Dictionnaire de l’état d’urgence sanitaire

L’état d’urgence sanitaire, ce n’est pas seulement le cadre juridique dans lequel vivent les Français depuis près d’un an, ce sont aussi des mots ou des expressions lus ou entendus ad nauseam dans les discours des politiques et dans les médias. Florilège.

Confinement - Il est le plus souvent suivi du qualificatif « indispensable » quand il est décrété et « inéluctable » quand il est sur le point de l’être. Nul besoin d'évaluer son efficacité car si le « Conseil de Défense » (voir infra) l’a décidé, c’est qu’il est efficace. Par définition. Le « confinement » est suivi d’un « déconfinement », qui n’est pas la fin du « confinement », mais sa continuation par d’autres moyens (voir « couvre-feu »). A noter qu'après un « déconfinement », on ne peut jamais exclure un « reconfinement ».

Conseil de Défense – C’est l’instance dans laquelle le président de la République, entouré de quelques ministres qu’il a choisis, décide de tout. A raison d’un par semaine en moyenne, les médias alternent entre les commentaires sur les décisions prises (ou pas) dans le dernier « Conseil de Défense » et les conjectures sur celles susceptibles d’être prises (ou pas) dans le prochain.

Contrôles - Lorsqu'une décision est prise, sa mise en œuvre s'accompagne de « contrôles ». Le mot est souvent employé dans les expressions « renforcement des contrôles » ou « durcissement des contrôles ». Les « contrôles » font l’objet de statistiques très détaillées du ministère de l’Intérieur sur leur nombre et leur localisation. Les « contrôles » donnent souvent lieu à des « verbalisations » (voir ce mot).

Couvre-feu – Il suit le dernier « confinement » et précède le suivant. Il fait bien évidemment l’objet de « contrôles ». Comme le « confinement », le « couvre-feu » a par définition des « effets positifs ». Toutefois, il peut arriver qu'il perde son « efficacité », ce qui n'est évidemment pas une raison pour le supprimer.

Effort – Ne s’emploie qu’au pluriel. Nous devons « faire des efforts » et, pour nous y encourager, le président et ses ministres « saluent » nos « efforts » car ceux-ci « ont payé » ou du moins cela ne saurait tarder. C'est pourquoi il faut impérativement « poursuivre les efforts » car ils risqueraient d’être réduits à néant par un « relâchement » (voir ce mot), d'où la nécessité des « contrôles ».

Essentiel / non essentiel - Qualificatif appliqué aux activités sous l'état d'urgence sanitaire. La classification des activités est établie par le « Conseil de Défense ». Travailler, prendre les transports en commun ou consommer dans les supermarchés sont des activités « essentielles » ; aller au cinéma ou au spectacle, au restaurant ou inviter des amis sont des activités « non essentielles ». L'exercice d'activités « non essentielles » est une forme extrême de « relâchement » (voir ce mot) qui donne lieu à des « verbalisations » (voir ce mot).

Fermeté – Attitude exigée des forces de l’ordre lors des « contrôles » destinés à faire respecter le « confinement » ou le « couvre-feu ». La « fermeté » se doit d'être « grande », « très grande », voire « la plus grande » mais elle n'exclut pas le « discernement », qualité unanimement reconnue à nos policiers et gendarmes.

Lâcher la bride – C’est absolument exclu car ce serait ruiner nos « efforts » et conduirait à un « reconfinement ».

Protocole sanitaire - Il est systématiquement suivi de l’adjectif « renforcé ». Dans l’Éducation nationale, un « protocole sanitaire renforcé » comporte des mesures qui ont déjà été annoncées lors d’un précédent « renforcement » du protocole et dont tout le monde pensait qu’elles étaient déjà appliquées. Cette propriété remarquable permet de le « renforcer » plusieurs fois sans rien changer.

Relâchement – C’est le fait de ne pas respecter strictement les dispositions de l’état d’urgence. Se promener pendant plus d’une heure ou à plus d’un kilomètre de son domicile sont des cas particulièrement graves de « relâchement ». Ce mot est souvent suivi de l’expression « notamment chez les jeunes ». Les « contrôles » sont destinés à sanctionner tout « relâchement ».

Serrer la vis : Après avoir dans un premier temps appelé les Français à « se ressaisir », c’est ce que le gouvernement se voit « contraint » de faire dès qu’il observe une forme de « relâchement ».

Stratégie : C'est l’absence de plan pour mettre en œuvre les décisions. Lorsque la « stratégie » ne donne pas les résultats escomptés, « ce n’est pas un échec », c’est juste que « cela n’a pas marché ». La « stratégie » n’est jamais modifiée : elle est « renforcée » et son calendrier de mise en œuvre est « accéléré ».

Transparence : Contrairement à sa signification dans le langage courant, le mot « transparence » est synonyme du mot « opacité » dans la langue de l’état d’urgence sanitaire. Il est toujours suivi de l’adjectif « totale ».

Verbalisation : Elle est le résultat d’un « contrôle » et, comme ce dernier, fait l’objet de statistiques détaillées du ministère de l’Intérieur. Les « verbalisations » sont proportionnellement plus nombreuses dans des quartiers habités par des personnes dont l’apparence physique trahit à elle seule une propension au « relâchement ».

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