Un jour ça ira, (c'est pas le Wakanda, mais il y a des supers héros de l'ordinaire)

Comment est né le projet du film ?

 

Edouard Zambeaux :

 

Le film est né de notre obsession, et notamment de la mienne, autour des mes préoccupations sociales. J’en avais déjà fait un sujet de radio. Eric Pliez (Directeur Général de l’Association Aurore ndrl), que je connais bien m’appelle : « viens voir on tente un truc ». Il venait de récupérer les 1500 m² (Les anciens locaux de l’Inpi devenu l’Archipel suite à l’installation de l’association Aurore) dont il ne savait pas trop quoi faire. On était en train de faire un film ( Les clés dans la poche) avec Stan. J’y suis allé pour la radio, j’ai tout de suite appelé mon frère pour lui dire « viens voir y a probablement un truc qui fait envie en images ». On était attentif aux projets inventifs qui pouvaient émerger à droite ou à gauche et qui tentaient d’observer les enjeux sociaux d’une autre manière.

 

Stan Zambeaux :

 

Autrement dit, remettre l’individu au cœur des préoccupations, en révélant sa dignité et une certaine façon de vivre ensemble.

 

C’est, votre seconde collaboration après Les clés dans la poche : qu’est ce qui vous pousse à travailler ensemble ?

 

Stan Zambeaux :

 

J’étais à l’étranger, je suis revenu, on bossait sur les mêmes thématiques mais avec des outils différents. On s’est dit : allons pour un film ! Et puis, allons pour un deuxième film ! Cela nous semblait naturel.

 

Edouard Zambeaux :

 

Cela avait une sorte de logique, d’évidence. Les clés dans la poche c’est un sujet que j’ai approché via des contacts que j’avais comme journaliste, et tout à coup, ce sujet était beaucoup trop grand pour du journalisme, alors on en a parlé et décidé faire un film ensemble. Et ce second film est né pendant qu’on tournait le précédent. Oui ça s’est fait d’évidence, et puis Stan maitrise l’outil, pas moi.

 

En quoi ce sujet dépasse, pour vous, l’idée de journalisme ?

 

Stan :

 

Le rapport à l’image, le rapport aux gens, leurs regards, leurs trajectoires, on a moins de temps en radio ou en presse écrite. Le documentaire permet d’avoir le temps.

 

Edouard :

 

Oui, à l’origine de ce film il y avait l’envie de faire quelque chose de beau pour décrire une réalité souvent montrée sous son aspect négatif pour émouvoir le téléspectateur en lui montrant de la misère. Nous on avait envie d’avoir une approche esthétique de cette question, pour magnifier les personnages et montrer que la situation extrêmement difficile dans laquelle ils étaient n’atteignait pas leur dignité. Il y avait cette volonté, cela dépasse le journalisme. Ça parle d’un regard sur la société, d’une problématisation, de l’ampleur d’un phénomène. Et puis le traitement se veut beaucoup moins naturaliste qu’une approche journalistique.

 

Stan :

 

Je me souviens d’une des première fois ou je suis rentré à l’Archipel, il y avait un des anciens travailleurs qui a vidé entre autre, la nef qu’il y a dedans, pour y installer un lieu de partage avec les hébergés et les associations. Il disait qu’ils avaient le projet fou d’amener le beau aux gens d’en bas et finalement après trois ans sur ce projet-là, je me suis dit qu’en réalité c’est les gens d’en bas qui nous apportent le beau. C’est aussi se faire prendre par les gens qui vivent autour de nous, les suivre, les observer, les regarder avec amour. Tout part du regard que l’on décide de porter sur eux. Et puis, je crois qu’Edouard est d’accord avec moi, mais on est parti aussi d’un sentiment de révolte par rapport au traitement que « la presse » en général (même si je n’aime pas parler comme ça) fait de ces gens. Le regard sensationnel qui est porté alors qu’il y a une parole qui existe, qui ne demande qu’à raconter.

