Sophia Antipolis: Rencontre avec Virgil Vernier

Le cinéaste après un rôle dans La Bataille de Solférino de Justine Triet est apparu sous les projecteurs de notre cinéphilie. À sa sortie, nous avions défendu Mercuriales avec force. Mardi dernier, nous avions rendez-vous chez lui pour évoquer Sophia Antipolis, son nouveau film en salle depuis là semaine dernière.

Genèse

« Après avoir faire un film sur une banlieue parisienne avec Mercuriales, j’avais envie d’explorer différemment ce même sentiment de mélancolie, mélangé à de la colère, sur un territoire où le soleil serait dominant. Sentir que, l’on soit sur cette partie de la France ou sur une autre, il y a le même sentiment d’errance, de chaos. Un sentiment de manque de sens. Donc, je suis parti franchement dans le sud. Dans un décor qui me fascine, car il incarne à la fois un projet, un rêve comme ça de ville à l’américaine, de luxe, de paradis de tourisme international. Et aussi sur un versant très technopole de Sophia Antipolis, un pôle de recherche scientifique et technologique lié au libéralisme. Voir comment le capitalisme peut se réapproprier le savoir scientifique.

Au début, je ne savais pas comment j’allais aborder la ville de Sophia Antipolis parce que je ne la connaissais pas. Et j’ai fait de plus en plus de repérages, dans un premier temps sur Google Earth en regardant ce que je pouvais voir avant même de me déplacer. Très vite, je me suis aperçu qu’il n’y avait rien, c’était très peu cartographié, car la technopole en elle-même est dans des lieux purement utilitaires, elle n’a pas été très répertoriée.

Et donc, je suis allé voir sur place. Je me suis beaucoup baladé, car comme j’ai pu le dire dans une autre interview : je n’ai pas le permis. Je me suis beaucoup déplacé en bus de la Côte d’Azur. Dans des endroits vraiment bizarres, au milieu de nulle part, j’ai tout fait à pied, toutes ces allées de la technopole, jusqu’au moment où je me suis fait arrêter par la police. Ils ne sont tellement pas habitués à ce qu’il y ait des piétons. Ils m’ont arrêté en pensant que j’étais un mec bizarre, un cambrioleur. Je leur ai dit que je faisais un film, que je faisais des repérages. Ils ne me croyaient pas… jusqu’au moment où ils m’ont laissé tranquille.

C’est pour dire que ce n’est pas un lieu pour l’homme, pour les humains. C’est fait pour les voitures, les flux, pour les grandes choses intimidantes. Il y a aussi au bord de la mer ces grands totems triangulaires qui veulent représenter les signes de civilisations, mythologiques, et même temps ces stations balnéaires bizarres, qui fait que l’individu se sent tout petit face à un parc d’attractions généralisé. Tout cela m’a paru hyper attirant pour faire un film sur la perte un peu mystique que l’on peut avoir en tant qu’individu face à un paysage ou un lieu. »

 

Territoire et Frontière

« Je donne les noms de territoires à mes films seulement si les noms de ces lieux ont un sens. Je veux dire que Mercuriales je ne l’ai pas appelé Bagnolet, ni Paris. Ce sont des lieux en particulier qui contiennent, en eux-mêmes, des connotations mythologiques données par le capitalisme comme pour leur donner une légitimité, les inscrire dans une dimension historique, patrimoniale, pour masquer leur côté diabolique. C’est le cas pour les Mercuriales, mais c’est pareil pour Sophia Antipolis : on donne un nom pseudo mythologique, pseudo de cité grecque antique à un truc qui est juste un lieu pour faire du fric avec la science et l’intelligence artificielle. Ce constat tristement ironique j’ai l’impression qu’il peut être inscrit dès qu’on donne ce titre-là : voilà, ils appellent ça « Sophia Antipolis ». Mais nous on va voir ce que c’est vraiment Sophia Antipolis, et l’on va décomposer toute l’étymologie du mot, tout ce qui est inscrit et ce qu’il est possible de déconstruire là-dedans. Ces noms sont intéressants lorsqu’ils sont parlants.

Et ensuite, je pense que les décors nous conditionnent psychologiquement. Si l’on grandit dans un certain type de rapport à l’horizontalité, le rapport au ciel, ne pas voir le ciel, ben ça structure notre cerveau différemment. C’est ça que j’essaie de mettre en avant, je crois, quand je fais des films par le biais du décor, du lieu.

