Le couvre-feu, nouvelle frontière d’une politique de classe

« Je pense qu'il faut qu'on réussisse à réduire nos contacts un peu inutiles (…) mais les plus festifs, mais qu'on continue à avoir une vie sociale, au travail où on sait bien se protéger parce qu'on a maintenant la règle du masque, à l'école, au lycée, à l'université ». Emmanuel Macron, le 14 octobre 2020.

Le travail, l’école, le lycée et l’université sont donc des lieux où « on sait bien se protéger » selon le président de la République. On s’y protège d’ailleurs si bien que, selon le point épidémiologique de Santé Publique France du 15 octobre (voir ici) , les entreprises d'une part et le milieu scolaire et universitaire d'autre part sont les deux types de collectivités où ont été enregistrés le plus grand nombre de clusters (21% et 19% respectivement). Quant aux contacts familiaux élargis (ces contacts « un peu inutiles » selon M. Macron), ils ne représentent que 5% du nombre de clusters identifiés.

Et donc, fort logiquement, « nous allons continuer à travailler » sans le moindre renforcement du protocole sanitaire dans les entreprises puisque tout va bien et surtout parce que le MEDEF y est farouchement opposé. Et le président d’ajouter qu’il le fallait « pour le moral et puis pour financer le reste du modèle » (voir ici).  Le « reste du modèle », un quasi-lapsus pour parler du modèle social et de ce qu’il en reste justement, c’est-à-dire de ce qu’il n’a pas encore eu le temps de détruire. Quant au « moral », rien de tel pour le remonter qu’un bon couvre-feu et que la suppression de toute vie sociale pendant la semaine en dehors du travail. Métro, boulot, dodo (et dodo à 21h00 s’il vous plait), quelle exaltante perspective !

M. Macron a toutefois pris soin du moral de ses troupes, celles qui votent pour lui. Pas question de leur interdire de quitter les métropoles pendant les vacances de la Toussaint. Il serait fâcheux qu’ils ne puissent se rendre dans leur résidence secondaire de l’Ile de Ré, de Deauville ou du Touquet pour y retrouver famille ou amis et y passer avec eux quelques soirées dans les bons restaurants. Ce serait « disproportionné » a jugé le président de la République, si prévenant envers les siens. Car voyez-vous, les « gens qui réussissent » ont des « contacts utiles », eux.

Il n’en va évidemment  pas de même pour les « gens qui ne sont rien ». Ceux-là, il n’est pas question de leur laisser faire n’importe quoi. Ils sont suffisamment dangereux pour multiplier les « contacts un peu inutiles » et ils ont de plus le mauvais goût de se contaminer dans les rames de métro ou les logements exigus où ils aiment s’entasser. Qu’ils aillent bosser, c'est très bon pour leur santé et pour financer les dividendes bien plus que « le modèle ». Et ensuite qu’ils rentrent chez eux dare-dare ; Gérald Darmanin et ses 12 000 robocops mobilisés pour l'occasion y veilleront. Comme durant le confinement, nous pouvons leur faire confiance pour porter une attention toute particulière à celles et ceux dont le teint est un peu plus foncé, et beaucoup moins aux habitants des beaux quartiers.

Premiers de cordée, soyez rassurés ! Le couvre-feu, vous pourrez y échapper car le « mérite » est toujours récompensé sous la présidence de M. Macron.

 © Allan Barte (@AllanBARTE) © Allan Barte (@AllanBARTE)

 

 

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