Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, si vous avez l'audace d'émettre quelques réserves sur la remilitarisation des pays de l’UE au détriment des services publics et de la protection sociale, c'est que vous n’êtes pas un patriote ! Comment donc ? Vous seriez réticent à défendre les valeurs de l’Europe ! Vous manqueriez de la « force d'âme » requise pour « accepter de perdre nos enfants » ! Pire encore, vous voudriez que les plus fortunés contribuent à financer l'augmentation du budget de la défense plutôt que les plus pauvres, les malades, les retraités et les chômeurs ? De Macron à Glucksmann, on vous tombe dessus, vous le « munichois » ou la « munichoise » !
Et voici qu’un territoire appartenant à un pays de l’Union Européenne est ouvertement menacé d’invasion et d’annexion. Vladimir Poutine va-t-il attaquer l’Estonie ? Non, pour l’instant, c’est Donald Trump qui a annoncé vouloir s’emparer du Groenland et il a récemment prouvé que la diplomatie qu’il affectionne est plutôt celle de la canonnière. L’histoire de ces dernières années nous donne un aperçu de ce que pourrait être la réaction de l’UE.
Dans les paragraphes qui suivent, toute ressemblance avec des évènements ayant eu lieu n’est nullement fortuite.
Dans un premier temps, afin de conjurer la menace, le président français se rend à Washington. Auréolé de ses succès diplomatiques en Libye, au Liban, en Russie, au Sahel et en Algérie, reconnu par ses pairs pour sa capacité à amadouer les puissants de ce monde, il se fait fort de ramener Donald Trump à la raison. Las ! quelques jours à peine après la visite de M. Macron à la Maison Blanche, les États-Unis envahissent le Groenland. Ce n’est pas un échec ; disons que cela n’a pas marché.
A la demande du Danemark, le Conseil Européen se réunit immédiatement pour décider de sanctions économiques contre l’agresseur et d’une aide militaire à l’agressé. Arriver à un consensus se révèle toutefois laborieux avec d’un côté la Première ministre danoise qui exige un maximum de fermeté des pays de l’UE et de l’autre le chancelier Merz qui s’oppose à la saisie des avoirs de Blackrock et le président Macron qui appelle à « ne pas humilier les États-Unis ». Pour ce qui est de l’aide militaire, les pays de l’UE (sauf la France) étant tous équipés de matériel états-unien, il faudrait demander l’autorisation de l’oncle Sam pour l’utiliser. A l’unanimité moins une voix (la Hongrie toujours…), les dirigeants européens décident de passer outre.
En France, le ministre de l’Économie est très remonté : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie états-unienne ». Raphaël Glucksmann, connu pour son engagement aux côtés des Inuits, se montre le plus allant, demandant l’envoi de troupes au sol et qualifiant les tièdes de « munichois ». Il appelle les dirigeants européens à refuser d'être des « serpillères à tyrans et tycoons ». Dans leur immense majorité, les responsables politiques condamnent (« fermement » cela va de soi) l’invasion du Groenland. Les médias dominants les interrogent sans relâche : « Est-ce que vous condamnez l’agression barbare des États-Unis ? » Le chef du service politique de BFMTV laisse transparaître son émotion : « On ne parle pas de Syriens qui fuient des bombardements. On parle ici de Groenlandais qui partent dans leur voiture, qui ressemblent à nos voitures, et qui prennent la route pour tenter de sauver leur vie, quoi ». Le président Macron, après avoir été prudent dans ses premières interventions, se lâche à propos de Donald Trump : « C'est un prédateur, c'est un ogre à nos portes. »
Fin de la fiction.
L’Union Européenne est fidèle à ses valeurs et à ses principes : respect du droit international et de la souveraineté des états. Et un état agressé a le droit de se défendre. Comme l’Ukraine agressée par la Russie. Comme la Palestine… Ah non, cela n’a rien à voir : ce sont des terroristes ! Comme le Venezuela… Ah non, pas du tout : ce sont des narcos ! Et le Groenland ? Souvenez-vous : des bébés phoques y ont été tués ! C’est la regrettée Brigitte Bardot qui l’avait dénoncé. Blancs, les bébés phoques ! En plus !
Mourir pour Nuuk ? Hors de question ! A l’unanimité moins une voix, l’Union Européenne appellera les parties « à la plus grande retenue ». L'Europe MEPA : Make Europe Pathetic Again.