Je n’ai pas vraiment grand-chose à dire sur la frontière. Je n’ai pas vraiment en tête ce genre de terme quand je fais un film. Si ce n’est sur le rapport entre la banlieue et le centre-ville. Comment, officiellement, montre-t-on une ville, un visage propret. Sous un visage qui ressemble à un projet immobilier en image de synthèse que le pouvoir, que l’état, veut donner. Alors qu’en fait, lorsqu’on va un peu plus loin, l’on se retrouve très vite dans une zone pourrie, avec les poubelles et les rats qui grouillent. »

« La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leurs jargons et leurs mots pour rire » La Bruyère (qui ouvre le court métrage, Pandore, de Virgil Vernier.)

« J’aime beaucoup cette phrase. Elle est très particulière pour Pandore, car elle parle bien des salons, du parisianisme, du snobisme, du sens de distinction sociale qui sont à l’œuvre dans les boites de nuit et dans tous les lieux parisiens de distinction sociale. Après, cette phrase m’intéresse dans tous mes films. J’ai toujours envie de filmer le naïf : celui qui ne connaît pas les codes, qui ne sait pas comment se comporter dans certains cercles. Qui après plusieurs étapes d’humiliations, de rituels de passage auquel le spectateur à une grande empathie, parce qu’il s’identifie à cet être un peu ahurit. Voilà comment je la comprendrais cette phrase pour l’ensemble de mes films. Dans Sophia Antipolis, il y a cette jeune femme indonésienne, qui n’est pas chez elle en France, qui ne sait pas trop ce qu’elle doit faire de sa vie maintenant qu’elle est veuve. Il y a cet agent de sécurité noir, parce qu’il est nouveau dans une ville, va accepter plusieurs épreuves pour rentrer dans une communauté de plus en plus intime, mais en même temps politiquement douteuse. L’on pourrait généraliser sur le fait qu’il y a plein de gens qui se trompent de communauté dans lesquelles ils veulent rentrer en pensant se conformer à des standards de beautés, de pensées qui vont leur permettre de s’intégrer. »

 

Apocalypse

« On fait du cinéma avec les moyens qu’on a et je n’ai effectivement pas le budget pour faire du vrai cinéma catastrophe, apocalyptique. Et si un jour, j’avais beaucoup d’argent peut-être que je ferais du cinéma à l’américaine. Mais je ne suis pas très honnête, car le cinéma que j’aime, c’est : comment avec des ombres chinoises on crée un monstre ? Comme l’expressionnisme allemand. Comment en studio, peut-on filmer l’ombre d’un homme et que cela devienne le diable. Ça m’intéresse plus. Et si j’avais plus d’argent, je serais bien embêté pour filmer des choses plus spectaculaires parce que l’alchimie que j’aime c’est lorsqu’avec des choses très enfantines on crée du trouble, de la peur. C’est pour ça que je ne me sentirais pas capable de faire un film de genre en respectant un minimum de règles du genre parce que c’est quelque chose qui appartient au passé. C’était super que cela ait existé, j’ai beaucoup regardé des films d’horreur et j’adore çà. Mais on est en 2018 et j’estime qu’il ne faut pas être maniériste ni continuer des traditions qui ont été poussées jusqu’au bout. Par contre, c’est vrai que j’aime bien me réapproprier certaines figures archétypales, qui continuent à faire sens aujourd’hui à condition qu’on les traite avec une grammaire moderne, actuelle.

Apocalyptique, je ne sais pas très bien ce que cela veut dire. Je pense juste à des films américains des années 80 ou effectivement il y a des morts vivants qui envahissent la ville. Et puis je pense à du cinéma américain beaucoup plus post 11 septembre où la ville est envahie par l’eau, par une comète qui s’est écrasée sur terre. »

On évoque la fin de Sophia Antipolis, qui met en scène le rêve décrit, au milieu du film, par l’un des personnages.

