En Marche vers un régime autoritaire

«Hegel fait remarquer quelque part que, dans l'histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, (...), le neveu pour l'oncle» (K. Marx). Et Emmanuel Macron pour Louis Napoléon Bonaparte ?

 Sous couvert de simplification et d’efficacité, le projet de réforme institutionnelle prévoit de contingenter le nombre d’amendements par lecture et par groupe. Le droit d’amender un projet ou une proposition de loi se ferait alors en proportion de la représentativité de chaque groupe. Un tel projet suscite l’indignation des groupes parlementaires de l’opposition et est jugé inconstitutionnel par de nombreux constitutionnalistes.

 Avant d’être élu, M. Macron n’a jamais fait preuve de beaucoup de considération pour les élus de la Nation puisqu’il déclarait le 27 septembre 2015 que le statut d’élu s’inscrivait dans un « cursus honorum d’un ancien temps ».

 Le Parlement, dont les prérogatives sont déjà très limitées par la Constitution, n’a jamais été aussi affaibli que depuis son élection. Les ordonnances le réduisent à une chambre d’enregistrement. Le groupe parlementaire LaREM approuve docilement les projets de loi présentés par le gouvernement et rejette systématiquement et sans même en débattre les propositions de loi présentées par l’opposition dans le cadre des niches parlementaires. Le gouvernement vient même de préparer le texte de la proposition de loi sur les fake news qui sera présenté par le groupe LaREM, alors qu’une proposition de loi est censée émaner du Parlement et non de l’exécutif. Tout cela se faisant avec l'approbation du groupe majoritaire, jamais l’expression de député godillots n’a été aussi justifiée.

 On pourrait considérer que M. Macron ne fait là qu'utiliser à son avantage le profond déséquilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif qui caractérise les institutions de la Ve République. Et qu'il agit peu ou prou comme ses prédécesseurs. Mais, au-delà du Parlement, le président de la République tient en fait pour quantité négligeable l'ensemble des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires.

 Les syndicats sont invités à participer séparément à des parodies de concertation sur des textes provisoires. Écoutés sans être jamais entendus, ils découvrent ensuite dans le texte final des dispositions dont ils n’ont jamais entendu parler.

 Les associations peuvent bien faire connaître leur opposition unanime aux projets du gouvernement, celui-ci n’en tient aucun compte comme on l'a constaté avec la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme ou avec la circulaire sur l’examen des situations administratives dans l'hébergement d'urgence.

 Le défenseur des Droits peut bien demander au gouvernement de retirer ladite circulaire, celui-ci n’en a cure et continue d’appliquer ses dispositions. Il peut bien dénoncer « des atteintes aux droits fondamentaux d'une exceptionnelle et inédite gravité » à Calais mais les violences policières se perpétuent tandis que le président de la République félicite les forces de l’ordre pour leur action et s’en prend aux associations qui  dénoncent leurs exactions.

 La presse est tenue à distance. Aucune conférence de presse n’a été tenue depuis la prise de fonctions de M. Macron alors que des entretiens sont accordés à des journalistes dociles, tel cet entretien avec Laurent Delahousse qui restera dans les annales de la propagande. Les ministres déposent des plaintes pour identifier les sources des journalistes qui publient des articles gênants pour le gouvernement.

 Des militants d’associations sont poursuivis pour avoir aidé des réfugiés, d'autres sont condamnés à des peines de prison ferme pour avoir mis en évidence le manque de sécurité de nos centrales nucléaires. Ces condamnations sont requises par le parquet placé sous l’autorité de la ministre de la Justice. Le président de la République a écarté récemment toute velléité d’indépendance des magistrats du parquet, signifiant ainsi sa volonté de les maintenir sous la tutelle du pouvoir politique.

 Enfin, l’État ne se donne même plus la peine de respecter la loi. Pour la troisième fois en moins d’un an, le préfet des Alpes-Maritimes a été condamné en janvier 2018 pour des atteintes au droit d’asile ou à la protection des étrangers mineurs. Alors qu’un haut fonctionnaire qui viole les lois de la République devrait être immédiatement révoqué, ce préfet continue de sévir sous l’œil bienveillant du ministre de l'Intérieur et les Alpes-Maritimes sont devenues une zone de non-droit pour les réfugiés.

 Ainsi se délitent la République française et l'état de droit sous la présidence de M. Macron. Dirigée par un seul homme, omnipotent et omniscient, sachant mieux que le peuple ce qui est bon pour lui, entouré de courtisans et d'obligés, affichant son mépris de classe pour « ceux qui ne sont rien », dur avec les faibles et les pauvres, servile envers les riches et les puissants, et traitant ses opposants de « fainéants » qui « foutent le bordel ». Le temps est à la marche au pas.

 En juillet 2015, dans une interview à Le 1 Hebdo, M. Macron affirmait : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi (…) On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. »

 Il entend « réinvestir ce vide » et ambitionne de placer ses pas dans ceux du général de Gaulle, dont la chaussure est pourtant bien trop grande pour lui. Il semble surtout ignorer cette phrase de Marx dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte » : « Hegel fait remarquer quelque part que, dans l'histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle.»

 Il se pourrait même que la farce se répète : Emmanuel Macron pour Louis Napoléon Bonaparte ?

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