 

Edouard :


De manière générale c’est la manière dont on regarde les marges, avec la tendance de les rendre encore plus conformes à l’a priori que l’on se fait d’elles, dans une pure logique d’illustration. Et on avait dans l’idée de faire un truc qui ne soit pas qu’illustrateur. Je n’aime pas du tout l’injonction du positif. Je refuse cette approche positive : « voila on vous a traité de miséreux donc on va vous considérer comme des gens géniaux ». Non, juste avoir un regard bienveillant, optimiste. Et cette part d’optimisme indestructible, très vite, on l’a vue dans l’équipe qui mettait ça en route et dans une sorte de résilience permanente des hébergés. C’est ce qu’on a essayé de saisir. Effectivement l’expression médiatique est de façon générale basée sur l’enfoncement de portes ouvertes : « Je te montre ce que tu sais déjà et je t’illustre ce que je veux te donner à voir ». Elle laisse peu de place à la surprise. Et on a voulu essayer de rester dans une posture d’être surpris.


Stan :

 

C’est aussi un lieu qui nous a marqué dès le début : très cinématographique, très vaste et en même temps fermé comme une bulle. Quand tu poses tes valises, tu fais avec. Tu ne fais pas un film sur le lieu, tu ne fais pas un film sur les gens, tu fais un film avec le lieu, tu fais un film avec les gens qui y sont. Si tu y restes, tu y restes trois ans. C’est une construction, d’où la nécessité de mettre en place différentes structures pour les ateliers. Et on a vécu avec les gens tout ce temps là ; c’était le prix pour pouvoir obtenir leurs paroles, leurs premières paroles. Parce que les gens qui sont dans un centre d’hébergement d’urgence, ils ont honte. Ils n’ont pas envie d’être vus à poil dans un centre. Les premières choses qu’ils me disaient quand je prenais la caméra,c’était : « surtout pas à Bamako ». Ils avaient tout à fait conscience qu’il y avait une caméra et qu’elle pouvait être un risque et que demain, ils pouvaient être vus dans leur pays d’origine, par leurs familles. Donc le premier enjeu était de construire le projet avec eux pour qu’ils sentent que l’on pourrait réellement raconter quelque chose ensemble. Ça passait d’abord par les parents qui ont accepté de nous confier leurs enfants, pour qu’on avance avec eux et sous leurs regards bienveillants. Quand ils nous regardaient de loin ils comprenaient très bien ce qui était en train de se mettre en place. C’est long et c’est un temps incompressible...

 

Edouard :

 

...et d’ou la volonté de trianguler sur les vecteurs narratifs. Les ateliers d’écritures qui s’installent dans ce centre, c’est une conjonction, mais c’est dans le cadre du film que la zone d’expression prioritaire s’installe dans ce centre. Car tout d’un coup si l’on veut être assuré que les gens gardent la maitrise de leur narration, de leur discours, de leurs récits. Il faut les accompagner pour qu’ils restent maitres de leurs récits. De la même manière il faut que l’atelier chant puisse devenir un autre vecteur narratif.

 

Stan :

 

On n’était pas forcement partis pour filmer des enfants parce que ce sont des lieux précaires : les gens peuvent arriver vite, repartir vite. On réfléchissait plutôt à des personnages qu’on pouvait fixer sur le long terme. Au final cela ne s’est pas passé comme ça, mais tant mieux si c’était des étapes à respecter avant d’arriver aux enfants. J’ai déjà fait des films avec des gosses. Le truc qui était très important pour nous c’était de ne jamais enfermer : un film ça reste, c’est pour toute la vie. Pour les gosses, l’image qu’ils sont dans un centre d’hébergement d’urgence, ça peut être très dégradant. L’idée était de ne jamais les enfermer dans une réalité humiliante, sans tricher : ils peuvent être mis à mal à certain moment, ok. Mais tant que l’ensemble raconte une perspective ascendante pour eux, une route dans laquelle on va les voir s’émanciper, on va les voir gagner quelque chose d’intellectuel. Ils vont pouvoir progresser dans ce qu’ils veulent, eux. Ils prennent un recul sur leur propre narration grâce aux outils dont ils vont pouvoir disposer. Il fallait éviter qu’un gamin puisse regretter sa parole deux jours après.

 

 

Comment envisagez vous le partage du travail lors de l’élaboration du film, à chaque étape de sa création ?

