur dernière œuvre, j’ai trouvé cela tout à fait incroyable. Elles font tout, elles écrivent ensemble, elles mettent en scène ensemble, elles dirigent elles-mêmes les comédiens. Elles cherchent ensemble à créer quelque chose de véritablement virtuose. Leur façon de travailler, je l’ai trouvée très similaire à notre façon de penser notre travail. Leur vision de la fiction rejoignait la mienne : l’idée de la fiction comme sujet et pas comme un outil pour arriver quelque part… La fiction comme matière.

Nous nous sommes retrouvés dans cette volonté de trouver des choses nouvelles. J’avais envie de travailler avec ces quatre filles, mais peut être qu’il fallait faire plusieurs films. C’est à ce moment-là que je me suis mis à penser à un objet qui pourrait montrer toutes ces histoires avec elles. Pas plusieurs films, mais un seul qui puisse réunir toutes ces histoires. Il me fallait un objet qui pouvait appuyer toutes ces histoires et c’est à ce moment-là que j’ai trouvé la fleur. C’est ce que j’ai trouvé au tout début. Et l’image de la fleur m’est apparue, avec sa tige, ses pétales et cette flèche… Un peu comme les moteurs d’un avion, on a quatre moteurs et un avion.

J’ai pensé qu’on pouvait faire un film comme ça, avec quatre filles avec des rôles différents. Je ne sais pas pourquoi c’est la fleur qui est apparue, mais c’est comme ça et c’est pourquoi le film s’appelle comme ça. Et tous les récits sont venus de cette structure. Évidemment j’avais… L’histoire de la momie, et puis pourquoi ne pas faire quelque chose d’enfantin, de faire un truc un peu drôle, faire quelque chose dans l’esprit B movie, un peu comme le faisait Tourneur, son film la Féline. Et c’est comme ça qu’on a pensé la distribution des rôles : lorsque l’une faisait la gentille, elle faisait ensuite la méchante dans l’histoire suivante.

Ce qui frappe aussi, c’est le côté naïf de ces récits où vos actrices et acteurs jouent différents rôles un peu à la manière des jeux d’enfants dans les cours de récréation, où l’on joue aux espions. « On dirait qu’on était des aventuriers ! », ce genre de procédés.

Je ne sais pas si vous dites cela avec bienveillance (c’est le cas, ndrl). Oui je crois ça. C’est intéressant, ce que vous dites, car parfois on oublie ce côté naïf dans notre métier. L’autre jour mon enfant, qui a bientôt trois ans, jouait avec une voiture, un dinosaure et une figurine de Spider-Man. Il s’est mis à inventer un dialogue entre le dinosaure et Spider-Man au sujet de la
voiture. C’est très amusant une conversation entre un dinosaure et Spider-Man. Et le voyant, je me suis dit que ce qu’on fait, c’était pas si loin. Je crois que je pourrais faire ça, mais ce sont les Américains qui ont les droits de Spider-Man. Je crois que ce type d’imagination c’est très proche de ce que l’on peut faire au cinéma.

Et pour tout un tas de raison, que je ne comprends pas, on a quitté ce type de films. On a pensé que ce type d’illusions devait faire place à une vision plus adulte du cinéma. D’une certaine manière on a quitté cette envie et l’on est allé vers des films que l’on considère plus respectables. Mais lorsque je fais face à ça (il montre une statue dans la pièce) ou la tour Eiffel ou chaque film que j’aime, j’ai toutes sortes d’idées amusantes qui me viennent en tête… Mon imagination travaille. Ce sont des idées qui me viennent de l’enfance. Et je crois que c’est ce que l’on recherche, et qu’on fait tous les autres arts.

Mais aujourd’hui le cinéma est devenu trop sérieux, il a quitté cette possibilité. Je ne crois pas que mon film n’est pas fait pour les adultes, mais j’ai envie de retrouver cette forme de beauté, au bord de l’enfance, même au risque d’être ridicule aux frontières de la honte. Mais du coup, parce que le cinéma est devenu trop sérieux on le prend un peu mal lorsque l’on nous dit qu’on a fait un film enfantin.

Vous parliez de Spider-Man et justement je voulais évoquer l’influence de la bande dessinée sur La Flor, et l’importance d’Hergé. Lui aussi s’attaquait à des sujets très sérieux en voulant, dans un même mouvement, chercher une forme de légèreté.

Il y a beaucoup d’influences de la bande dessinée, mais aussi de la littérature. Le quatrième épisode, par exemple, avec ces idiots qui cherchent à faire un film m’a été un peu inspiré par le village d’Astérix et Obélix d’Uderzo et Goscinny. La première et même la seconde partie, sont très influencées par le cinéma d’Alfred Hitchcock mais également, c’est évident, par le travail d’Hergé.