« Très juste, c’est en effet un des aspects du rêve, c’est sans doute inconscient de ma part. C’est ça, mais c’est plus universel que ça. C’est aussi ce soleil qui monte au cours du film, qui est de plus en plus oppressant. Qui d’abord se manifeste à travers les journaux de TF1 en disant tout simplement qu’il fait de plus en plus chaud, que c’est bizarre qu’il y ait de plus en plus de feu de forêt cette année. Ce pur emprunt à la télévision, pas du tout mise en scène, va aller jusqu’à des scènes d’enflammement de choses, d’hommes brûlés, de gens cramés par la vie. La colère du Dieu Soleil pour moi : car si je ne crois pas en Dieu, j’ai un rapport à l’astre soleil comme quelque chose de vraiment religieux, un peu comme la lune aussi. Ces deux pôles-là me paraissent comme des figures de dieux qui sont au-dessus nous, qui sont dangereuses, qui nous regardent. Le soleil pourrait, dans le cas de Sophia Antipolis, être comme un dieu vengeur qui est en colère parce que cette fille a été retrouvée morte. Il est en colère parce que tout à l’air de converger vers une injustice. Et il a envie de tout brûler à la fin et décide d’envoyer ses flammes sur terre et que le film lui-même prenne feu ou en tout cas ce surexpose. »

L’angoisse de la conspiration :

« Malgré le côté un peu risible, de la formulation un peu simpliste, tout ça est un plein de bon sens. Toutes ces intuitions un peu ésotériques que je peux voir sur internet ne sont pas du tout absurdes. C’est absurde lorsqu’une croyance se résume à : tout est pensé par un groupe secret de gens puissants. Mais au départ pour moi il y a des groupes qui sont un peu comme des sectes. J’ai pu observer des gens puissants qui sont des sectes. Pour moi Goldman Sachs c’était une secte, les sphères de pouvoir autour de Donald Trump, c’est comme une secte : on ne les connaît pas et ils se réunissent et décident du sort du monde. Le petit milieu du cinéma que j’ai connu, c’est comme une secte. C’est très très impressionnant. J’étais parfois à des dîners, ou des trucs via les festivals où tous les gens les plus importants du cinéma français se réunissaient en smoking et je voyais très bien qu’ils décidaient de ce que sera le cinéma dans un an. Parce que c’étaient soit des gens qui finançaient, soit qui étaient en poste à la télévision. Et je me disais que c’est vrai ce que disent tous ces gens, tous ces conspirationnistes sur internet. C’est pas faux, réellement il y a des petits groupes de gens, qui ne sont pas des reptiliens évidemment, mais qui sont en train de décider de ce que sera le monde. J’ai évoqué Goldman Sachs, mais j’aurais pu citer Standard and Poor, où d’autres agences mondiales du commerce. C’est eux qui décident et l’on ne connaît pas leurs visages. Donc je comprends le fantasme un peu naïf qu’il peut y avoir chez les conspirationnistes, même si je n’acquiesce pas à tout ce qu’ils disent. »

L’angoisse du terrorisme :

« Les Mercuriales sont des modèles dérisoires des tours du World Trade Center, elles ont été faites en pensant au modèle du WTC. Sophia Antipolis est une réplique de la Silicon Valley, ils voulaient faire aussi une vallée comme ça. Sans que cela soit des bâtiments en hauteur, des start-up au milieu de la campagne, dans les deux cas il s’agit de reproduire le modèle américain. J’y vois à chaque fois une forme de fin du monde. L’un parce qu’il y a eu le 11 septembre et l’autre parce que finalement cette utopie des années 90 de cette espèce de dynamisme du monde des start-up a été mise à mal par la crise de 2008. Par toutes les crises actuelles, on ne voit plus avec la même naïveté, la même innocence ce projet très néo-droite de la réussite. Bien que le macronisme est triomphant, personne n’est dupe. C’est ainsi que je vois les choses.

Ça fait 20 ans que j’habite dans cet appartement [à deux pas du Bataclan]. C’est arrivé après Mercuriales et pendant que j’écrivais Sophia Antipolis. J’ai vu ensuite que pour les agents de sécurité [je suis très intéressé sur ce qu’est un agent de sécurité, en particulier les agents de sécurité noirs] ben ça a doublé. C’est-à-dire que les blancs occidentaux hommes ou femmes aiment maintenant la police, les agents de sécurité, ça les rassure. Ils aiment ça alors qu’avant même des gens de gauche continuaient à être très méfiant vis-à-vis des agents de sécurité noirs. En particulier lorsque c’est des noirs : ça marche très bien. Parce qu’il y a un sentiment de culpabilité blanc, on ose pas trop, il y a un fantasme qu’ils sont plus fort que nous, que si l’on résiste ils nous cassent la gueule lors des fouilles. Il y a un inconscient néocolonial très fort, comme lorsqu’il y avait, avant, cette figure du bon noir, avec une lance qui gardait l’entrée de certains bâtiments, comme ces gardes devant les palais.