 

Stan :

 

On écrit ensemble. Après cela dépend des tournages. j’étais très présent durant la préparation, le repérage, pour permettre de faire voyager l’outil dans le lieu. Réaliser des petites choses périphériques pour que les jeunes et les moins jeunes, puissent s’approprier la caméra, qu’elle devienne un personnage de leur quotidien. Après, pour le tournage, j’y étais souvent, Edouard passait quand il le pouvait et on essayait de s’organiser au jour le jour.



Edouard :

 

Il y avait un énorme boulot sur le terrain que Stan, a beaucoup pris en charge. Ensuite il y a eu toute la phase d’écriture et de réécriture. Essayer d’inventer, de découvrir, au fur et à mesure, quels pourraient être les outils narratifs : car il fallait bien trouver les fils rouges. Et la difficulté c’est que les gens apparaissaient, disparaissaient. On passait deux semaines avec une famille et tout à coup ils étaient relogés et on ne pouvait pas faire grand-chose d’autre que d’être contents pour eux. C’est un paradoxe. On se retrouvait dans une unité de lieu avec des gens presque captifs (dans le sens huis-clos) qui en deux heures de temps pouvaient partir. Parfois, dans des trucs positifs comme un relogement, ou parfois dans des trucs complètement misérables (autres centres de relogement beaucoup moins bien, ou une réorientation vers l’hôtel). Tous les cas de figures pouvaient se présenter.

En permanence il fallait réinventer le vecteur narratif. Au début on voulait faire un film sur les mamans, puis sur les familles et enfin on a fait un film sur les enfants. Parce qu’au fur et à mesure que le film avançait, on a réussi à identifier ou à mettre sur pied les moyens de construire une narration qui évidemment s’appuyait sur les personnages mais qui avait une permanence supérieure aux personnages. Je pense à la Zep, aux ateliers chants, pour ne pas être au fil de l’eau. Il y avait les deux aspects. Il y avait besoin d’une présence quasi quotidienne, Stan avait sa chambre, ce qui n’était pas mon cas, je venais aux « horaires de bureau ».

 

Stan et Edouard :

 

Mais on n’a pas de méthode

 

- On peut remarquer que, chacun dans votre domaine, vous traitez de sujets qui montrent votre attachement aux populations fragiles à travers le globe. Quel a été ou quels ont été le ou les déclics qui vous ont poussés à envisager votre travail, de journaliste, de cinéaste, sous cet angle ?

 

Stan :

 

Je me sens comme les gens : demain, le déclic pourrait être une religieuse dans son couvent si elle me plaît. Je suis le dernier d’une grande famille. Dans mes documentaires, je suis toujours parti des cris à pousser. Je me dis qu’un film peut permettre de regarder différemment des gens enfermés dans une vie passée. J’ai envie d’utiliser l’outil que j’ai entre les mains pour m’intéresser à des gens qui ne les ont pas forcement et ont pourtant une parole à hurler, ou à dire. Quand j’ai un coup de cœur j’essaie d’y aller. Je crois que chaque film a été fait comme ça.

 

Edouard :

 

En tant que citoyen, ce sont les outsiders qui m’intéressent. La société se renouvelle par ceux qui rentrent dedans, pas par ceux qui y sont extrêmement bien établis. Et puis, cela fait 25 ans que je fais des ateliers d’écriture que je bosse sur la question des banlieues, j’ai quand même une envie assez générale. j’essaie de rétablir ce que j’appelle une « équité médiatique ». Cela rejoint ce que je disais tout à l’heure, on a tendance à aller voir les gens pour ce que l’on croit qu’ils sont. Le micro qui se tend, la caméra qui s’approche, les enferment dans leurs situations de départ. La caméra ne les regarde jamais évoluer et jamais en dignité.

Donc un pauvre, globalement, sert à plusieurs choses : à faire pleurer à Noël, à obtenir des dons aux assocs (le côté participatif) ou bien à agiter un danger : « si tu ne travailles pas à l’école, si tu n’acceptes pas le plan que le MEDEF est en train de te donner tu risques d’être pauvre demain ». Et on n’écoute jamais les gens normaux, ils n’ont pas le droit à la complexité, ils n’ont même pas le droit à la normalité. Enfin « les gens normaux » : les gens qu’on croise dans la rue.

Moi j’ai ce souci là d’essayer d’apporter des outils, les moyens d’une expression professionnelle, d’une expression réfléchie, d’une expression assumée, d’une expression politique au sens strict du terme, au sens premier, à des populations qui ont très peu ou difficilement accès à ce registre.

