HURRY UP, WE’RE DREAMING ! (JOHN FROM de Joao Nicolau)

"Always look on the bright side of life" aurait, paraît-il, dit le prophète. On aurait tendance à le croire devant le dernier film de Joao Nicolau, John From. Malgré les merdes de l’époque, parce que les merdes de l’époque, nous accueillons à bras ouverts la très tendre proposition du cinéaste portugais.

Nicolau est connu pour ses qualités très prisées de monteur chez le regretté Joao César Monteiro (Va et Vient), le très tendance Alessandro Comodin (L’été de Giacomo). Il se révèle surtout grâce à sa relation de travail d’avec son ami Miguel Gomes (Les 1001 Nuits). Joao Nicolau est avant tout un formidable chef d’orchestre sur les tournages : s’occupant tout aussi bien de la mise en scène, du scénario que de l’écriture de la musique. Il s’est fait connaître des cinéphiles grâce à son premier long métrage, le très déconcertant L’Épée et le Rose.

Ce premier film racontait l’histoire d’une bande de pieds nickelés, à bord d’un vaisseau pirate, qui décident de semer un joyeux bordel sur les côtes portugaises. Ils kidnappent tout ce qui pourrait se rapprocher de près où de loin à des symboles d’une Europe de la finance. Le film, charmant, se laissait aller et n’évitait pas les pièges du premier long métrage. Mais une chose était évidente : on assistait à la naissance d’un univers pop singulier et rafraîchissant. Cela se confirme d’une excellente manière avec John From, petite comptine sucrée s’intéressant aux fantasmes estivaux d’une jeune demoiselle lisboète. À force de se coltiner une vision quasi hégémonique d’une adolescence ravagée par la violence, la drogue et les humiliations (sous forme de drames à la Larry Clark ou de comédies prout prout), on en oublierait la puissance de l’imagination qui anime cet âge que l’on dit ingrat. Ce qui fait la force de John From est de remettre au centre des préoccupations de la jeunesse ce qui en fait sa sève : l’imagination au pouvoir.

Rita

Tout le travail de Joao Nicolau est de mettre en image un fantasme, celui de l’amour interdit : ici celui d’une ado pour son nouveau voisin, bien plus vieux qu’elle, déjà père d’un enfant. Le cinéaste se montre intelligent et ne quitte jamais la vision de la jeune fille. Il observe la naissance de cet amour uniquement avec les yeux de la gamine. Le temps d’un été, période propice à la flânerie, Rita et son amie Sara vont comploter et pousser le nouveau voisin, Philippe, à tomber dans les bras de la première.

Nicolau décrit à merveille ce monde adolescent où les jeunes s’inventent des personnages, de singulières façons de communiquer et militent pour la procrastination générale. Parmi les jolies trouvailles du cinéaste, il y en a un qui donne immédiatement le ton du film. Les gamines vouent un culte à un iPod qui leur permet en appuyant au hasard d’avoir des réponses qu’elles se posent. Par exemple, chaque titre qui apparait leur donne accès aux pensées de l’être convoité. L’objet en dit autant sur les jeunes filles qu’il en révèle sur le cinéaste, pour qui la place de la musique est centrale aussi bien dans ses films que dans sa vie.

Si dans L’Épée et la Rose, Joao Nicolau se risquait parfois à des moments chantés, il revient ici à une forme plus classique, mais garde la musique comme élément central de son univers. Les compositions de son ami batteur, Joao Lobo, participent à l’atmosphère détendue de l’ensemble du métrage et bercent le spectateur de ses mélodies suaves. L’iPod ne trahit pas seulement les passions musicales du réalisateur, il s’inscrit également dans le regard anthropologique sur l’adolescence de Joao Nicolau. Sans porter de jugement, en scientifique, il rappelle que l’humain dans nos civilisations modernes n’en demeure pas moins toujours accroché à des rites ancestraux. L’iPod est le totem des sociétés contemporaines.

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C’est là que son regard se fait plus politique, car doucement s’opère dans le film un changement de ton. Par touche successive, le fantastique s’empare de la fiction. En pénétrant les pensées de Philipe, Rita est aspirée par son univers. Photographe au long court, il expose son travail centré sur la République de Vanuatu dans une salle municipale que la gamine fréquente. Par la force du regard de Rita, Lisbonne se retrouve progressivement envahi par la flore et la faune d’un Vanuatu qu’elle fantasme. Alors que le film se faisait très naturaliste, l’objet change de forme.

Joao Nicolau drape sa ville d’un exotisme de carton-pâte, en lien avec l’essence enfantine du monde qui dès lors s’impose. Bien qu’il s’en défende, on remarque ici et là une démarche très contemporaine que l’on retrouve dans les films de Yann Gonzalez ou les premiers films d’Alain Guiraudie. Si la nature factice du spectacle qu’il propose permet à son personnage de vivre son fantasme, il interroge, à l’image de Tabou de Gomes, le rapport du Portugal à l’exotisme et sur son passé colonial. On fait face alors à un long métrage politiquement radical, mais brandissant avec un certain panache sa volonté de divertir et d’amuser.

John From est un film parfait, en quelque sorte, pour aborder l’été qui arrive en ayant le sourire aux lèvres.

Cinématraque

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