Roger Frey, le modèle de Christophe Castaner ?

« Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des "gilets jaunes" », a déclaré hier le ministre de l’Intérieur, interrogé par les journalistes sur les violences policières.

Le journaliste David Dufresne a recensé sur son compte Twitter près de 300 cas de violences policières depuis début décembre.

Le sociologue Fabien Jobard affirme dans l'Humanité : « Depuis novembre, on assiste à un emploi disproportionné [des lanceurs de balle de défense] par la police, qui vise les individus. Au final, le nombre de mains arrachées, de personnes éborgnées ou énuclées est beaucoup plus important qu’en Mai 68. »

Dans un rapport publié le 17 décembre 2018, Amnesty International dénonce l’usage excessif de la force par la police française : « Des récits de victimes et de témoins, ainsi que des vidéos que nous avons examinées montrent que la police a fait un usage inapproprié des flashball, en tirant sur la foule. Elle a aussi lancé des grenades de désencerclement, qui ne devraient jamais être utilisées dans des opérations de maintien de l'ordre. (…) Outre des manifestants, de nombreux journalistes ont été blessés, et certains ont affirmé avoir été délibérément visés. »

Christophe Castaner, lui, n’a rien vu et rien entendu.

A ce stade, il est permis de se demander si ce troisième couteau de la politique, qui a connu une ascension fulgurante grâce à Emmanuel Macron, n’entend pas rester dans l’histoire comme l’un des ministres de l’Intérieur qui aura le plus violemment réprimé les manifestations.

Même sous Raymond Marcellin, Charles Pasqua ou Bernard Cazeneuve, il n’y avait pas eu autant de violences policières contre les manifestants et il faut remonter aux années 60 pour retrouver un niveau de violence supérieur de la part des forces de l'ordre.

Sous Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur du 6 avril 1967 au 31 mai 1968, une grève des ouvriers du bâtiment fut réprimée dans le sang à Pointe-à-Pitre en mai 1967 : 7 morts selon le bilan officiel de l’époque. En réalité le nombre de victimes fut bien supérieur puisque le secrétaire d’Etat aux DOM-TOM George Lemoine fit état en 1985 de 87 morts !

Son prédécesseur, Roger Frey, ministre de l’Intérieur du 6 mai 1961 au 1er avril 1967, est resté dans l’histoire comme celui qui a ordonné, avec le préfet Maurice Papon, les massacres du 17 octobre 1961 à l’occasion d’une manifestation organisée à Paris par le FLN. Le chiffre exact des victimes a fait l’objet de nombreuses controverses mais il est de 98 pour la nuit du 17 octobre et d’environ 300 dans une période de 3 mois selon l’historien Benjamin Stora.

Le duo Frey – Papon récidivera le 8 février 1962 où 9 personnes furent tuées par la police à la station de métro Charonne, lors d’une manifestation organisée par le Parti Communiste contre l’OAS et la guerre d’Algérie.

Roger Frey fut nommé plusieurs fois ministre entre 1967 et 1972. En février 1974, il fut nommé président du Conseil constitutionnel par le président Pompidou pour 9 ans.

Pour réprimer le mouvement des gilets jaunes, le président de la République et le ministre de l'Intérieur ont donné carte blanche à des forces de police qui bénéficieront d'une totale impunité sur le plan pénal. Dans ces conditions, l’irréparable finira par se produire. M. Castaner sera alors promis à un brillant avenir, dans la grande tradition de la Vème République.

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