Quand on va voir un homme politique, qu’on lui tend un micro on sait, en une minute qu’il va nous faire une minute de radio, qu’il va nous faire une minute d’image. Parce qu’il a la maîtrise des codes médiatiques, la maîtrise du langage, de la montée en abstraction, de toutes ces choses là. Mais quand on s’intéresse à des personnes beaucoup plus fragiles sur leurs positions, il faut aussi qu’il y ait tout ce dispositif d’accompagnement à l’expression.

Et ce film y participe, tous les dispositifs inventés au fur et à mesure de la construction de ce film ont permis à tous les participants d’élaborer un discours qui est le leur, qui est un discours complexe, qui n’est pas un discours de pleureur, de pleureuse, ou simplement de revendication contre, qui n’est pas seulement une indignation, qui est l’étendue du champ des possibles, ouvert à la majorité des gens.

Pourquoi les gens en grande exclusion en seraient exclus ? Voilà, il y a cette envie là, sur l’intention philosophique. Et moi j’ai envie de favoriser ça, et ça passe par les ateliers d’écriture que j’ai créé dans les années 90 à Clichy sous bois quand on ne parlait pas des banlieues, par une émission de radio qui a existé pendant une décennies, par d’autres choses que j’ai pu faire sur d’autres émissions de radio, en presse écrite. Aujourd’hui ça passe par un autre mode d’expression avec un support image avec l’envie d’être en capacité de regarder des gens dignement, parce qu’ils ont le droit d’être regardés dignement...

 

Stan:

 

...et ce lieu particulièrement s’y prêtait, parce que la première chose qu’ils ont installé c’est 3000 bouquins en libre accès pour les gosses du centre ou pour les parents d’ailleurs. Qu’en ces lieux j’ai côtoyé un dermatologue moldave, des ingénieurs, une avocate tchétchène menacée de mort. Je nuancerais un peu ce que vient de dire Edouard : cela peut nous arriver à tous. Les gens qu’on a regardés, demain cela peut être nous. Selon ce qui se passe dans ton pays, tu peux être amené à bouger dans un centre comme ça. On a un héritage en France dans un beau discours politique qu’on nous rabâche aujourd’hui sur l’accueil etc., mais est ce que cet héritage existe encore ? C’est des questions qu’il faut soulever. Est ce qu’il existe encore de tels endroits ? Oui, ça existe. Et oui, en France, dans certains endroits on peut continuer à donner une chance à ces gens là et à les accompagner du mieux que l’on peut, certes il y a un barrage administratif, mais oui ça existe. Mais oui ça se fait encore.


Edouard :

 

Dans le centre, la majorité était des gens qui n’avaient pas de toit, mais c’était des travailleurs pauvres. Ce n’était pas des gratteurs, des clochards alcoolisé, ramassé par la BAPSA, c’était des familles, c’est un centre pour des familles, c’était ça la spécificité. Avec, la force de l’enfance qui tout de suite s’est imposée à nous. Cette énergie vitale qui existe dans très peu de structures d’accueil. C’est la magie qui a été construite par « Aurore » (Association 1901 ndrl) dans ce lieu là. Ils en ont fait un vrai lieu de porosité sociale. Un vrai lieu de respect. Nous on y est allé, on n’a pas construit ce centre avec nos petites mains, ni même le projet social. Nous y sommes allés parce qu’il y avait un projet social qui consistait à dire : on veut accueillir, pas seulement mettre à l’abri et on veut accueillir des familles et des enfants et donc on a une responsabilité vis à vis de ces enfants. Ce n’est pas simplement : « il ne va pas pleuvoir sur ta tête ce soir, et tu vas avoir à bouffer dans ton assiette » non. « Tu pourras faire du chant, y a 3000 livres disponibles, on va faire venir des gens bizarres que tu ne vois jamais mais parce que tu es dans le 8e arrondissement de Paris, ils vont venir quand même et tu vas avoir l’occasion de les rencontrer » etc etc etc...

 

Stan :

 

...et il y avait plein de trucs qui ne marchaient pas. C’était aussi un gros bordel, il ne faut pas imaginer un truc super bien organisé ou tout fonctionnait. Il y a plein de trucs qui n’ont pas marché. Ils y allaient à tâtons, mais le fait d’essayer déjà, c’est remarquable, je trouve.

