Invasion, film miroir d'Avant que nous disparaissions

Quelques mois seulement après son film "Avant que nous disparaissions", une nouvelle œuvre du maitre japonais sort sur les écrans français. Chose inédite chez Kiyoshi Kurosawa, il s’agit de la même histoire, adaptée de la pièce de théâtre de Tomohiro Maekawa.

Régulièrement, l’oeuvre de Kiyoshi Kurosawa est traversé par une reformulation de son cinéma, tout en cherchant à conserver son univers. Il y a eu le Kurosawa des débuts : inédits sur les écrans, des films tournés à l’arrache, parfois érotiques, mais toujours punk, puis il y eut ses premières œuvres classiques : des polars imprégnés de fantastique. Puis, encore, sa grande période habitée par des fantômes et des événements apocalyptiques. Ces derniers ne cachaient pas chez leur créateur une envie d’en découdre avec la société japonaise théorisant même une certaine utopie de sa destruction. Puis, Fukushima. Déjà perturbé par l’effondrement des tours du World Trade Center qui faisaient échos au final de Kairo, le cinéaste voyait avec l’explosion d’une centrale nucléaire la mise en pratique dans le monde réel de ses pires scénarii. Il était, pour lui, difficile de continuer à imaginer la fin de notre monde, puisqu’il ne s’agissait plus de fiction : l’effondrement a commencé. S’est donc suivie une période étonnante, plus douce et parfois plus optimiste (Vers l’autre rive), sinon plus ludique (Real). Il s’est alors décidé à se ressourcer en tournant par deux fois à l’étranger, en Russie avec Seventh Code et surtout en France avec le sous-estimé Le Secret de la Chambre Noire sortie l’année dernière.

En feintant un retour à ses premiers succès internationaux, ceux du polar poisseux, il nous a livré la même année Creepy salué par la critique comme le grand retour du maître. Si l’on peut admettre l’importance du film, c’est bien plus pour sa métaphore d’un système capitaliste cannibale. Si son œuvre a toujours été marquée par une critique acerbe du système nippon, elle s’affine depuis Creepy. La surprise, en effet, est le sous-texte très critique vis-à-vis de l’organisation du travail et du caractère prédateur du patronat. Plus qu’un retour, il s’agissait pour le cinéaste de se réinventer pour rebondir sur une nouvelle réflexion, bien plus politique. En plus du carcan conservateur de la société japonaise, le drame de Fukushima lui a fait prendre conscience que les élites du pays pouvaient aller très loin dans l’inhumanité pour engranger plus de profit. L’inquiétude du cinéaste face aux dérives du capitalisme se déploie dorénavant à travers ses deux dernières réalisations qui ont été distribuées en France au début de l’année, Avant que nous disparaissions et aujourd’hui avec Invasion.

Si Creepy évoquait l’organisation du travail (criminel) et la sous-traitance (de meurtres), ces deux dernières œuvres s’intéressent à la transformation du langage et sa manipulation par des forces invisibles. La montée en puissance du capitalisme financier a vu émerger une nouvelle façon de s’exprimer fortement influencée par le jargon entrepreneurial friand d’anglicismes. Une langue qui a progressivement envahi une grande partie du globe, en tout cas celle qui a décidé d’embrasser aveuglement les théories de Milton Friedman et de Friedrich Hayek. En France, l’éditeur anarchiste Éric Hazan avait théorisé dans « LQR« , la version « République française » de cette manipulation du langage au bénéfice du pouvoir économique. Cette tentative de débusquer la propagande du quotidien constituait, par ailleurs, la base de la réflexion du film de Nicolas Klotz, La Question humaine. Autant Hazan que Klotz voyaient dans ce « nouveau » langage une résurgence des techniques d’embrigadement théorisées et pratiquées par le troisième Reich. Moins frontal, Kiyoshi Kurosawa préfère insérer ses réflexions sur cette transformation du langage au sein d’un genre totalement inédit pour lui : la science-fiction. En adaptant l’œuvre du dramaturge Tomohiro Maekawa, Kurosawa met en scène une invasion extraterrestre dont l’entité est capable d’occuper des corps ou de soudoyer certains humains pour lui servir de guide. Idée singulière : l’arme utilisée pour imposer son pouvoir et réussir son invasion est sa capacité à voler le sens des mots.

