Surveiller et punir (les gueux)

Comme toujours avec les annonces d’Emmanuel Macron, il convient de gratter sous le vernis des mesures d’ordre sanitaire, ou présentées comme telles le 12 juillet, pour entrevoir la réalité qu’elles dissimulent : celle de la poursuite de la guerre sociale.

A neuf mois d’une élection présidentielle qui s’annonce à risques pour lui, toutes les mesures prises par le président de la République ont évidemment pour objectif de consolider l’adhésion à sa politique des classes sociales qui le soutiennent . Le « bloc bourgeois », base sociologique de son électorat pourrait en effet être séduit par d’autres candidats, de Xavier Bertrand à Anne Hidalgo en passant par Yannick Jadot.

Après seize mois sous état d’urgence sanitaire, et une succession de périodes de confinement, de couvre-feu et de fermeture des bars, restaurants, cinémas, musées et salles de spectacles, toute la population aspirait légitimement à la disparition de ces restrictions et c’est ce que l'exécutif avait annoncé fin avril et mis en œuvre fin juin.

Or voici que le niveau croissant de contamination dû au variant delta du Covid-19 menace à nouveau le retour à une vie normale. Si lors des trois premières vagues, ce n’est que l’imminence de la saturation des services de réanimation des hôpitaux qui avait contraint M. Macron à agir, il a cette fois décidé de prendre les devants alors que le taux d’incidence reste faible.

Bien évidemment, c’est le risque de devoir prendre de nouvelles mesures généralisées de restriction de la vie sociale voire de reconfinement durant l’été ou à la rentrée, soit six mois avant la présidentielle, qui explique que la procrastination ne soit plus de mise à l’Élysée. Les mesures annoncées par le président de la République s’apparentant à un confinement des personnes non vaccinées, il est essentiel de comprendre qu’elles vont très peu affecter le bloc bourgeois et beaucoup plus les classes populaires.

En effet, les différences de taux de vaccination dans la population française ne s’expliquent pas seulement ni même principalement par un choix individuel, favorable ou opposé au vaccin. De même que les plus précaires et les plus pauvres ont été proportionnellement plus touchés par l’épidémie de Covid-19, de même ce sont ces populations qui sont aujourd’hui le moins vaccinées. Non par réticence personnelle (même si cela existe) mais en raison de multiples facteurs sociaux qui les éloignent de la vaccination (voir ici). C’est ainsi que le taux de vaccination était le 4 juillet dernier de 18,7% chez les 20-39 ans en Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de France. Dans la même tranche d’âge, il était de 32,5% dans les Hauts-de-Seine, le département le plus riche de France (voir ici).  Il est probable que la ruée de ces derniers jours sur les prises de rendez-vous par Internet va accentuer ces disparités, car l'on sait que l'accès aux outils numériques est lui aussi très marqué socialement.

Dans ces conditions, les restrictions annoncées par le président de la République ne vont que marginalement affecter les plus aisés et les plus âgés. Heureuse coïncidence, ces catégories sociales forment le cœur de l’électorat de M. Macron. Lorsque l’on entend M. Véran annoncer que « nous pourrons bientôt tomber le masque, c'est le principe du pass sanitaire », le doute n’est plus permis : il s’agit de promettre à l’électorat macroniste que « les jours heureux », sans restriction et sans masque, sont de retour. Pour eux.

Pour les autres, « les gens qui ne sont rien », c’est une autre histoire. On va leur gâcher les vacances et les empêcher d’aller au bar ou au restaurant. Mais ce n’est pas très grave, nous explique le journal de révérence, Le Monde : « L’impact sur l’économie touristique devrait être limité. Les enquêtes mettent en évidence le poids des caractéristiques socio-économiques dans le refus de la vaccination : les revenus les plus faibles y sont les plus réticents. Ce sont aussi ceux qui partent le moins en vacances, en particulier dans l’hébergement marchand. »

Toutefois, le bloc bourgeois a quand même besoin du petit personnel pour le servir dans les bars, les restaurants ou les accueillir dans les salles de spectacle ou les musées. Pas question de lui faire courir le risque de côtoyer des gueux non vaccinés. Ces derniers seront donc contraints de se faire piquer pour continuer de travailler. S’ils ne le font pas, il est prévu qu’on puisse les mettre à pied puis les licencier. Cela tombe bien, il y a pléthore de chômeurs qui cherchent du boulot et M. Macron a confirmé qu’on allait réduire leurs allocations dès le 1er octobre.

L’important, on l'a bien compris, c’est que les premiers de cordée puissent profiter des « jours heureux » jusqu’à l’élection présidentielle.

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