 

Stan :

 

Ce lieu complètement fou, cinématographique, qui mêle plein d’époques, un patrimoine français et une vieille histoire de France et qui hier hébergeait tous ces gens-là. Un aspect très symbolique , avec cette vieille église qui accueillait tous ces gamins (pour la plupart musulmans) mais était totalement désacralisée, devenu lieu de rencontre, avec des bouquins partout. Tu avais une famille de camerounais avec quatre gosses qui se retrouvaient dans l’ancien bureau du président directeur général de l’INPI. Double porte capitonnée, tu ouvrais et il y avait une famille. Il y avait le bureau du médecin de l’INPI avec encore la plaque « médecin » qui accueillait des migrants soudanais. Ce sont ces choses là qui étaient intéressantes aussi.

 

Edouard :

 

On est à la fois dans la revitalisation d’une valeur qui devrait être universelle, qui tout à coup prend corps même si elle reste anecdotique. Ce n’est pas la majorité, il y avait 300 personnes dans le centre et 35000 à la rue, chaque soir à Paris. La proportion est faible. Mais au moins c’est aussi l’illustration que les hébergés ne baissent pas les bras, ni ceux qui sont chargés de les accueillir quand ils ont une opportunité de le faire : ils ne se contentent pas du service minimum. Finalement il n’y a que le pouvoir politique qui se contente du service minimum et d’avoir coché les cases dans des tableaux Excel et se dit « c’est bon ils sont à l’abri ». Les gens qui y sont au jour le jour, eux, ont envie de bien faire. Parfois en se trompant, mais pas en restant immobiles.

 

Comment avez vous construit vos personnages, à quel moment avez-vous décidé de suivre untel plutôt qu’un autre ?

 

Stan :

 

Par coup de cœur. Moi, cela m’avait toujours branché les gosses, c’était un lieu débordant de gosses, mais on avait peur que seuls, ils ne puissent pas forcement tenir le propos pour un film entier, et puis avec la fragilité du lieu, il fallait partir vite. Il faut du temps pour construire, encore plus avec des enfants. En étant en banlieue on avait rencontré tous les gamins, on les voyait au quotidien, on les voyait grandir, on s’est rapproché d’eux.

On en avait localisé pas mal, il n’en manquait peut être qu’un qui puisse tenir le discours et celui là c’est Djibi, les six derniers mois. Il y a eu tout de suite un coup de cœur, parce que c’était un gamin qui savait tenir un discours tout à fait cohérent. Et il y avait une autre gamine, qui s’appelait Ange, qui était un personnage secondaire. Elle avait plus de mal avec la parole, parce qu’elle était plus timide, on avait plus de mal à la comprendre. Alors elle a trouvé son créneau : c’était la musique. Et c’est très bien comme ça.

Djibi est arrivé, enfant responsable de sa mère, la regardant avec ses yeux de gamin, l’appelant « ma princesse » et l’assumant, alors qu’un gamin de cet âge en aurait honte, lui non. Il avait fait du théâtre, il avait une soif d’apprendre qui était énorme. C’était un gamin originaire du Sénégal, mais qui ne connaissait rien du Sénégal, pour lui quand tu lui demandais son pays : c’était Paris, le 19e. Et en même temps c’était le seul gamin issu de l’Afrique subsaharienne qui était un enfant unique, donc qui était exactement comme les petits blancs du quartier (le 8e arrondissement). Et puis il y avait quelque chose de très beau sur le langage : lui comprend le bambara mais n’en parle pas un mot, sa mère comprend le français sans pouvoir le parler. Donc les deux parlent une langue différente, mais en se comprenant parfaitement. Ils avaient tellement été compagnons de galère qu’ils débordaient d’amour l’un et l’autre.

Djibi était entre le monde des enfants et celui des adultes. Il fédérait toute la bande des gosses et en même temps il était très aimé par les grands, par les travailleurs sociaux. Et il arrivait à glisser entre tous ces univers. Donc c’était un fil, un fil pour le film, et en dehors du film c’était un personnage qu’on avait envie de regarder, de continuer à suivre, de voir grandir. Et c’est devenu un proche, je dirais, pas un ami, pour un gosse de cet âge là, mais un proche. On va passer des week-ends, on va faire du sport ensemble. On gardera un lien tant qu’il le souhaitera, pareil pour sa mère.