Mais c’est aussi que face aux films d’Hitchcock je vois une relation entre le cinéaste et l’auteur de BD. Pour moi c’est frappant le rapport entre les deux. Je ne crois pas, qu’Hergé était un amateur des films d’Hitchcock et évidemment Hitchcock n’a sans doute jamais lu Hergé. Il y a chez les deux le même fétichisme, le même amour des objets et des couleurs. Et pourtant je n’ai jamais entendu personne évoquer cette filiation. Hitchcock évoquait le pouvoir psychique des objets, il leur donnait un pouvoir particulier. De la même manière Hergé a créé des objets inoubliables, il pense ses objets comme des personnages et pense ses personnages comme des objets.

Et La Flor c’est un peu la même chose, on a tenté de faire en sorte que chaque personne soit décrite par sa couleur, plus que par sa psychologie. On voulait décrire toute cela de façon visuelle. Et je crois que, évidemment, cela vient d’Hergé. C’est très difficile de parler de cela.

Vous savez il n’y a qu’en France que l’on me pose des questions sur Hergé, que l’on le considère comme un grand artiste. C’est qu’ici on est très sérieux avec Hergé. Ailleurs c’est différents on me parle plus des autres poètes qui sont cité dans le film, mais ici on me parle d’Hergé comme on me parlait des grands poètes, de Gérard De Nerval.

Ce rapport entre Hergé et La Flor m’a frappé aussi parce qu’il m’a rappelé le rapport qu’entretient Spielberg avec le travail d’Hergé, à travers notamment Indiana Jones.

Je n’ai pas vu ce qu’a fait Spielberg avec Hergé, je crois qu’il a fait ce qu’il y a de pire à faire avec Tintin : un film en trois dimensions… Mais Indiana Jones je ne sais pas. Vous savez, j’ai revu Indiana Jones et j’ai été très déçu. Je n’apprécie pas trop la comparaison.

En dehors des ponts qu’il est possible de faire entre La Flor et Hergé votre film tente d’englober l’histoire du cinéma de Renoir à Godard mais aussi le cinéma des premiers temps avec l’utilisation de la camera obscura.


Je préfère, en voyant mon film, que vous pensiez à Godard plutôt qu’à Spielberg. Indiana Jones, j’aime beaucoup les costumes. Vous savez, je trouve cela très audacieux, Indiana Jones, d’avoir réussi à le faire. Mais je trouve que le reste de l’œuvre de Spielberg n’est pas à la hauteur de ce qu’elle aurait pu être.

Je vois un peu La Flor, comme une histoire populaire des Histoire(s) du Cinéma de Jean-Luc Godard

Je vous remercie. Il faut finir comme ça (il rigole et marque une pause).

Mais je crois que non, Histoire(s) du cinéma, j’ai beaucoup d’admiration pour ce film, mais je crois que c’est quelque chose d’autre. La Flor, est plutôt un film qui veut penser le cinéma après Histoire(s) du Cinéma. Le film de Godard est un requiem, c’est un adieu au cinéma et après il a continué son requiem, ses derniers films sont un long adieu au cinéma. Son cinéma depuis les années 90 est un « Long Goodbye». La Flor n’est pas un film mélancolique, qui veut dire adieu au cinéma. C’est un film qui tente d’être une réflexion sur une possible renaissance de toutes ces choses qui sont interrogées dans le film de Godard. On a tenté de faire quelque chose qui montre que ce genre de film est encore possible. Qu’il y a quelque chose entre Spielberg et les films qu’on voit en festival ! Au temps jadis, on appelait cinéma ce quelque chose qui n’existe plus : Hollywood et le cinéma d’art et d’essais. On a tenté de faire un film qui soit entre les deux, qui tente de retrouver les objets qui composaient le cinéma. L’artifice, la recherche de la beauté.

Bien près la vision de La Flor, les compositions musicales, les chansons romantiques continuent d’accompagner le spectateur. L’une d’elles illustre votre film par deux fois, une première fois en espagnol, une autre fois discrètement en Français. Pourquoi ? Est-ce des compositions originales ?

Alors vous savez cette reprise en français de cette chanson est une spécificité de la version française du film. Les actrices ne l’ont jamais entendu. J’ai voulu faire un clin d’œil, pour la France, mais dans le reste du monde la chanson reste en Espagnole. Mais oui, ce sont des compositions originales, oui. La bande originale n’existe pas, mais peut-être qu’il faudra penser à la commercialiser vu ce que vous me dites là (il rigole).

La Flor, de Mariano Llinás, avec Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Parades.

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