Pour revenir sur le Bataclan plus précisément, ben ouais avant c’était parano de s’obséder sur cette volonté de tout surveiller, de cette société de surveillance, aujourd’hui l’idée est acceptée, même de la part de gens qui résistaient à ça. J’ai ma petite opinion, mais je n’ai pas voulu la mettre dans le film. Je pense que non, je sais qu’il y a une tentation générale de vouloir de plus en plus de sécurité, alors que je pense que c’est plus angoissant, plus anxiogène. »

 

L’angoisse du fascisme

« Comme le reste du film, il y a une part de fantasme, une part de choses qui me sont inspirées par les journaux télévisés, de ce que j’apprends de l’état du monde. Ce n’est pas plus exagéré que le reste. Effectivement cette milice concrète elle n’existe pas telle qu’elle est formée dans le film. C’est moi qui ai choisi ces acteurs parmi ceux qui faisaient partie d’un groupe d’Hagana System qui est une variation actuelle très très violente du Krav-maga [apparue en France après les attentats de 2015]. Un truc pour apprendre à se défendre dans des situations de terrorisme. Et puis des gens qui sont ou bien non professionnels, ou acteurs amateurs, un peu connus et qui ont accepté de jouer le jeu d’être dans cette milice. D’anciens flics aussi, le plus costaud, qui est un peu l’entraîneur et qui est vraiment un professeur de cette pratique, il est très impressionnant. Et je leur ai annoncé le programme, en leur disant que l’on filme une milice qui se révèle, intolérante, agressive ou autoritaire. Je n’ai pas dit fascisante, évidemment, je ne voulais pas leur faire peur. Du coup, j’ai composé cette milice avec ce que j’ai vu dans le sud. Parce qu’il y a beaucoup, autour de Nice, de milices qui ne sont pas autoproclamées comme milice, mais qui se regroupent pour faire de la surveillance de nuit. Et la descente chez un pseudo pédophile [cela n’a pas été prouvé] c’est un truc que j’ai vu. Ils estiment que la police ne fait pas son travail, que la police est trop laxiste, que cela soit sous Hollande, Macron ou Sarkozy. C’est la que le personnage du vigile quitte le groupe, s’en est trop, car lui-même a été scotché au plafond, lui-même à subit l’humiliation et la il se retrouve à devenir à son tour le bourreau. Il peut prendre sur lui certaines normes de ce groupe, mais là il atteint un point de rupture. »

L’angoisse de la mort :

« Comme quelqu’un qui tient un discours lors d’un enterrement. Qui raconte des anecdotes sur la personne, qui se souvient d’elle, ce qu’elle a vécu d’intime. Parce que cette figure de la fille retrouvée, qui s’appelle Sophia dans le film comme la ville, on en parle par le biais d’un discours policier, des agents de sécurité, de façon très factuelle, très froide. Pour que cela soit autre chose qu’un simple fait divers pour ma petite fiction, pour que cela soit plus un hommage, qui donne un temps généreux et entier à cette personne qui est morte. Je voulais absolument que son histoire soit racontée par la meilleure amie de cette fille morte. C’est tout un symbole, une personne incarnée. Je ne voulais pas la représenter sous la forme d’une photo comme d’autres films, où l’on voit la fausse personne morte. Je voulais juste qu’elle brille de toute sa lumière noire et négative à travers d’autres personnages qui racontent des choses sur elles. Des symboles qui se retrouvent, de la brûlure, de la perte chez d’autres personnages c’est ainsi que j’ai conçu ce dernier chapitre. »

Optimisme — Pessimisme

« Je ne pense pas en ces termes là, on est tous traversés par des doutes. Il y a des jours où l’on se dit qu’on a été trop cons, trop naïfs, et d’autres jours on s’en veut d’avoir été trop méfiants avec des personnes bien intentionnées. À toutes les époques on à vu l’apocalypse à notre porte alors qu’en fait pas plus qu’avant. »

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