Brevets sur les vaccins: le berger Biden et les moutons européens

En restant arc-boutés sur la défense des intérêts à court terme des industriels européens, les nains politiques qui dirigent l’Union Européenne ont laissé passer l’occasion de prendre une position en pointe sur un dossier hautement symbolique et se voient soudainement contraints de s’aligner sur celle des États-Unis.

Le 2 octobre 2020, l’Inde et l’Afrique du sud ont déposé à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) un texte demandant que les pays renoncent aux brevets sur les vaccins jusqu’à la fin de la pandémie de Covid-19. Cette proposition est soutenue par une centaine de pays « du Sud » et par le directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Lors de la réunion de l’OMC qui s’est tenue les 10 et 11 mars 2021, les États-Unis, l’Union Européenne et le Royaume-Uni – et d’autres pays industrialisés ainsi que le Brésil – se sont à nouveau opposés à cette demande (voir ici et ).

Mme Panier-Runacher, ministre déléguée chargée de l’Industrie, assurait le 17 mars dernier le service après-vente du lobby pharmaceutique (voir ici): « Un brevet c'est ce qui permet de rémunérer les chercheurs, de financer des recherches qui n’aboutissent pas immédiatement, c’est des centaines de millions d'investissements, de la propriété intellectuelle, des savoir-faire, c'est en fait ce qui rend possible l'innovation d’après. »

Le 24 avril, Emmanuel Macron réaffirmait très clairement son opposition à la levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19 en ces termes : « Nous entendons beaucoup parler en effet de transfert ou d'absence de propriété intellectuelle. Le sujet, nous le savons aujourd'hui, n'est pas celui-là. C'est celui du transfert de technologie, de la mobilisation des capacités de production. »

Hier, coup de théâtre : la représentante de l’administration Biden à l’OMC a annoncé que les États-Unis soutenaient désormais la proposition de levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19. Qu’à cela ne tienne, les dirigeants européens, réputés pour leur souplesse d’échine en matière d’alignement sur les États-Unis, sont immédiatement devenus des supporters de cette mesure.

Ce matin, la présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, déclarait à propos de la levée des brevets : « L'UE est prête à discuter de toute proposition qui s'attaquerait à la crise de façon efficace et pragmatique. Nous sommes prêts à discuter de la façon dont la proposition américaine peut permettre d'atteindre cet objectif. » Même son de cloche du côté du ministre des Affaires Étrangères allemand qui affirmait lui aussi : « C’est une discussion à laquelle nous sommes ouverts. »

Dans le même temps, le président Macron se déclarait « tout à fait favorable à ce que la propriété intellectuelle soit levée ».  « Oui, nous devons évidemment faire de ce vaccin un bien public mondial », assurait-il moins de deux semaines après avoir affirmé que « ce n’était pas le sujet ». On attend maintenant avec impatience que Mme Panier-Runacher nous explique que ce gauchiste de Joe Biden ne comprend rien à rien, qu’il va freiner l’innovation et que les chercheurs américains ne pourront bientôt plus être payés.

Pour autant, ceux qui, à gauche notamment, se réjouissent du revirement des États-Unis font sans doute preuve de beaucoup d’optimisme voire d’une certaine naïveté. Les négociations à l’OMC seront très longues et les lobbies de l’industrie pharmaceutique sont déjà à pied d’œuvre pour les faire traîner le plus longtemps possible et obtenir un compromis final qui ménage au mieux l’intérêt de leurs actionnaires.

Joe Biden sait cela et il sait donc que les multinationales américaines (Pfizer, Moderna Johnson & Johnson) auront encore toute l’année 2021 et sans doute une bonne partie de 2022 pour engranger d’énormes bénéfices avant que la levée des brevets ne commence à exercer une pression à la baisse sur les prix. Il en va différemment pour Sanofi et Curevac qui sont en retard dans le développement de leurs vaccins et bénéficieront donc moins longtemps de prix élevés.

Le président des États-Unis réalise ainsi un très joli coup politique. Sur le plan intérieur, il satisfait l’aile gauche des démocrates. Sur le plan commercial, la levée des brevets aura sans doute plus d’impact sur les résultats des entreprises européennes que sur ceux des entreprises nord-américaines. Et sur le plan diplomatique, il donne aux pays du Sud le signal qu’il n’y a pas que la Chine et que les États-Unis entendent leurs demandes.

Quant à l’UE, en restant arc-boutés sur la défense des intérêts à court terme des industriels européens, les nains politiques qui la dirigent ont laissé passer l’occasion de prendre une position en pointe sur un dossier hautement symbolique et n'ont d'autre choix aujourd’hui que de s’aligner sur celle de Joe Biden.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.