 

Edouard :

 

Le risque c’était d’enfermer les enfants dans un monde d’enfants et de manquer de profondeur par rapport à la problématique. C’est un film qu’on a voulu politique dès le début : ce n’était pas seulement « des gosses dans un centre d’hébergement d’urgence ». Le parti pris c’est qu’on est toujours porteur d’une histoire plus grande que nous et Djibi était parfait pour ça. Parce qu’il avait les soucis des grands, il était capable de les objectiver comme on dit en sociologie. Mais il avait aussi les jeux des gosses et pouvait autant jouer longuement avec un petit à pousser des billes dans les couloirs qu’avoir des discussions avec les adultes. Il était à la fois dans les jeux de gosses, à courir partout et puis interprète de sa mère dans la préoccupation des grands et il était ultra volontaire. Quand on a demandé à Djibi s’il voulait écrire des textes, le premier jour, il a dit qu’il n’avait rien à dire mais il s’est mis tout de suite à écrire. Il arrivait à la Zep à n’importe quelle heure…



Stan :


...c’était devenu son espace. Mais il restait un gamin, et ça lui arrivait de bouder. C’est trop bien de bouder. Djibi c’est un coup de cœur et je pense qu’il fallait se donner du temps et que la route nous a conduit de façon logique et cohérente à notre film. On pensait trouver quelqu’un en arrivant au centre et c’est au dernier moment qu’on a trouvé le personnage principal autour duquel plein d’autres choses survenues bien longtemps avant son arrivée pouvaient se greffer. Et même symboliquement, Djibi est arrivé le 31 décembre. Il arrive dans un centre d’hébergement d’urgence et les premiers mots qu’il écrit c’est « pleurs, cafards, argent, bonne année ». « Il y avait la grande fête au centre, et moi j’étais comme un clochard, j’avais honte » « et puis je voyais ma mère pleurer, mais tous les gosses venaient me chercher, et ma mère pleurait mais de joie cette fois, alors je pleurais de voir ma mère pleurer » « et puis finalement j’ai rejoins les enfants ». Et là c’est bon, c’est parti. Même si c’est douloureux, humiliant d’arriver dans un tel moment, bah au bout de deux trois jours, c’est zappé, parce qu’il y avait une telle vie, tellement de gamins, que c’est bon tu passes à autre chose. C’est la force extraordinaire de ces gosses, de Djibi, mais de ces gosses en général.

Et puis c’était des gosses qui aimaient l’endroit où ils étaient. On parle des gens qui arrivent comme des parias. Ils respectaient ce pays bien plus que des français de quatre générations. Ils avaient envie de se battre, ils vivaient dans un lieu avec 47 nationalités différentes, et ils calculaient même pas. Bon ça transpirait parfois par leur parents, mais eux : c’est magique. La leçon elle est là, qu’est ce qu’on nous bassine avec les discours politiques, tout est là !

 

 

Pourquoi avoir fait le choix de limiter le décor du film au centre, alors que vous aviez la volonté de suivre les enfants ? Pourquoi ne pas les avoir filmés à l’école, par exemple ?


Stan :

 

C’est un de nos clashs permanent.

 

Edouard :

 

J’ai défendu, dès le premier jour, l’idée du huis-clos : déjà parce qu’il n’y avait pas de fin quand on a commencé. On n’aurait jamais fini. Si on les suivait à l’école, il aurait fallu les suivre au sport, si on les suivait au sport, il fallait les filmer dehors, pourquoi pas les suivre jusqu’au relogement, et si on les suivait jusqu’au relogement pourquoi pas attendre qu’ils aient 18 ans. Et pourquoi pas attendre leur premier boulot ? A un moment, dans la construction intellectuelle, c’est le tonneau des danaïdes. Et puis en plus je trouvais que ce lieu incarnait tellement de trucs… et d’où l’idée que la seule sortie, c’est une sortie très scénarisée : on sort en drone !