S’inscrivant dans la tradition des films de body snatchers popularisés par Don Siegel, qui ont donné lieu à de nombreux remakes prestigieux (cas rares), ces deux œuvres de Kurosawa rappellent surtout le pamphlet anti Reagan de John Carpenter They Live. À l’époque, révolté par l’application des théories friedmaniennes (déjà expérimentées sous le régime de terreur de Pinochet) par le président des USA de l’époque, le maître de l’horreur avait imaginé des extraterrestres sous les traits des classes dominantes : hommes et femmes politiques, présentateurs vedettes, stars du cinéma, mannequins. Chacun participant à l’élaboration d’une domination planétaire par le capitalisme sauvage. Trente ans après, on pourrait croire que la situation s’est pacifiée tant la violence de l’idéologie capitaliste s’est normalisée et tant nos comportements se sont imprégnés de ses dogmes à un point tel qu’ils nous semblent naturels. L’une des raisons de cette normalisation c’est la façon dont une part de plus en plus importante des mots ont été vidés de leur sens, quand d’autres s’imposent avec une sauvage innocence malgré la violence qu’ils sous-entendent.

Ce n’est pas pour rien que Kurosawa se penche, dans Avant que nous disparaissions, sur les mots « travail » et « famille ». En volant aux humains ces concepts, il leur prend leur humanité. Ainsi en perdant la compréhension de ce qu’évoque le mot « travail» , l’humain perd sa capacité à s’adapter au cadre social actuel et se comporte tel un enfant. Sans comprendre le sens de la famille, l’humain devient un corps vide. Mais que signifie famille dans une société individualiste, que le cinéaste personnifie par le corps de deux ados occupés par des extraterrestres? Que veut dire le travail quand ce mot a remplacé le mot vivre ? Ce n’est pas pour rien que le cinéaste japonais a choisi comme personnage principal une jeune femme harcelée, y compris sexuellement, à son travail par un patron start-upper. Par pour rien non plus que l’autre humain qui compte dans le récit est un reporter, qui accepte d’être le guide d’un extraterrestre uniquement pour mieux raconter l’invasion extraterrestre. Ce personnage est un clin d’œil évident à son propre statut de conteur. Si l’on doutait du message qu’il tente de faire passer à travers ses derniers films, une scène du film parle d’elle même : alors que l’invasion est déjà bien avancée, le reporter tentera une dernière fois de lancer un appel à ses contemporains. Sur le parking d’un supermarché, le message passe alors totalement inaperçu. Les Japonais, comme avant eux les États-Uniens dans They Live sont bien trop occupés à consommer pour réfléchir à ce qu’il se passe. Là où Carpenter avait eu l’idée géniale de doter ses personnages de résistants de lunettes noires permettant de voir le monde réel, chez Kurosawa il n’y a plus vraiment d’outil pour combattre l’invasion, car en privant l’humanité du sens du langage, l’entité extraterrestre a retiré à l’humanité sa capacité de communiquer.

Sans doute a-t-il trouvé qu’il n’avait pas assez développé sa pensée, où a-t-il comme secret espoir de toucher plus de monde à travers le petit écran, toujours est-il que – fait inédit – chez Kurosawa, le cinéaste a décidé de reprendre sa copie et de réadapter la pièce de théâtre de Maekawa. Cette fois-ci, il s’agit d’une mini série qu’il a décidé de distribuer ailleurs sur grand écran dans une version identique mais pour le cinéma. Il s’agit d’Invasion. Si l’on comprend la démarche artistique, il est plus curieux de vouloir distribuer Invasion de façon aussi précipitée en salle. Pour un œil un peu distrait Avant que nous disparissions et Invasion sont le même film. Pour le cinéphile, c’est ce qui en fait la force. Si Kurosawa continue à faire de cette invasion une parabole politique, il met en scène une classe sociale peu présente dans le cinéma japonais : la classe ouvrière. Il offre également à sa réflexion une dimension poétique qui nous en rappelle une autre, celle du cinéaste coréen Hong Sang-soo qui a fait de la répétition d’un même geste sa spécialité. Kurosawa rejoint Hong Sang-soo sur l’impossible répétition. A première vue ses deux derniers films fonctionnent comme des miroirs, mais on perçoit si l’on prête attention des différences. Kurosawa reprend sa copie et tente de l’affiner. Là où Avant que nous disparaissionscherchait à investir la série B d’anticipation avec des accents comiques, Invasion cherche à encrer son récit de science-fiction dans un quotidien contemporain, limitant les effets fantastiques, qui donne à l’ensemble une impression de véracité. Le cinéaste abandonne, en outre, le double regard du premier opus de son diptyque pour se concentrer sur celui de son personnage principal : une ouvrière qui se rend compte qu’autour d’elle ses proches et surtout son patron se comportent de façon singulière. Si le principe reste le même, la fonction même du personnage principal donne au récit un ton différent, plus paranoïaque par rapport à la situation. L’approche du cinéaste change alors: il s’attarde ainsi beaucoup plus sur les victimes des extraterrestres. Là où il les abandonnait à leur triste sort végétatif dans son précédent film, il leur porte un intérêt certain en cherchant sur leurs visages la disparition des émotions. Le cinéaste scrutant le dernier moment de l’humanité avant que nous disparaissions.

 

 

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