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Billet de blog 14 déc. 2015

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Oncle Bernard - 1h20 de lucidité

Humble hommage à Bernard Maris, le nouveau documentaire de Richard Brouillette ne dépasse pas 1h20, mais ce n’est pas pour rien qu’il est sous-titré « anti-leçon d’économie ».

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En extrayant des rushs de L’Encerclement, son précédent documentaire, le cinéaste québécois souligne le talent d’orateur de l’économiste et la facilité qu’il a à facilement nous permettre d’assimiler des concepts économiques ardus. Si, comme le déclare Maris, il y a bien une volonté générale de tenir le plus de monde possible à l’écart de l’élaboration des théories économiques du capitalisme actuel, c’est tout simplement parce que plus personne n’y comprend grand-chose. Hommes politiques, experts et journalistes sont là pour protéger des économistes enfermés dans des concepts abscons qu’eux peuvent comprendre, mais d’où les éléments économiques de bases, le temps et l’argent sont totalement absents. Pour résumer, Maris compare les idéologues et les économistes néolibéraux aux Jésuites.

Cette comparaison avec la religion fait d’autant plus sens que Bernard Maris travaillait non seulement à France Inter, mais également et surtout à Charlie Hebdo. Si le journal, avec le temps et le travail de sape de Philippe Val, s’était éloigné des idéaux libertaires de Cavanna et Choron, il n’empêche qu’il était grâce à Bernard Maris, l’un des rares titres de presse à démonter la propagande capitaliste. En janvier dernier, les tueurs ont exécuté méthodiquement des hommes et des femmes qui ne s’opposaient pas seulement à l’extrémisme religieux, mais également qui dénonçaient le caractère criminel du fondamentalisme néolibéral. Ce qui ressort du documentaire de Richard Brouillette, c’est que le 7 janvier 2015, c’est bien un puissant adversaire de cette mutation dogmatique du capitalisme qui a été abattu. Peu probable que la Bourse de New York, qui le lendemain des massacres était #Charlie ait versé la moindre larme sur son cadavre.

Pour autant, Oncle Bernard n’est pas une analyse détaillée de l’idéologie néolibérale. Pour s’y confronter, on ne saurait trop vous conseiller de vous tourner vers les origines du film, la précédente œuvre de Richard Brouillette : L’Encerclement. C’est, à l’instar du documentaire canadien La Fabrique du Consentement tournant autour des réflexions de Noam Chomsky (universitaire américain également présent dans L’Encerclement), des essais littéraires de Naomi Klein (« La Stratégie du Choc »), Denis Robert (« l’affaire Clearstream ») et Roberto Saviano (« Gomorra »), une œuvre essentielle pour comprendre le système de pensée de l’idéologie néolibérale et ces mécanismes plus ou moins mafieux. Richard Brouillette décrivant lui même son film comme une réflexion sur « le contrôle des esprits, le lavage de cerveau, le conformisme idéologique ; sur l’omniprésente irréfutabilité d’un nouveau monothéisme avec ses tables de lois, ses buissons ardents et ses veaux d’or ». Une œuvre dense d’un peu moins de trois heures qui permet de comprendre le danger que cette idéologie fait peser sur la démocratie, et qui, en fragilisant les institutions démocratiques, rend possible les risques de désordre et d’éclatement de la violence.

Face à ces dangereux sectarismes, Richard Brouillette oppose un portrait touchant de Bernard Maris en Oncle Bernard. Le dispositif est certes emprunté à L’Encerclement, mais il en diffère dans l’intention du cinéaste. En faisant le choix d’aligner bout à bout les rushs de l’entretien avec Oncle Bernard, non retenus pour L’Encerclement, le cinéaste québécois confère à sa nouvelle œuvre une dimension poétique qui n’était pas présente dans son précédent film. En laissant les accidents de tournage, comme les floues ou les problèmes de pellicules, il souligne l’impureté de l’image, sa fragilité, et rend plus humaine sa rencontre avec le chroniqueur de Charlie Hebdo. C’est également tout l’intérêt de voir passer Cabu dans le champ de la caméra de façon intempestive. Il s’agit bien d’un témoignage de l’ambiance qui régnait aux débuts des années 2000 dans la rédaction de Charlie Hebdo. Mais c’est lorsque l’image disparait, à la faveur d’un accident, ou d’un changement de pellicule, que l’on ressent plus encore l’humanité du projet du cinéaste. La voix seule de Maris perce les ténèbres, interpellant tout à la fois le cinéaste que les camarades de Charlie. À la faveur d’une de ses interventions hors caméra, on comprend la fierté de Bernard Maris d’être un sujet de cinéma. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de cinéma ; et le choix de la pellicule 16 mm est là pour s’opposer à l’image télévisuelle. Pour le réalisateur, ces écrans noirs servent de pause, permettant au film de respirer, là où il plaçait des intertitres littéraires dans L’Encerclement. Difficile de ne pas penser aussi au funeste destin d’Oncle Bernard.

Surtout, les panneaux noirs accidentels nous évoquent un célèbre intertitre présent dans Nosferatu de Murnau qui fut attribué au poste surréaliste André Breton : « une fois traversé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »

La suite sur Cinématraque 

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