Le trou de la Sécu ? C’est la faute des gilets jaunes !

Ou comment le gouvernement a organisé un nouveau déficit de la Sécurité Sociale pour justifier de nouvelles mesures d'austérité.

C’était en septembre 2018. En présentant le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2019, Agnès Buzyn et Gérald Darmanin nous annonçaient avec tambour et trompettes que la Sécurité Sociale, toutes branches confondues, serait légèrement excédentaire en 2019. Et Le Parisien de titrer triomphalement : La fin du trou de la Sécu, c’est pour 2019.

Neuf mois plus tard, patatras ! Un trou béant s’ouvre à nouveau sous nos pieds et le déficit pourrait atteindre 1,7 milliards d’euros en 2019, voire même 4,4 milliards !  France Info nous explique que le retour à l'équilibre annoncé par les ministres « s'est fracassé sur la réalité de la conjoncture économique et les concessions [aux gilets jaunes]. » Par une heureuse coïncidence, L'Opinion, quotidien financé par les grandes fortunes françaises, est du même avis que la radio d’État. Il nous annonce que « le trou de la Sécu ne disparaîtra pas avant 2021 » et a promptement identifié les responsables : « les mesures prises pour calmer la colère des Gilets jaunes y sont pour beaucoup: c’est 3,1 milliards d’euros de dépenses pour le budget de la Sécu. ».

Les explications détaillées sont à chercher dans le rapport de la Commission des Comptes de la Sécurité Sociale qui vient de paraître.

Les prévisions de croissance sont en baisse pour 2019 : 1,4% au lieu de 1,7% prévu par le gouvernement dans la loi de finances. On avait cru comprendre que l’argent allait ruisseler à la suite de la baisse de la fiscalité sur le capital et booster la croissance mais cela ne semble pas être le cas. Avec un peu plus de « pédagogie », on comprendra sans doute mieux la prochaine fois. En attendant, la hausse de la masse salariale du secteur privé est inférieure à la prévision (3,1% au lieu de 3,5%) et les recettes de la Sécurité Sociale (qui proviennent des cotisations sur les salaires) vont donc augmenter moins que prévu (-1,7Mds d’euros).

Mais la conjoncture économique (à moins que ce ne soit l’échec de la politique économique de M. Macron), n’explique pas tout. Le financement des mesures prises en fin d’année dernière y contribue aussi largement.

Première mesure : la prime que M. Macron a gentiment demandé aux entreprises de bien vouloir donner à leurs salariés en début d’année, prime qu’il a décidé d’exempter de cotisations sociales (dans la limite de 1000€). Le coût de cette décision pourrait atteindre 400 millions d’euros.

Deuxième mesure : l’exonération de cotisations sociales sur les heures supplémentaires initialement prévue au 1er septembre 2019 a été avancée au 1er janvier 2019. Coût de cette décision : 1,2 Mds d’euros.

Troisième mesure : la baisse des cotisations sociales sur les salaires décidée en 2018 devait être compensée par une hausse de la CSG. La hausse de la CSG sur les retraites a été annulée pour les retraités dont le revenu est inférieur à un certain seuil. Coût de cette décision : 1,5Mds d’euros.

Le gouvernement pourrait décider, comme il l’a annoncé dans le PLFSS 2019 de ne pas compenser ces mesures de baisses de cotisations et d’en faire supporter la charge à la Sécurité Sociale. Dans ce cas, le déficit en 2019 serait de 4,4Mds d’euros au lieu de 1,7Mds.

Contrairement à la propagande de L'Opinion et consorts, ce ne sont donc pas des dépenses supplémentaires mais des pertes de recettes qui sont à l'origine du problème. Et ces pertes ne sont pas la conséquence d'évènements imprévisibles mais le résultat de choix politiques.

M. Macron aggrave la politique de baisse des cotisations sociales patronales sur les bas salaires, mise en œuvre depuis 25 ans par ses prédécesseurs (la première baisse date de 1993). Le coût annuel de toutes ces mesures est de plus de 50Mds d’euros en 2019, soit autant de recettes dont la Sécurité Sociale est privée. Bien que l’efficacité de ces mesures sur l’emploi soit contestée par de nombreux économistes et que l’on attende encore le million d’emplois que promettait M. Gattaz, le gouvernement persiste et signe.

L’appareil de propagande va maintenant tourner à plein régime pour nous expliquer que ce nouveau déficit est la conséquence de dépenses excessives et qu’il va donc falloir se serrer un peu plus la ceinture. Ce que M. Macron a feint de « donner » d’une main en réponse au mouvement des gilets jaunes, il s’apprête à le reprendre de l'autre main. Indemnités maladie, budget des hôpitaux, remboursement des frais médicaux et pharmaceutiques, allocations familiales, retraites : toutes ces dépenses sociales vont être touchées car il faut bien boucher le trou, n’est-ce pas ?

Le déficit de la Sécurité Sociale a été et continue d’être sciemment creusé par un choix idéologique. Réduire les cotisations sociales patronales, c’est réduire la part socialisée du salaire et donc continuer de faire baisser la part des salaires dans la valeur ajoutée au profit de la rémunération du capital.

Et puis, cette Sécurité Sociale qui ne cesse d'être en déficit, c'est bien la preuve qu'il faut que l’État s'en désengage pour laisser le secteur privé s'en occuper. Car lui sait gérer tout cela efficacement.

Et cela, c’est vraiment son projeeeeeeeeeeeeeeeeet !

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