 

Stan :

 

La métaphore est très scénarisée, mais pour le réel pas du tout : c’est les gosses qui vont chercher leur journal dans lequel ils ont écrit. C’est ça la seule sortie. « On a écrit dans notre bulle, en huis-clos mais aujourd’hui on parle au monde ».

 

Edouard :

 

« On parle au grand public, tout à coup on parle de nous ». Symboliquement, dans la construction du discours, on a totalement renversé la charge de la preuve. C’est à dire que ce n’est pas un journaliste qui vient recueillir leur parole et qui repart avec pour en faire ce qu’il veut. C’est eux qui l’élaborent qui la valident et ensuite le média la publie telle quelle. Mais ce sont eux les auteurs.

 

Stan :

Ce n’est pas un père Noël qui arrive dans le centre en jetant des Libé. C’est eux qui vont se le payer au kiosque.

 

Edouard

 

Ils sont auteurs de leurs récits et c’était notre souci déontologique. On s’est donc posé des questions méthodologiques. Comment pouvait on être certain qu’ils gardent les clefs de ce récit. Le premier écueil aurait été de leur faire faire des recueils. Quand je réunis des gosses pour un atelier d’écriture, je ne leur demande pas ce qui leur passe par la tête, mais ce qu’ils ont dans la tête, et pour aller chercher ce qu’il y a dans votre tête, ça va prendre un plus de temps, ça va être douloureux. Il y a l’élaboration d’un processus lent. Et Djibi, lui, revenait à n’importe quelle heure à la Zep et disait : « Tel mot. Je le veux plus. J’ai réfléchi : tel qualificatif je le remplacerais par un autre ».

 

Stan :


C’est un truc important. Ils avaient en permanence un droit de regard sur leur progression ou sur la progression du film. Ce droit de regard, c’était aussi le droit de changer un mot trois jours après. Parce qu’ils avaient compris que ce mot pouvait se retourner contre eux (ou pas), mais qu’ils pouvaient le changer...

 

Edouard :

 

...parce qu’il était impropre. Nous quand on fait des textes on a le droit de corriger jusqu’au dernier moment ; on a un secrétaire de rédaction qui relit et nous dit « t’es pas clair » ; on a voulu jouer ce rôle là : être leurs secrétaires de rédaction. Après il y a des codes, des conditions d’efficacité pour que les discours portent. Mais on a essayé de les accompagner dans cette phase de co-construction – mot à la mode – du récit pour être sûr qu’ils en soient les auteurs, au sens propre, vraiment. Ça a tellement marché, ils ont tellement accompagné le processus que Stan a proposé à Djibi de voir les montages successifs, dix sept fois, et Djibi a toujours refusé. Et quand Djibi a vu le montage la première fois sur grand écran il a très bien compris qu’il était le porte étendard d’une communauté.

 

En dehors d’Ange et Djibi avez vous eu des nouvelles des autres pensionnaires du centre ?

 

Stan :

 

Oui, une cinquantaine d’entre eux étaient à la première de la projection. On a revu tous les gosses qui gravitent autour de Djibi, ils étaient tous là, sauf deux qui sont venus après. Etant donné que le centre est fermé depuis un an, qu’ils ont été dispatchés à droite à gauche, cette projection était une grosse interrogation. Et ils étaient là. Ils étaient beaux. Ils auraient pu dire « c’est quoi ces deux artistes avec leurs caméras ? ». Il ne faut pas être naïf, les gens sont contents parce que tu discutes avec eux, tu les aides pour les papiers administratifs, mais quand tout le monde se sépare, tu ne sais pas si les liens étaient solides, t’es pas sûr qu’il soient là après. Et puis ils étaient là, avec émotion avec générosité, et tout le bordel habituel. Et c’est ça qui est beau.

 

Edouard :


Il ressortait de l’ambiance de la projection du film celle qu’on voulait mettre en place pour le film : quelque chose de grave et joyeux à la fois. Il y avait de purs moments d’émotion lacrymale, mais ça c’est terminé avec tout le monde debout qui tapait dans les mains en chantant pendant le générique de fin, ça s’est terminé en fête quoi.

 

Stan :


Moi, pendant la projo, j’étais à l’arrière, et j’ai vu une maman d’un petit tchétchène, qui est sorti en pleurs et disant « c’est vraiment beau, c’est vraiment beau ».

 

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